Rien n’est noir, Claire Berest

Vous aimez les histoires d’amour, la peinture, les voyages ?

Vous aimez les styles incarnés, fiévreux et flamboyants?

Alors, n’hésitez plus et lisez le livre le plus coloré de la rentrée…

L’histoire de Frida et Diego m’habite encore, les chroniques dithyrambiques pleuvent depuis sa sortie, j’aurais pu m’en douter. Je l’ai dégusté, j’ai aimé le rythme incandescent, la tension érotique et dramatique se dégageant de chaque page.

Ce roman est l’exofiction très réussie de la relation tumultueuse de Frida Kahlo avec Diego Rivera, de 20 ans son aîné.

Frida résume parfaitement sa vie: elle a connu deux accidents: le premier, lorsqu’un tramway l’a percutée et transpercée de plein fouet.

Le deuxième, lorsqu’elle a rencontré Diego, ce peintre muraliste, insatiable de femmes.

Au cœur de ces deux événements : la peinture. La peinture-pansement, nécessaire et salvatrice.

Du Mexique aux Etats-Unis à la France, au gré de leurs rencontres et de leurs frictions, Frida s’émancipe peu à peu comme une artiste-peintre à part entière, et non plus comme l’épouse de Diego.

Ce livre est un voyage chromatique passionnant, documenté, l’auto-portrait d’une urgence de vivre.

Les yeux rouges, Myriam Leroy

« Les yeux. Rouges, comme les miens. Les yeux de la colère, les yeux de la rage. »

Mais qu’a-t-elle fait pour déclencher une haine pareille ? Pour recevoir des centaines de mails flatteurs puis des tweets calomnieux, qu’a-t-elle fait pour un beau matin trouver sur les réseaux une photo d’elle partagée, retouchée d’ecchymoses, de plaies, et d’un litre de sperme qui coule de la bouche ? Mais que lui as-tu donc fait? s’interrogent ses amis, son petit ami, ses collègues. Le connaissais-tu avant, l’as-tu éconduit ? Comme si cela aurait pu justifier quoi que ce soit.

Cette histoire débute simplement. Denis, un internaute de 50 ans, entre en contact avec la narratrice, animatrice de radio. Le ton est un peu railleur, mais poli, admiratif. Que faire ? Répondre ou ne pas répondre ? Quoi qu’elle décide, elle est foutue. Au départ, ce sont des échanges cordiaux, Denis lui raconte sa vie, expose ses points de vue politiques, place des LoL et des MDR en fin de phrase pour les adoucir, suggère d’aller prendre un café. Puis ses messages deviennent ambivalents, ses propos extrémistes, la jeune femme ne se reconnaît plus dans cette relation virtuelle qui accapare toutes ses pensées. Un jour, n’en pouvant plus, elle le supprime de ses amis. Quelle terrible erreur! Il décide d’en faire sa tête de turc, l’égérie principale de sa page Denis La Menace. Il s’en prend à son physique, ses idées, son compagnon. Il n’a aucune limite, et pourtant « il n’enfreint pas les règles de la communauté ». Sous ses posts insultants, les amis de Denis likent, surenchérissent, ou pire, ne commentent pas.

Perte du sommeil, de l’appétit, eczéma… sans parler de ses yeux, gonflés et rouges… les symptômes s’accumulent, mais que faire contre cette violence sourde ? La jeune femme consulte ostéopathe, kinésiologue, naturopathe, chamane, avocat, inspecteur en cybercriminalité, toutes les aides possibles défilent et personne ne peut rien faire, encore moins la Police. 

La force du récit tient dans son angle : on assiste en direct et de plein fouet à l’engrenage infernal de la mise à mort d’une jeune femme par un cyberharceleur. C’est sournois et révoltant, ça vous secoue méchamment. Voici un livre effroyable, brillant et absolument nécessaire, sur la banalisation d’une violence permanente, de la tolérance des spectateurs et de la justice.

Les Fillettes, Clarisse Gorokhoff

Comme je vous recommande le nouveau roman de Clarisse !!! Ce livre est celui que j’attendais d’elle. Elle exhorte et sublime sa douleur originelle, celle d’une mère partie trop tôt, victime de la violente beauté de la vie…

C’est un livre infiniment abouti, formant avec ses deux premiers — « De la bombe » et « Casse-gueule »— une sorte de triptyque du chaos affectif qu’elle a vécu. Avec quelle douceur s’empare-t-elle de son sujet ! Les écueils étaient pourtant nombreux, difficile de s’attaquer aux contingences du quotidien d’une mère inadaptée pour le réel. Vous ne trouverez ici aucun pathos dégoulinant, le livre est émouvant bien sûr, mais bourré de lumière. C’est le livre de la réparation.

« L’enfance est irréparable. Voilà pourquoi, à peine advenue, nous la poussons gentiment dans les abîmes de l’oubli. Mais elle nous court après —petit chien fébrile— et nous poursuit jusqu’à la tombe. Comment peut-on en garder si peu de souvenirs quand elle s’acharne à laisser tant de traces ? »

Rebecca est tombée amoureuse un peu trop tôt de l’Héroïne et des opiacés, puis plus tard d’Anton, à qui elle a donné 3 fillettes. « Coup sur coup. Comme tout ce qu’elle fait, c’est un peu excessif. » Anton lui, s’est donné comme mission de sauver cette jeune femme aux yeux verts et aux pupilles dilatées, il l’avait rencontrée dans le cabinet de sa mère, addictologue. Il allait la rendre la plus heureuse des femmes, la plus épanouie des mères. Il avait cru, après quelques années de sevrage réussi, que la chimie était une histoire ancienne, jusqu’au jour où l’âpreté du quotidien a repris le dessus.

« La vie est simple, Rebecca, très simple même, quand on ne s’acharne pas à la rendre impossible. »

Personne n’osera juger cette mère. C’est tellement facile d’arrêter de se lever le matin, on trouve toujours une bonne raison de s’ôter de la vie concrète, les enfants pardonnent facilement, et les maris sont si arrangeants, tant qu’il y a cet amour dominant, enveloppant, qui efface les retards à l’école et autres défaillances. Tant qu’il y a ces après-midi bourrés de complicité à partager des crêpes au sucre.

« Quand on prend goût à la fuite, on sait que c’est foutu—c’est pour la vie. »

Achetez ce livre. Vous suivrez, sur une journée entière, Justine, Laurette et Ninon partir à l’école ou à la crèche. Anton est au travail, Rebecca à la maison, face à elle-même et son journal. Une journée ordinaire, facile pour les autres, plus compliquée pour elle, où chaque minute est un combat de gagné. Vous serez, je vous l’assure, envoûté par la plume élégante et le style vibrant, explosif, de Clarisse. Rebecca voulait qu’une de ses trois filles écrive… Elle n’imaginait pas qu’elle lui écrirait ce magnifique chef d’oeuvre. Bravo ma chère Clarisse Gorokhoff !

Rose Désert, Violaine Huisman

C’est quoi ça, si ce n’est pas de l’amour, lui demandais-je quand il m’affirmait que nous ne nous aimions pas, ou que lui ne m’aimait pas, ou ne m’aimait pas d’amour : C’est quoi alors ça ? C’est de la luxure, chérie.

Après Fugitive parce que Reine, autobiographie intense et émouvante sur la mère maniaco-dépressive de Violaine Huisman, l’auteure s’attaque ici à une relation toute aussi fusionnelle et explosive, un homme dont elle était folle de désir et d’amour, hélas à sens unique. Après leur rupture, elle s’est envolée vers le Sahara, effectuer la traversée des déserts de sa vie.

C’est en Mauritanie que des chercheurs ont découvert la plus vieille couleur au monde. Un rose profond, issu des pigments de fossiles moléculaires produits par d’anciens organismes photosynthétiques, qui auraient habité un océan disparu depuis des billions d’années.

Elle ne s’est pas préparée au voyage, elle atterrit là, au Maroc, sans penser aux précautions d’usage quand on est une femme dans un pays d’hommes… Et si elle était venue ici pour retrouver un peu de « lui » à travers cette culture de la domination masculine ? La jeune femme de trente ans est en manque, prise au piège d’un désir fiévreux, addictif.

Je n’avais pas choisi d’être célibataire, je n’avais pas décidé de me faire planter par l’homme pour qui j’aurais vendu mon âme, à qui, un siècle plus tôt, j’aurais sacrifié mon nom et ma réputation, celui pour lequel j’aurais renoncé à mon indépendance, cette autonomie que j’avais pourtant convoitée avec autant de fièvre que j’avais adoré son corps.

Deuxième partie, nous basculons dans une sorte de « Fugitive parce que Reine bis », petit à petit les blessures originelles se rejoignent, car au final les relations que nous vivons sont souvent celles que nous avons déjà vécues. Le modèle maternel est une initiation à l’amour et à la découverte de la sexualité ; à travers les hommes de sa mère, Violaine a intégré des schémas, des répulsions et des critères qu’elle ne maîtrise pas. L’objectif de sa traversée du désert est d’ailleurs de rencontrer Adama au Sénégal, le dernier mari de sa mère. Cette rencontre sera plus tard associée à une disparition insoutenable. Comme si les rencontres masculines étaient toujours, inéluctablement, liées aux fuites de sa mère. « Maman », l’objet de ses névroses, devient le point d’ancrage éternel de ses romans.

S’il y a une chose dont je suis sûre en ce bas monde, c’est que je ne me remettrai pas du suicide de ma mère.

Je vous invite à découvrir ce livre au romantisme pornographique, dont le style oscille entre modernité crue et envolées lyriques sublimes. Violaine Huisman nous envoûte avec audace et dévotion dans une littérature qu’elle n’emprunte à personne.

Un parfum entêtant de soufre se dégageait de sa peau ; son contact me rendait combustible. J’aurais voulu brûler vive une fois pour toute et cesser de me consumer à petit feu. Ce désir indomptable que j’avais de lui immolait en moi toute raison, toute pudeur. Je devais le supplier de ne pas me toucher le bras en public pour ne pas avoir à me débattre, in petto, contre l’envie furieuse de me déshabiller sur-le-champ. Je me le serais volontiers coupé, ce bras, pourvu qu’il me fasse l’amour encore une fois, juste une dernière fois, sur la banquette arrière d’un taxi, contre un orme à Central Park, dans l’exiguïté puante et chaotique des chiottes d’un train en marche, derrière l’arche du pont de Brooklyn, dans sa chambre d’adolescent, en équilibre sur un balcon au 19e étage, sous des étoiles brouillées par les gratte-ciel, par terre —carrelage ou graviers qu’importe— de préférence à la lumière du jour, à défaut à celle d’un plafonnier, à bout de souffle.

Le bal des folles de Victoria Mas

Impossible de passer à côté de ce livre-phénomène de la rentrée, le premier roman de Victoria Mas, fille de Jeanne.

Qui étaient-elles, ces femmes internées à la Salpêtrière au XIXème siècle ? Charcot et ses infirmières les surnommaient les folles, les aliénées. Souvent, il s’agissait de femmes traumatisées, violées, que l’on disait hystériques. Emancipées avant l’heure, féministes ou adultères, il fallait éviter de sortir du rang des épouses idéales. Répudiées par leur mari ou leur père, ces derniers les déposaient là, tels des débris encombrants, plus pour s’en débarrasser que les faire soigner. Ils ne revenaient jamais les chercher. 

À la Salpêtrière, leur quotidien rébarbatif ne faisait qu’aggraver les crises, aucune activité n’était permise, tout au plus un peu de tricot, pas de lecture, activité provoquant la mélancolie. En cas de problème, des internes compressaient leurs ovaires à deux doigts ou leur offraient un petit sniff d’éther. Une fois par an, un bal était organisé pour divertir les Bourgeois, la foule se pressait à l’entrée de l’hôpital comme s’il était devenu zoo, quant aux folles elles attendaient cette soirée toute l’année, unique moment de contact avec le monde extérieur. Chaque vendredi, le professeur Charcot les offrait en spectacle, une séance d’hypnose publique où les jeunes femmes, cheveux lâchés et poses lascives, reproduisaient dangereusement leur transe devant un public masculin, sous prétexte de faire avancer la science… Ah! tous ces hommes au taux hormonal immobile, Freud, Charcot et compagnie, cherchant la clé, le contrôle du mystère féminin ! 

Les folles fascinaient, envoûtaient, et nous lecteurs les observons déambuler avec effroi, de leur dortoir à leur bol de soupe du soir. On s’attache inévitablement à l’une d’entre elle, Eugénie, doté d’un don maléfique : le spiritisme. Depuis toute petite, elle voit les défunts, son grand-père notamment. Elle est aussi une jeune femme engagée aux idées un peu trop modernes pour sa famille conservatrice. Ni une ni deux, son père la dépose à La Salpêtrière. Elle rencontre Geneviève, infirmière dévouée du Professeur Charcot. Eugénie va alors faire basculer l’équilibre de l’hôpital. 

En plus d’être passionnant et totalement addictif ce roman suscite la réflexion, sur la condition féminine notamment, également sur notre rapport à la folie, et à la différence. 

Qui sont les vrais folles ? Celles qui osent, celles qui les jugent, ou celles qui les lisent..?