Le sel de tes yeux, Fanny Chiarello

Ce livre est, sans conteste, le roman le plus poétique que j’ai lu depuis la rentrée. Il est d’une pureté, d’une douceur et à la fois d’une puissance incontestables.
Assez unique dans son genre, je vous le recommande. (oui je sais, encore, et c’est pas fini ! Je vous ferai un Top Ten de mes lectures préférées à la fin du mois).

On est dans le bassin minier, pas loin de Lille. Sarah est une jeune fille différente des autres parce qu’elle aime les filles et malheureuse parce qu’elle le cache. Ses parents, sa fratrie et nombreux amis la rejettent, ou sans doute se met-elle à l’écart instinctivement. Sa mère fouille ses journaux intimes, surveille ses lectures et ses fréquentations.
Alors elle court, beaucoup; avant tout, Sarah est une athlète.
C’est en courant qu’elle croise l’auteure, Fanny Chiarello. Fanny la photographie, Sarah lui sourit; et c’est tout. Pourtant l’écrivain photographe saisit tout, la véritable Sarah et son secret, trop lourd à porter. Elle ne lui parle pas, elle la poétise et elle la raconte. Elle lui envoie un article dans un journal que sa mère ne lui donne pas. Tout est censuré et bien trop conforme dans le village de Sarah, alors qu’elle n’aspire qu’à un peu de liberté et de tolérance.
S’égrènent ainsi sept jours d’une longue semaine où Fanny Chiarello compose avec son imagination pour offrir à Sarah juste un peu de sel qui manque à sa vie. Un très beau roman.

« Un monde dans lequel tu n’existerais pas me paraît infiniment plus hostile qu’un monde dans lequel je n’existe pas pour toi. Je me suis fait le serment de ne plus chercher à t’approcher, pour ne pas risquer de te perdre. Je sais qu’un jour, je briserai ce serment, quoique j’en reporte chaque jour le moment. Ce sera aussi stupide et cruel que de cueillir un coquelicot plutôt que saluer sa grâce en passant, même si l’on sait qu’à l’instant où on le cueille, il perd tous ses pétales. Je n’aurai pas indéfiniment la force de m’en empêcher. »

« Un jour, quoique l’on fasse, on devient sa propre légende, tissée par l’ennui des autres. »

Rivage de la colère, de Caroline Laurent

L’île Maurice vous évoque sans doute le voyage d’une vie, une eau transparente et le sable au sept couleurs. On connaît un peu moins les îles aux alentours. Franco-mauricienne, Caroline Laurent est née près de Paris. À dix ans, assise devant la table de la cuisine, sa mère lui parle de l’archipel des Chagos, annexé brutalement par le Royaume-Uni. À l’époque, Caroline ne perçoit ni les contours ni les enjeux de l’exil. Une chose cependant s’inscrit en elle : la colère dans la voix de sa mère.

Ça veut dire quoi, l’indépendance ? Qui est indépendant ? L’êtes-vous vous-même ?

On est toujours le colonisé d’un autre.

Avant le combat, la paix. Le paradis sur terre existait et les Chagossiens y habitaient. Des plages magnifiques, des enfants hors mariage, pas de monnaie et si peu de lois. Hommes et femmes cultivaient leur récoltes en harmonie et dans leur dialecte, tributaires toutefois d’un bateau de ravitaillement nommé le « Sir Jules ». C’est ce navire qui un beau matin dépose Gabriel sur le rivage, dont le regard croisera celui de Marie. Marie-Pierre Ladouceur est une jeune femme à peine plus âgée que Gabriel. Elle élève seule sa fille Suzanne, aux côtés de sa soeur et de sa tante. Aucun homme n’a jamais fait d’elle une épouse et encore moins une femme heureuse. Libre et incandescente, elle danse pieds nus devant Gabriel le soir de son arrivée. Peu importent les principes, la classe sociale, quelques jours suffisent à les unir. À ses côtés, Marie apprend à lire et à écrire, elle rayonne de joie et son ventre enfle rapidement.

Le bonheur inonde leur foyer, jusqu’au jour où Gabriel signe un étrange document, classé confidentiel. Les Chagossiens vont être chassés de l’île. Suite à l’indépendance de l’île Maurice, l’archipel appartiendra désormais au Royaume-Uni, deviendra une base militaire américaine stratégique, les îlois des exilés, et leurs enfants des apatrides. Tenu au secret, Gabriel est pris au piège. Marie et sa famille vont devoir quitter leur terre, chassés comme des malpropres, sans savoir ce qui les attend au bout du voyage.

Y aura-t-il un jour réparation pour le traumatisme infligé à cette population, qui jamais n’a pu retourner chez elle ? Une deuxième voix s’élève dans le récit. Celle de l’enfant à peine né et arraché à sa terre et à son père. Cet enfant a vu sa mère se battre toute sa vie ; pour elle et tous les Chagossiens, il continue la lutte. Une question revient : si ce peuple avait été instruit, aurait-il pu déjouer la manigance ? Combien coûte l’ignorance ?

Un livre à la fois passionnant et révoltant, c’est un bébé caché, une histoire tue pendant des années. Puisse la littérature par ce magnifique roman immortaliser l’archipel des Chagos et apporter la résilience à la mémoire de son peuple.

Extraits

Nous serons tous, dans nos pauvres existences, courageux à un moment ou un autre. Ne soyez pas impatients.


Je me souviens des couleurs. Le reste, vidé, oublié. Le soleil descendait dans la mer et la mer n’était plus bleue mais orange. Le rouge des femmes. Le noir de la cale. Nos peaux tassées. Le gris cendre d’un chien. Je me souviens du vert, du beige et du kaki. Et au milieu de tout ça, les pleurs de ma mère.


Elle tonnait, griffait, se débattait, elle était la tempête, elle était tous les cyclones, la mer en furie, la révolte d’une île, elle tendait sa peau déchirée au-dessus de l’océan, elle frappait les idoles de son coupe-coupe et les déposait sanglantes sur le rivage. Gabriel comprit qu’il l’aimait toujours.

Brillant comme une larme, de Jessica L. Nelson

Elle avait dix ans de plus que lui, il était encore un adolescent et ils avaient Le diable au corps… Vous l’avez relu dix fois et vous en voulez encore ? Lisez ce prodigieux roman de Jessica Nelson et découvrez la véritable histoire de Raymond Radiguet.

À quatorze ans, il découvrait Alice, future Marthe Lacour, sur le quai d’une gare. À vingt ans, il mourait, adulé par la presse et reconnu par ses pairs. Entre temps : six années, une vie, une oeuvre. Pressentait-il la brièveté de son existence pour répondre aussi bien à l’urgence ?

Avant l’ambition, l’amour. Radiguet convoite une femme mariée dont le mari est au front. On est en 1917, la guerre n’est pas gagnée, l’argent manque, pourtant Raymond et Alice se retrouvent tous les soirs et s’aiment éperdument. Le jeune homme le sait : les plus belles histoires sont celles qui n’ont aucun avenir. 

Les habitants de Saint-Maur murmurent le scandale et au bout de quelques mois, intenable, assoiffé, le jeune Raymond quitte Alice et rejoint Paris pour proposer ses dessins, puis ses articles et des poésies.

 » En attendant, il a d’autres défis à relever. Fuir la petitesse de son univers, repousser les limites, trouver son destin. « 

Il sonne aux bonnes portes, côtoie les artistes les plus influents de l’après première guerre. 

Pourquoi s’économiser quand on a 17 ans et du génie ? Séducteur malgré sa myopie, amoureux des lettres, du whisky et des femmes, il ne vise qu’une chose : « la postérité », rien que ça. En Cocteau, il trouve un mentor. Jean aime éperdument le jeune homme qui en retour donne le minimum pour rester dans son giron protecteur. Cocteau le présente et le propulse. Raymond rencontre Picasso, Modigliani, Brancusi, et tellement d’autres. Aragon le jalouse, Breton le critique. De toutes ces soirées naîtra « Le bal du comte d’Orgel ». Cependant Raymond a une santé trop fragile et a besoin de calme pour écrire, alors Cocteau l’emmène dans le Sud et aide le jeune poète à se réaliser, loin du tumulte parisien et de ses démons…

Plongez dans l’effervescence créatrice de l’époque et découvrez un Raymond Radiguet bien plus sombre et féroce que le protagoniste romantique du « diable au corps » ne le laissait supposer. Totalement embarquée dans le destin fascinant du jeune prodige, j’en ai oublié l’écriture et le temps qui passait. Je vous recommande vivement ce roman parfaitement abouti, passionnant et inspirant. Merci Jessica Nelson pour ce livre qui manquait à la culture française !

 

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Raymond Radiguet, par Man Ray

Extraits

 » La question du lieu est primordiale dans la prolongation d’un baiser arraché à l’éternité et aux yeux du monde. Sans un lieu, il n’y a pas d’amants. « 


 » Au jeu de l’amour interdit, celui qui gagne est-il celui qui calcule ? « 


« Depuis quand l’avis du peuple qui hurle t’importe-t-il ? Ne m’as-tu pas appris que le bien le plus précieux, c’est la liberté ?

— La liberté a un prix, ronchonne Maurice.

— La liberté est sans prix.

— La liberté est un scandale !

— Le scandale met en perspective ce qui est réellement important.

— Raymond tu vas trop loin.

Le jeune homme fixe son père avec intensité.

— Je n’aime que cela.

— Le scandale ?

— Tu ne me comprends pas. Je veux aller à l’essentiel.  »


 

🤣, de Frédéric Beigbeder

Je n’avais pas écouté la radio. Une amie dans la journée m’a téléphoné : « Ton idole a foiré sa chronique ce matin, il n’avait rien préparé, apparemment ils vont le virer ». J’avais souri. Pourquoi quitter France Inter comme tout le monde ? Tôt ou tard, il en ferait un livre.

N’est-il pas génial et improbable, ce smiley imprimé sur la couverture jaune côtelée des éditions Grasset ? Ceux qui critiquent avant d’avoir lu doivent bien avouer qu’ils n’ont jamais vu ça. Quiconque parvient à raconter son suicide a le droit d’imposer son audace. Oui, il s’agit bien d’un suicide en direct. Il est venu sans feuille, juste avec une jolie gueule de bois, et il n’a rien dit, ou pas grand chose. Comme il le dit lui-même, il aurait dû ne pas venir. Oui mais voilà, Frédéric Beigbeder est trop bien élevé ou pas assez, et surtout, il n’avait plus envie de faire rire.

C’est un secret pour personne : Octave Parango, son double littéraire, n’est pas vraiment un modèle de vertu. C’est lui qui arpente Paris les mercredis soirs en poussant le chroniqueur à sortir, regarder les filles et ingurgiter un panel de substances illicites —chacun se prépare comme il peut avant de passer à l’antenne. Le job était le suivant : faire l’aller-retour à Paris pour 3 minutes de chronique hebdomadaire, rivaliser d’inventivité pour maintenir l’audience et son statut d’« humoriste le plus écouté de France ». Vraisemblablement, il n’y prenait plus de plaisir, et ce livre explique pourquoi.

Regardez de plus près cet émoticône qui « pleure de rire », vous donne-t-il vraiment envie de sourire ? Non, on dirait le mélange d’un clown et d’un masque de Scream. Il est grotesque et effrayant. « La drôlerie est devenue obligatoire » et toutes les époques et les sujets ne s’y prêtent pas. Octave se remémore avec nostalgie ses années folles, où le ton était libre, sans doute beaucoup plus qu’aujourd’hui. À travers cette déambulation nocturne, Octave revient sur son passé, ses rencontres, ses soirées, fait des détours par le monde de la politique, celui de la radio et de la littérature.

Ce livre est un grand cri de résistance, non seulement contre l’uniformisation de l’humour et de ses codes, mais aussi contre le temps qui passe et la bienséance. Beigbeder n’a jamais autant été Beigbeder, drôle, subversif et en phase avec son Octave intérieur. Il l’avoue avec humilité, même auprès de la plus belle femme du monde, ce n’est pas évident de faire le grand-écart des vies, de célèbre dandy parisien à celle du papa de Tchoupi dans le Sud-Ouest… Le dilemme est répandu, « il y a un Octave qui sommeille en tout homme. C’est lui, qui, le soir de Noël, a envie de finir la prune cul sec. »

Ce texte raconte la peur universelle du bonheur, il explore les forces destructrices et créatrices qui s’agitent en chacun de nous. Sincérité et pudeur se disputent le propos de l’inadaptation au réel. Source inspirante de liberté et d’audace que je n’ai jamais retrouvée chez personne, Frédéric Beigbeder n’ose pas, il sur-ose. Il ne se met pas à nu, il nous offre son squelette aux rayons X. Il ne se drogue pas, il invente un paradis perdu. Il ne se suicide pas, il sublime sa part sombre. Ce n’est pas exagéré, c’est surréaliste.

Rien n’est grave après tout, tant que cela sert la littérature. Demeure l’éternelle question : peut-on tout oser dans la vie si c’est pour l’écrire un jour ?

Extraits

« Aujourd’hui, la drôlerie est obligatoire. Les présentateurs plaisantent, les hommes politiques badinent, les chauffeurs de taxi galèjent, même les pilotes d’avion et les conducteurs de train tentent des annonces comiques au micro. La grande rigolade est universelle. Le monde entier se gondole en même temps qu’il se réchauffe. »


« L’humour est une dictature parce qu’il n’autorise jamais de droit de réponse. »


« Je suis souvent en retard et bourré.

J’aime voir l’aube, quand le ciel prend une couleur de Bellini : un ciel qui mélange le champagne et le jus de pêche, voilà tout ce que je demande à la peinture vénitienne.

Je me déteste tellement que je suis obligé de prendre un Viagra pour me branler. »


« Le sarcasme des humoristes est généralement présenté comme la réponse indispensable à l’arrogance des puissants, mais ne perdons pas de vue qu’il est aussi la vengeance des impuissants. »


« Nous vivons sous le joug du smiley. Le smiley est une onomatopée dessinée, un borborygme illustré, une réduction du langage a minima. Les ennemis de l’intelligence auront gagné quand les romans auront pour titre ces petits visages à la symétrie stupide. Hihiho. »

Rien n’est noir, Claire Berest

Vous aimez les histoires d’amour, la peinture, les voyages ?

Vous aimez les styles incarnés, fiévreux et flamboyants?

Alors, n’hésitez plus et lisez le livre le plus coloré de la rentrée…

L’histoire de Frida et Diego m’habite encore, les chroniques dithyrambiques pleuvent depuis sa sortie, j’aurais pu m’en douter. Je l’ai dégusté, j’ai aimé le rythme incandescent, la tension érotique et dramatique se dégageant de chaque page.

Ce roman est l’exofiction très réussie de la relation tumultueuse de Frida Kahlo avec Diego Rivera, de 20 ans son aîné.

Frida résume parfaitement sa vie: elle a connu deux accidents: le premier, lorsqu’un tramway l’a percutée et transpercée de plein fouet.

Le deuxième, lorsqu’elle a rencontré Diego, ce peintre muraliste, insatiable de femmes.

Au cœur de ces deux événements : la peinture. La peinture-pansement, nécessaire et salvatrice.

Du Mexique aux Etats-Unis à la France, au gré de leurs rencontres et de leurs frictions, Frida s’émancipe peu à peu comme une artiste-peintre à part entière, et non plus comme l’épouse de Diego.

Ce livre est un voyage chromatique passionnant, documenté, l’auto-portrait d’une urgence de vivre.