Ciel et terre, de Nathan Devers

…Et dans la catégorie jeune prodige de l’année je nomine Nathan Devers ! Jugez son talent dès la première phrase : « Ce matin, le soleil semble sortir du sol », superbe allégorie pour annoncer le thème de son livre, l’entre-deux, entre ciel et terre, entre désir et mélancolie, entre vie et mort.

La mort, il y a de quoi y penser tous les jours quand on emménage en face d’un cimetière. L’agent immobilier n’a pas argumenté longtemps, Léonard a signé tout de suite, convaincu que ses nouveaux voisins auraient au moins le mérite de ne pas le déranger. Il a 25 ans, il est graphiste, et il créé des tableaux numériques. Depuis le départ d’Alma, il est tout simplement incapable de tomber amoureux, alors il tente d’arrêter de fumer et de jouer au casino, il se met à l’hypnose et au sport… en attendant son retour.

« Je suis au nombre des hommes sans destin : ma condition est de larmoyer dans un aéroport. J’ai aimé Alma. Notre histoire fut vide et parfaite, à l’image des aventures qui ont failli commencer, bloquées sur des starting-blocks, restées sur la tangente. Je voudrais rendre hommage aux épopées des antichambres. Alma fut mon adieu à l’enfance : la garantie du regret. »

Du haut de son nouvel appartement avec vue imprenable sur l’au-delà, Léonard déroule le fil de son amour envolé et le ponctue de multiples considérations sociologiques, notamment sur le travail, le divorce, le jeu et la mort, sujet Ô combien sensible en ces temps d’épidémie où le monde préfère s’arrêter que prendre le risque de vivre.

« S’arrêter de fumer, prendre soin de son corps, craindre les maladies éventuelles ou futures, c’est déjà le retour d’une faiblesse : nous laissons la mort nous obséder, elle qui, de fait, nous menace de partout, dans la cigarette et dans son absence, sous la fumée et en dehors d’elle. »

C’est un texte insolent et lucide, aux envolées littéraires magnifiques, tout ce qu’on attend d’un primo-romancier de 22 ans. Bravo.

Quadrille d’Inès Benaroya

Ça fait 6 mois que je trépigne de joie à l’idée de vous parler de ce roman !
Lu pour le Prix de la closerie des Lilas, il avait scotché le comité de lecture, d’ailleurs notre chère @tatianaderosnay en a parlé il y a peu avec beaucoup d’enthousiasme aussi!

Voici le voyage en Grèce d’une famille heureuse. Ariane, Pierre et leurs deux enfants auraient pu rentrer reposés et bronzés, mais c’était sans compter sur la rencontre des Sainte Rose, une autre famille qui avait très envie de s’amuser un peu.

Son nouveau compagnon lui a fait une surprise, il ne savait pas que c’était le lieu où tout a basculé. En passant devant la maison du photographe, face au Péloponnèse, tous ses souvenirs remontent. Ariane se souvient de la capeline de Viola un matin au marché, de sa beauté envoûtante et de sa proposition à venir prendre l’apéritif le soir-même. Leurs enfants respectifs avaient le même âge, ce serait une bonne idée de nous réunir. Ils rencontrent l’époux de Viola, Salva, un homme charismatique. La première soirée est empreinte de magie, ils rentrent totalement charmés. Puis tout s’enchaîne, journées en bateau et chaudes soirées d’été à rire et à danser. Ils n’ont jamais été aussi heureux.
Où se situe la limite entre la douce torpeur des vacances et la spirale infernale qui les a conduits à perdre la tête ? C’est l’histoire d’une emprise et d’un naufrage familial. Derrière l’emprise se cachent les failles de chacun. La beauté est partout, c’est elle qui séduit et retient, Ariane se souvient de sa mère belle et malheureuse. Comme si la beauté devait toujours être associé à la souffrance ou à un adultère inévitable, des hommes dominateurs.
Comment se remet on d’un tel voyage ? Quand on a vogué sur l’eau avec une famille extraordinaire, que l’on a visité des îles vierges et croqué dans des figues sucrées ? Ariane le comprendra plus tard, elle était une proie facile, «prédisposée à la flatterie et à l’assujettissement ». À l’image de la famille d’Ariane, qui doucement se laisse envoûter, vous entrez dans cette histoire sans vous méfier, l’écriture ne vous prévient pas, et 300 pages plus tard vous en sortez complètement sonné, soufflé par ce texte fascinant. #quadrille

Que sont nos amis devenus ?

Paru et reçu juste avant le confinement, ce livre éveillait ma curiosité. Une quatrième de couverture évoquant ironiquement une intrigue de polar : un revolver, dans le bureau du psy retrouvé mort, portant les empreintes de son dernier patient atteint d’un désamour global… Meurtre ou suicide ? Partie de Cluedo ou texte psycholgique emprunt d’humanisme et de beauté ? Je crois vous avoir laissé assez d’indices pour que vous le compreniez, ce livre ne méritait pas, comme tant d’autres, de rester confiné.

Pierre Mourange, la cinquantaine, directeur d’un EPHAD, a rendez-vous chez son psychanalyste avec sa femme et sa fille. Quelque chose ne va plus dans sa vie, il a perdu le contact avec sa fille Mathilde, et il aimerait savoir pourquoi il n’aime plus sa femme Isabelle.

« Lorsqu’on aimait plus l’autre, c’est qu’on n’aimait plus rien. Raison pour laquelle toute rupture était plus grave qu’elle n’y paraissait ».

À ce rendez-vous de thérapie familiale, sa femme et sa fille ne viendront pas, bloquées par une alerte attentat. Le psy de Pierre le laissera seul dans le bureau pour aller aux toilettes, le temps nécessaire pour lui d’apercevoir un revolver, de le toucher, hypnotisé, et le reposer dans son tiroir.

Devenu suspect numéro 1, Pierre se confie à ses amis. Vont-ils l’aider, le soutenir, lui servir d’alibi, à l’instar de Camille, écrivain oublié, parrain de sa fille et confident préféré, ou bien vont-ils disparaître, le trahir ? Qu’est-ce que la trahison, qu’est-ce que l’amitié ?

Pierre Mourange ne semble pas, au fond, disposé à se battre pour établir la vérité et contredire la justice. C’est ce qui est particulièrement touchant dans ce livre, cet anti-héros « pas sûr d’avoir une vie qui vaille la peine d’être innocent », et tous ses proches, patients, amis, qui eux vont vouloir se battre, en résolvant, en plus de l’enquête, certains traumatismes.

J’ai particulièrement savouré la description subtile des personnages, tous un peu boiteux, imparfaits comme on les aime. Un très bon roman sur l’amitié et la fragilité des êtres.

Extrait

J’ai été médecin dans une autre existence, je sais reconnaître les mauvais signes. Le docteur Petit-Jean tousse gras et souvent. Ça vient de loin et de longtemps. Sa peau est cireuse et ses yeux pleins de petites artérioles rouges qui courent sous le voile des larmes. Il est gros et essoufflé. Il sue beaucoup, de l’effort de son corps pour se maintenir au repos. Dans un film, il est le personnage auquel il ne faut pas s’attacher. On sent, dès les premières scènes, le manque d’avenir. Je le visite pourtant depuis deux ans et je ne peux pas dire que son état ait empiré. Il reste au bord de l’inquiétant. Comme moi.

Modifié, de Sébastien L Chauzu

Sébastien Chauzu est professeur dans un lycée au Canada. Il signe aux éditions Grasset un premier roman à l’humour aussi frais que cynique et place dans un même texte la liberté, le rêve et la différence.


Au départ, derrière son pare-brise enneigé, Martha pense apercevoir un ours, puis un monstre. Elle appelle son mari : Allan, viens voir, il y a une bête étrange sur la route.  Allan arrive en renfort pour constater la même chose que sa femme, le monstre est un jeune adolescent debout sur une caisse avec un bonnet à oreilles. Il n’a pas de prénom, ne boit que du Big Cola 8, est assez mutique et préfère qu’on l’appelle « Modifié ». Il s’invite chez eux, tel un chat de passage (mais allergique au lait) ayant trouvé une bonne adresse. Le jeune garçon a une passion pour la neige, ou plutôt pour la déblayer. Il ne rêve que d’une chose, conduire une pelleteuse à neige. En attendant d’acquérir une « gratte », il va déblayer chaque matin l’allée de Martha et Allan à coup de pelle.
Martha Erwin est agent secret, ou plutôt détective privé pour une famille avec qui elle n’a plus de contact. Nous lecteurs l’avons vite compris mais n’osons pas lui avouer : elle est complètement déshéritée. De surcroît, Martha est foncièrement désabusée, libre et iconoclaste. Elle aime son mari, mais elle aime aussi les fesses de la jeune femme du service traiteur. Par conséquent, Martha dépense énormément d’argent chez le traiteur. Martha se fout un peu de tout, mais s’il y a bien une chose qu’elle déteste, c’est Allison, la fille d’Allan.Une jeune femme insupportable et manipulatrice avec laquelle elle n’hésite pas à en venir parfois aux mains. Allan a aussi deux chiens inutiles et encombrants, surnommés « les bnichons ». Pourtant, malgré ses colocataires indésirables et ses penchants bisexuels, Martha semble tenir à son couple.


L’évènement qui va tout faire basculer est un meurtre, dont le suspect idéal serait Daniel Erwin, le cousin de Martha. Sa mission si elle l’accepte, protéger son cousin et trouver le véritable coupable en menant une enquête au sein du lycée. Parallèlement à ces embûches, le voisin dermatologue de Martha va porter plainte contre « Modifié » car il a reçu un coup de pelle en pleine tête. 


Martha s’interroge. L’arrivée de Modifié dans leur vie semble avoir tout perturbé. Et si au contraire le jeune adolescent les remettait sur les rails ? Et s’il les guidait vers le bon chemin, s’il leur déblayait la route pour y voir plus clair ? Ce roman totalement burlesque de bout en bout nous interroge sans en avoir l’air sur notre rapport à la différence, et nous plonge dans un puissant univers de neige et de tendresse. 


Quelques questions à Sébastien

Vous vous glissez dans la peau d’une femme (Martha) pour la narration, quel est l’intérêt majeur de ce procédé ?

Mon objectif principal n’était pas de me glisser dans la peau d’une femme mais de créer une tension entre une femme et un adolescent (Modifié). On s’attend à ce que les femmes aient l’instinct maternel et c’est un poids qu’on pose sur leurs épaules. Je souhaitais jouer sur ce cliché et observer ce désir maternel s’épanouir en elle.


Vous nous laissez penser que le personnage d’Allan, rêvant d’écrire, est un peu vous. Est-ce volontaire ?


Oui, c’est un peu moi. J’ai toujours écrit mais je me suis aussi relu comme disait Jean Rochefort. Il m’a fallu beaucoup de temps avant de trouver ma méthode. J’ai longtemps été plus intéressé par les histoires que par les personnages et c’était une erreur.


Pourriez-vous nous décrire brièvement la vie d’un écrivain au Canada ?


Je vis dans une petite ville qui croule sous la neige pendant six mois, une province coincée entre le Maine et l’Atlantique. Stephen King ne vit pas très loin et son décor est un peu le mien, un décor où la nature est reine et où le dentiste du coin est avant tout le gars qui aide les voisins à déblayer la neige de leur allée. Le statut social passe au second plan et l’écrivain ne fait pas exception.


Vous êtes professeur au lycée. Modifié est-il un personnage inspiré d’un de vos élèves ?


Les écoles canadiennes accueillent tous les élèves, tous les types de troubles d’apprentissages. Modifié est un puzzle, ce n’est pas un enfant en particulier. D’ailleurs, sa description est succincte car il est surtout un personnage miroir, un personnage qui reflète l’évolution des autres personnages.


L’humour décalé, c’est juste à l’écrit ou vous le pratiquez tous les jours avec vos proches ?


Je le pratique partout et avec tout le monde, sauf en classe. L’ironie est une arme qu’il faut savoir manier avec précaution. Elle réclame une certaine intimité avec sa victime.


Quel message cherchez-vous à faire passer à propos de la différence ?


Aucun. Les messages, ce n’est pas pour moi. J’invente des personnages qui sont à l’image de gens que je n’ai pas nécessairement envie de côtoyer. Mon objectif est de rendre sympathiques des personnes qui ne le sont pas.

Merci beaucoup cher Sébastien pour vos réponses et merci aux éditions Grasset pour cette belle découverte !

Son site internet :

https://www.sebastienchauzu.com/

Nos rendez-vous, Éliette Abécassis

« Le meilleur moment de l’amour, c’est quand on monte l’escalier » écrivait Clémenceau, Il sous-entendait le désir d’amour, le champ des possibles, l’idée d’un feu que l’on va allumer en tremblant.

J’associe une de mes citations favorites à ce livre parce que j’aime cette idée romanesque : pour préserver un amour ardent, pour le garder au chaud pendant une vie entière, il suffit d’imaginer un immense escalier dont vous n’atteindrez jamais la dernière marche. Chaque palier sera un rendez-vous avec lui ou avec elle, à des mois, des années d’intervalle. Et vous vous retrouverez toujours. Les rencontres seront aussi éphémères qu’intenses, et les amants cristalliseront le fantasme de l’histoire d’amour parfaite et éternelle. En somme, ils seront portés par un espoir enfoui, une religion bien à eux, secrète et exaltante. L’assommant quotidien n’interférera pas dans leur liaison et ils s’inventeront une bulle magique.

C’est ce qu’Amélie et Vincent ont fait. Pour réussir cette prouesse, il a suffi d’une nuit magique à bavarder jusqu’à l’aube et d’un rendez-vous manqué. Ensuite, ils ont passé leur vie à s’attendre, à vivre des rendez-vous courts ou inaboutis, comme deux vieux amis dont l’histoire n’aurait pas commencé, dont le goût d’inachèvement motiverait sans cesse l’envie de se revoir.

Après leur premier-rendez vous raté, les réseaux sociaux n’existaient pas encore, et il a bien fallu avancer. Vincent et Amélie, chacun de leur côté, ont fait leurs études, se sont mariés, ont eu des enfants. Amélie a ouvert une librairie, Vincent est devenu un homme d’affaire. Leur vie, pensaient-ils, était tracée. Mais prendre des décisions ne résout pas tout.

« Qui était-elle pour lui ? Elle n’était pas son amie, elle n’était pas sa maîtresse, elle n’était pas sa femme. Elle était différente, et ne lui était pas indifférente. Elle était comme une constante, au sein des variables de son existence. Cette conversation qui s’éternisait, ou bien qui n’en finissait pas de mourir ; ne de mourir de ne pas dire, ne vois-tu pas que je meurs d’envie de t’aimer ? »

Un beau roman d’amour éternel et impossible, à la plume délicate, comme on les aime.