Modifié, de Sébastien L Chauzu

Sébastien Chauzu est professeur dans un lycée au Canada. Il signe aux éditions Grasset un premier roman à l’humour aussi frais que cynique et place dans un même texte la liberté, le rêve et la différence.


Au départ, derrière son pare-brise enneigé, Martha pense apercevoir un ours, puis un monstre. Elle appelle son mari : Allan, viens voir, il y a une bête étrange sur la route.  Allan arrive en renfort pour constater la même chose que sa femme, le monstre est un jeune adolescent debout sur une caisse avec un bonnet à oreilles. Il n’a pas de prénom, ne boit que du Big Cola 8, est assez mutique et préfère qu’on l’appelle « Modifié ». Il s’invite chez eux, tel un chat de passage (mais allergique au lait) ayant trouvé une bonne adresse. Le jeune garçon a une passion pour la neige, ou plutôt pour la déblayer. Il ne rêve que d’une chose, conduire une pelleteuse à neige. En attendant d’acquérir une « gratte », il va déblayer chaque matin l’allée de Martha et Allan à coup de pelle.
Martha Erwin est agent secret, ou plutôt détective privé pour une famille avec qui elle n’a plus de contact. Nous lecteurs l’avons vite compris mais n’osons pas lui avouer : elle est complètement déshéritée. De surcroît, Martha est foncièrement désabusée, libre et iconoclaste. Elle aime son mari, mais elle aime aussi les fesses de la jeune femme du service traiteur. Par conséquent, Martha dépense énormément d’argent chez le traiteur. Martha se fout un peu de tout, mais s’il y a bien une chose qu’elle déteste, c’est Allison, la fille d’Allan.Une jeune femme insupportable et manipulatrice avec laquelle elle n’hésite pas à en venir parfois aux mains. Allan a aussi deux chiens inutiles et encombrants, surnommés « les bnichons ». Pourtant, malgré ses colocataires indésirables et ses penchants bisexuels, Martha semble tenir à son couple.


L’évènement qui va tout faire basculer est un meurtre, dont le suspect idéal serait Daniel Erwin, le cousin de Martha. Sa mission si elle l’accepte, protéger son cousin et trouver le véritable coupable en menant une enquête au sein du lycée. Parallèlement à ces embûches, le voisin dermatologue de Martha va porter plainte contre « Modifié » car il a reçu un coup de pelle en pleine tête. 


Martha s’interroge. L’arrivée de Modifié dans leur vie semble avoir tout perturbé. Et si au contraire le jeune adolescent les remettait sur les rails ? Et s’il les guidait vers le bon chemin, s’il leur déblayait la route pour y voir plus clair ? Ce roman totalement burlesque de bout en bout nous interroge sans en avoir l’air sur notre rapport à la différence, et nous plonge dans un puissant univers de neige et de tendresse. 


Quelques questions à Sébastien

Vous vous glissez dans la peau d’une femme (Martha) pour la narration, quel est l’intérêt majeur de ce procédé ?

Mon objectif principal n’était pas de me glisser dans la peau d’une femme mais de créer une tension entre une femme et un adolescent (Modifié). On s’attend à ce que les femmes aient l’instinct maternel et c’est un poids qu’on pose sur leurs épaules. Je souhaitais jouer sur ce cliché et observer ce désir maternel s’épanouir en elle.


Vous nous laissez penser que le personnage d’Allan, rêvant d’écrire, est un peu vous. Est-ce volontaire ?


Oui, c’est un peu moi. J’ai toujours écrit mais je me suis aussi relu comme disait Jean Rochefort. Il m’a fallu beaucoup de temps avant de trouver ma méthode. J’ai longtemps été plus intéressé par les histoires que par les personnages et c’était une erreur.


Pourriez-vous nous décrire brièvement la vie d’un écrivain au Canada ?


Je vis dans une petite ville qui croule sous la neige pendant six mois, une province coincée entre le Maine et l’Atlantique. Stephen King ne vit pas très loin et son décor est un peu le mien, un décor où la nature est reine et où le dentiste du coin est avant tout le gars qui aide les voisins à déblayer la neige de leur allée. Le statut social passe au second plan et l’écrivain ne fait pas exception.


Vous êtes professeur au lycée. Modifié est-il un personnage inspiré d’un de vos élèves ?


Les écoles canadiennes accueillent tous les élèves, tous les types de troubles d’apprentissages. Modifié est un puzzle, ce n’est pas un enfant en particulier. D’ailleurs, sa description est succincte car il est surtout un personnage miroir, un personnage qui reflète l’évolution des autres personnages.


L’humour décalé, c’est juste à l’écrit ou vous le pratiquez tous les jours avec vos proches ?


Je le pratique partout et avec tout le monde, sauf en classe. L’ironie est une arme qu’il faut savoir manier avec précaution. Elle réclame une certaine intimité avec sa victime.


Quel message cherchez-vous à faire passer à propos de la différence ?


Aucun. Les messages, ce n’est pas pour moi. J’invente des personnages qui sont à l’image de gens que je n’ai pas nécessairement envie de côtoyer. Mon objectif est de rendre sympathiques des personnes qui ne le sont pas.

Merci beaucoup cher Sébastien pour vos réponses et merci aux éditions Grasset pour cette belle découverte !

Son site internet :

https://www.sebastienchauzu.com/

Nos rendez-vous, Éliette Abécassis

« Le meilleur moment de l’amour, c’est quand on monte l’escalier » écrivait Clémenceau, Il sous-entendait le désir d’amour, le champ des possibles, l’idée d’un feu que l’on va allumer en tremblant.

J’associe une de mes citations favorites à ce livre parce que j’aime cette idée romanesque : pour préserver un amour ardent, pour le garder au chaud pendant une vie entière, il suffit d’imaginer un immense escalier dont vous n’atteindrez jamais la dernière marche. Chaque palier sera un rendez-vous avec lui ou avec elle, à des mois, des années d’intervalle. Et vous vous retrouverez toujours. Les rencontres seront aussi éphémères qu’intenses, et les amants cristalliseront le fantasme de l’histoire d’amour parfaite et éternelle. En somme, ils seront portés par un espoir enfoui, une religion bien à eux, secrète et exaltante. L’assommant quotidien n’interférera pas dans leur liaison et ils s’inventeront une bulle magique.

C’est ce qu’Amélie et Vincent ont fait. Pour réussir cette prouesse, il a suffi d’une nuit magique à bavarder jusqu’à l’aube et d’un rendez-vous manqué. Ensuite, ils ont passé leur vie à s’attendre, à vivre des rendez-vous courts ou inaboutis, comme deux vieux amis dont l’histoire n’aurait pas commencé, dont le goût d’inachèvement motiverait sans cesse l’envie de se revoir.

Après leur premier-rendez vous raté, les réseaux sociaux n’existaient pas encore, et il a bien fallu avancer. Vincent et Amélie, chacun de leur côté, ont fait leurs études, se sont mariés, ont eu des enfants. Amélie a ouvert une librairie, Vincent est devenu un homme d’affaire. Leur vie, pensaient-ils, était tracée. Mais prendre des décisions ne résout pas tout.

« Qui était-elle pour lui ? Elle n’était pas son amie, elle n’était pas sa maîtresse, elle n’était pas sa femme. Elle était différente, et ne lui était pas indifférente. Elle était comme une constante, au sein des variables de son existence. Cette conversation qui s’éternisait, ou bien qui n’en finissait pas de mourir ; ne de mourir de ne pas dire, ne vois-tu pas que je meurs d’envie de t’aimer ? »

Un beau roman d’amour éternel et impossible, à la plume délicate, comme on les aime. 

Les Magnolias, interview et chronique

Quelques questions à Florent Oiseau.

Bravo pour ce texte décalé et profondément sensible ! Commençons par le titre.
Pourquoi avoir choisi « Les Magnolias » comme nom de maison de retraite, est-ce un hommage à Claude François ?

Je crois que mon roman s’est toujours appelé ainsi, je ne sais pas trop expliquer pourquoi. Avec le recul, j’aurais peut-être dû opter pour un titre qui ne fasse pas écho à un tube. Les Glycines par exemple, désolé pour les fans de Serge Lama.

À propos de la genèse de ce roman, le sujet de la vieillesse vous touchait-il particulièrement ?

Plus ou moins. J’aime assez les vieux. Les vieilles, surtout. J’ai passé quelques après-midi dans une maison de retraite pendant trois, quatre ans. Il m’a semblé que ça pouvait constituer un endroit intéressant pour y installer un roman. En revanche, dire que c’est un sujet qui me touche « particulièrement » serait un peu malhonnête et relèverait de la posture. Aucun sujet ne me touche particulièrement, en réalité. Je cherche seulement à planter un décor susceptible d’abriter mon histoire. C’est tout. Je n’ai jamais un quelconque postulat ou autre sujet intime avec lequel j’entretiens un lien particulier quand je commence à taper sur mon clavier.

Alain est décrit comme un loser mais si on lit à travers les lignes il démontre beaucoup de sagesse. Est-ce que le loser ne serait pas le nouveau philosophe du siècle ?

Peut-être bien. Mais je ne pense pas que ce soit sa vocation. Je n’accroche pas trop avec les personnages de losers magnifiques qui finissent par inverser la tendance et devenir riches/beaux/puissants/regardés/écoutés. J’aime, ( dans les fictions, du moins ) qu’un/une héros/héroïne qui n’était pas destiné/e à se retrouver dans la lumière profite de ce hasard pour rester la même personne, sans jamais avoir envie de s’en sortir. D’évoluer. Je trouve ça rassurant et plus romantique que de se prendre en mains. Peut-être qu’on peut laisser la sagesse aux philosophes ?

Dresser la liste des prénoms de poney est-il un meilleur moyen que l’écriture pour combler le vide de l’existence ?

Assurément. L’écriture ne comble rien d’autre que l’ego de celui qui écrit. Alors qu’établir une liste de noms de poney offre des perspectives assez insoupçonnables et fait d’avantage travailler l’imagination, les souvenirs. Sans que cette quête ne soit biaisée par une recherche d’effets, de style, de complications absurdes et inutiles – comme c’est le cas avec l’écriture.

– Caramel
- Pompon
- Cachou

. Je vous laisse continuer.

Faire rire le lecteur, est-ce inné ou cela dépend clairement des jours ?

Voyez, par exemple, je bloque sur cette question 5 depuis quinze minutes sans parvenir à être drôle. C’est qu’il doit y avoir des jours sans.

Est-ce qu’à partir de trois romans l’écrivain que vous êtes pressent qu’il ne pourra plus jamais se passer de l’écriture ?

Il y a mille choses dont je suis incapable de me passer, mais l’écriture n’en fait pas partie. Et ce ne sera jamais le cas. Je lui préfère les émissions de faits divers, l’odeur de merguez sur le parking d’un stade de banlieue, les comptoirs de bars, les promenades. Le gaspacho. Le football. Les autres.

La nuit. Les trains.

Le fromage.

La radio.

La bière.


La sieste.




Par ailleurs, plus le temps passe, plus je trouve qu’elle (l’écriture) comporte bien plus de frustrations que de moments de joie. Je n’exclus pas d’arrêter du jour au lendemain, d’autant qu’il faut savoir faire de la place aux autres.

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Florent Oiseau, Copyright Olivier Marty

Le roman

Son premier roman « Je vais m’y mettre », avait été désigné comme livre le plus drôle de l’année, puis « Paris-Venise », le deuxième, a été très remarqué et sélectionné pour le prix Orange. Dans ce troisième opus, Florent conserve l’humour —burlesque, cynique et parfois noir— mélangé à un bon soupçon d’émotion pour nous servir en cocotte un livre humain et attachant, à son image.

Le dimanche, Alain se rend aux Magnolias, visiter sa grand-mère qui perd la mémoire et le sens de l’existence. Elle ne se souvient que de lui et il en retire une grande fierté. Il lui rend visite tous les dimanches par habitude, par devoir, et sans doute aussi par amour. Ceci dit, il pourrait tout aussi bien aller la voir le lundi ou le mercredi, cela ne changerait pas grand-chose. Sa carrière d’acteur ne décolle pas. Elle recule même, il a joué le rôle d’un cadavre dans une série d’été il y a quelques temps et depuis, plus rien. Ce n’est pas son agent, Rico, sans domicile fixe, qui, installé sur le canapé d’Alain, semble influer le cours des choses.

« — Mon proprio me fout dehors. Il faut que tu m’héberges.

— Dans mon studio ?

— Je sais, c’est pas l’idéal, mais le fait de vivre ensemble, ça va nous souder. On pourra bosser. On va te trouver un grand rôle, fais-moi confiance Alain. L’idéal serait que je puisse arriver lundi prochain. J’ai juste une valise, mais j’aimerais bien, si tu le permets, venir avec mon joli portemanteau en bois flotté. Celui que j’ai apporté de Marrakech, là, celui-ci, sur ta droite.

J’ai jeté un regard plus que sceptique sur l’objet. Son portemanteau ressemblait à un épouvantail, il prenait une place conséquente, je n’ai pas réussi à feindre l’emballement.`

— Il apportera une valeur ajoutée dans ton entrée, c’est un bel objet. »

Pour tromper son ennui, Alain passe voir Rosie, une voluptueuse prostituée dont le camion est situé près de chez lui. À Rosie, il raconte ses peines, ses joies, ses rêves avortés. Depuis peu, il s’est attelé à la rédaction d’une liste de noms de poneys. Il prend ça très au sérieux. D’ailleurs, si jamais vous aviez un poney dans votre enfance, n’hésitez pas à suggérer son prénom.
Voilà à quoi ressemblait le quotidien d’Alain avant que sa grand-mère lui demande de l’aider à mourir et que parallèlement à cette requête angoissante il tombe sur le journal intime de son oncle Michel. À ce moment précis du récit, la vie d’Alain devient quasiment celle d’un agent secret. D’autant qu’un visiteur mystérieux vient également aux Magnolias tous les jours…

Qui était réellement la grand-mère d’Alain avant de perdre la mémoire ? Une femme au foyer dévouée, ou plutôt une terrible femme fatale ? Et cet oncle Michel, alcoolique et dépressif, a-t-il vraiment eu la vie qu’il méritait ? Un jour, Alain lui donne rendez-vous dans la maison de Dordogne, prêt à en découdre avec les secrets familiaux à grand renfort de prune. Parallèlement, Rico annonce à Alain qu’il lui a trouvé un rôle génial, un benêt pédophile, Alain va enfin pouvoir faire la fierté de sa grand-mère.
Vous l’aurez compris, vous n’êtes pas ici dans un roman de cape et d’épée, ce tendre roman raconte d’un ton décalé, un peu à la 0SS117, le quotidien simple et minimaliste d’un homme seul et sans avenir. Mais il parle aussi des liens familiaux, de l’amour qui tient à un fil et du pouvoir des rêves que l’on garde en tête toute une vie.

 » Parfois, la vie ne vous donne rien pendant des années, des décennies. Pas un trèfle à quatre feuilles, pas un Noël sous la neige, pas un billet de banque retrouvé dans une vieille veste. Aucune satisfaction, pas la moindre victoire, rien à manger pour l’égo. Elle ne vous donne tellement rien que vous pensez qu’elle vous a oublié. Vous êtes sous le porche d’une gare de province, un soir, et il pleut des cordes. Vous êtes trempé, il fait froid, vous êtes seul, le dernier bus vient de passer. Même un clébard ne viendrait pas vous tenir compagnie. Et alors que vous ne l’attendiez plus, elle vient vous éclairer dans la nuit de ses phares emplis d’espoir. Elle fait ça pour tout le monde. Certains sont devant les pleins phares chaque journée, d’autres -la majorité- doivent se contenter de brefs faisceaux, d’éphémères éclaircies. Mais la vie finit toujours par revenir chercher les oubliés sous les porches des gares de province. « 

 

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Extraits et citations

Le problème avec la solitude, c’est qu’elle ternit tout. Elle amplifie la peur, fait ressurgir l’idée de la mort qui, sinon, passe inaperçue.

 

Elle avait vingt ans, l’oeil presque réactif, et pourtant sa vie était terminée. Je connaissais déjà l’intérieur de sa future maison, le nom qu’elle donnerait à ses enfants, la race du chien qui les amuserait.

 

Le sel de tes yeux, Fanny Chiarello

Ce livre est, sans conteste, le roman le plus poétique que j’ai lu depuis la rentrée. Il est d’une pureté, d’une douceur et à la fois d’une puissance incontestables.
Assez unique dans son genre, je vous le recommande. (oui je sais, encore, et c’est pas fini ! Je vous ferai un Top Ten de mes lectures préférées à la fin du mois).

On est dans le bassin minier, pas loin de Lille. Sarah est une jeune fille différente des autres parce qu’elle aime les filles et malheureuse parce qu’elle le cache. Ses parents, sa fratrie et nombreux amis la rejettent, ou sans doute se met-elle à l’écart instinctivement. Sa mère fouille ses journaux intimes, surveille ses lectures et ses fréquentations.
Alors elle court, beaucoup; avant tout, Sarah est une athlète.
C’est en courant qu’elle croise l’auteure, Fanny Chiarello. Fanny la photographie, Sarah lui sourit; et c’est tout. Pourtant l’écrivain photographe saisit tout, la véritable Sarah et son secret, trop lourd à porter. Elle ne lui parle pas, elle la poétise et elle la raconte. Elle lui envoie un article dans un journal que sa mère ne lui donne pas. Tout est censuré et bien trop conforme dans le village de Sarah, alors qu’elle n’aspire qu’à un peu de liberté et de tolérance.
S’égrènent ainsi sept jours d’une longue semaine où Fanny Chiarello compose avec son imagination pour offrir à Sarah juste un peu de sel qui manque à sa vie. Un très beau roman.

« Un monde dans lequel tu n’existerais pas me paraît infiniment plus hostile qu’un monde dans lequel je n’existe pas pour toi. Je me suis fait le serment de ne plus chercher à t’approcher, pour ne pas risquer de te perdre. Je sais qu’un jour, je briserai ce serment, quoique j’en reporte chaque jour le moment. Ce sera aussi stupide et cruel que de cueillir un coquelicot plutôt que saluer sa grâce en passant, même si l’on sait qu’à l’instant où on le cueille, il perd tous ses pétales. Je n’aurai pas indéfiniment la force de m’en empêcher. »

« Un jour, quoique l’on fasse, on devient sa propre légende, tissée par l’ennui des autres. »

Rivage de la colère, de Caroline Laurent

L’île Maurice vous évoque sans doute le voyage d’une vie, une eau transparente et le sable au sept couleurs. On connaît un peu moins les îles aux alentours. Franco-mauricienne, Caroline Laurent est née près de Paris. À dix ans, assise devant la table de la cuisine, sa mère lui parle de l’archipel des Chagos, annexé brutalement par le Royaume-Uni. À l’époque, Caroline ne perçoit ni les contours ni les enjeux de l’exil. Une chose cependant s’inscrit en elle : la colère dans la voix de sa mère.

Ça veut dire quoi, l’indépendance ? Qui est indépendant ? L’êtes-vous vous-même ?

On est toujours le colonisé d’un autre.

Avant le combat, la paix. Le paradis sur terre existait et les Chagossiens y habitaient. Des plages magnifiques, des enfants hors mariage, pas de monnaie et si peu de lois. Hommes et femmes cultivaient leur récoltes en harmonie et dans leur dialecte, tributaires toutefois d’un bateau de ravitaillement nommé le « Sir Jules ». C’est ce navire qui un beau matin dépose Gabriel sur le rivage, dont le regard croisera celui de Marie. Marie-Pierre Ladouceur est une jeune femme à peine plus âgée que Gabriel. Elle élève seule sa fille Suzanne, aux côtés de sa soeur et de sa tante. Aucun homme n’a jamais fait d’elle une épouse et encore moins une femme heureuse. Libre et incandescente, elle danse pieds nus devant Gabriel le soir de son arrivée. Peu importent les principes, la classe sociale, quelques jours suffisent à les unir. À ses côtés, Marie apprend à lire et à écrire, elle rayonne de joie et son ventre enfle rapidement.

Le bonheur inonde leur foyer, jusqu’au jour où Gabriel signe un étrange document, classé confidentiel. Les Chagossiens vont être chassés de l’île. Suite à l’indépendance de l’île Maurice, l’archipel appartiendra désormais au Royaume-Uni, deviendra une base militaire américaine stratégique, les îlois des exilés, et leurs enfants des apatrides. Tenu au secret, Gabriel est pris au piège. Marie et sa famille vont devoir quitter leur terre, chassés comme des malpropres, sans savoir ce qui les attend au bout du voyage.

Y aura-t-il un jour réparation pour le traumatisme infligé à cette population, qui jamais n’a pu retourner chez elle ? Une deuxième voix s’élève dans le récit. Celle de l’enfant à peine né et arraché à sa terre et à son père. Cet enfant a vu sa mère se battre toute sa vie ; pour elle et tous les Chagossiens, il continue la lutte. Une question revient : si ce peuple avait été instruit, aurait-il pu déjouer la manigance ? Combien coûte l’ignorance ?

Un livre à la fois passionnant et révoltant, c’est un bébé caché, une histoire tue pendant des années. Puisse la littérature par ce magnifique roman immortaliser l’archipel des Chagos et apporter la résilience à la mémoire de son peuple.

Extraits

Nous serons tous, dans nos pauvres existences, courageux à un moment ou un autre. Ne soyez pas impatients.


Je me souviens des couleurs. Le reste, vidé, oublié. Le soleil descendait dans la mer et la mer n’était plus bleue mais orange. Le rouge des femmes. Le noir de la cale. Nos peaux tassées. Le gris cendre d’un chien. Je me souviens du vert, du beige et du kaki. Et au milieu de tout ça, les pleurs de ma mère.


Elle tonnait, griffait, se débattait, elle était la tempête, elle était tous les cyclones, la mer en furie, la révolte d’une île, elle tendait sa peau déchirée au-dessus de l’océan, elle frappait les idoles de son coupe-coupe et les déposait sanglantes sur le rivage. Gabriel comprit qu’il l’aimait toujours.