Rose Désert, Violaine Huisman

C’est quoi ça, si ce n’est pas de l’amour, lui demandais-je quand il m’affirmait que nous ne nous aimions pas, ou que lui ne m’aimait pas, ou ne m’aimait pas d’amour : C’est quoi alors ça ? C’est de la luxure, chérie.

Après Fugitive parce que Reine, autobiographie intense et émouvante sur la mère maniaco-dépressive de Violaine Huisman, l’auteure s’attaque ici à une relation toute aussi fusionnelle et explosive, un homme dont elle était folle de désir et d’amour, hélas à sens unique. Après leur rupture, elle s’est envolée vers le Sahara, effectuer la traversée des déserts de sa vie.

C’est en Mauritanie que des chercheurs ont découvert la plus vieille couleur au monde. Un rose profond, issu des pigments de fossiles moléculaires produits par d’anciens organismes photosynthétiques, qui auraient habité un océan disparu depuis des billions d’années.

Elle ne s’est pas préparée au voyage, elle atterrit là, au Maroc, sans penser aux précautions d’usage quand on est une femme dans un pays d’hommes… Et si elle était venue ici pour retrouver un peu de « lui » à travers cette culture de la domination masculine ? La jeune femme de trente ans est en manque, prise au piège d’un désir fiévreux, addictif.

Je n’avais pas choisi d’être célibataire, je n’avais pas décidé de me faire planter par l’homme pour qui j’aurais vendu mon âme, à qui, un siècle plus tôt, j’aurais sacrifié mon nom et ma réputation, celui pour lequel j’aurais renoncé à mon indépendance, cette autonomie que j’avais pourtant convoitée avec autant de fièvre que j’avais adoré son corps.

Deuxième partie, nous basculons dans une sorte de « Fugitive parce que Reine bis », petit à petit les blessures originelles se rejoignent, car au final les relations que nous vivons sont souvent celles que nous avons déjà vécues. Le modèle maternel est une initiation à l’amour et à la découverte de la sexualité ; à travers les hommes de sa mère, Violaine a intégré des schémas, des répulsions et des critères qu’elle ne maîtrise pas. L’objectif de sa traversée du désert est d’ailleurs de rencontrer Adama au Sénégal, le dernier mari de sa mère. Cette rencontre sera plus tard associée à une disparition insoutenable. Comme si les rencontres masculines étaient toujours, inéluctablement, liées aux fuites de sa mère. « Maman », l’objet de ses névroses, devient le point d’ancrage éternel de ses romans.

S’il y a une chose dont je suis sûre en ce bas monde, c’est que je ne me remettrai pas du suicide de ma mère.

Je vous invite à découvrir ce livre au romantisme pornographique, dont le style oscille entre modernité crue et envolées lyriques sublimes. Violaine Huisman nous envoûte avec audace et dévotion dans une littérature qu’elle n’emprunte à personne.

Un parfum entêtant de soufre se dégageait de sa peau ; son contact me rendait combustible. J’aurais voulu brûler vive une fois pour toute et cesser de me consumer à petit feu. Ce désir indomptable que j’avais de lui immolait en moi toute raison, toute pudeur. Je devais le supplier de ne pas me toucher le bras en public pour ne pas avoir à me débattre, in petto, contre l’envie furieuse de me déshabiller sur-le-champ. Je me le serais volontiers coupé, ce bras, pourvu qu’il me fasse l’amour encore une fois, juste une dernière fois, sur la banquette arrière d’un taxi, contre un orme à Central Park, dans l’exiguïté puante et chaotique des chiottes d’un train en marche, derrière l’arche du pont de Brooklyn, dans sa chambre d’adolescent, en équilibre sur un balcon au 19e étage, sous des étoiles brouillées par les gratte-ciel, par terre —carrelage ou graviers qu’importe— de préférence à la lumière du jour, à défaut à celle d’un plafonnier, à bout de souffle.

Le bal des folles de Victoria Mas

Impossible de passer à côté de ce livre-phénomène de la rentrée, le premier roman de Victoria Mas, fille de Jeanne.

Qui étaient-elles, ces femmes internées à la Salpêtrière au XIXème siècle ? Charcot et ses infirmières les surnommaient les folles, les aliénées. Souvent, il s’agissait de femmes traumatisées, violées, que l’on disait hystériques. Emancipées avant l’heure, féministes ou adultères, il fallait éviter de sortir du rang des épouses idéales. Répudiées par leur mari ou leur père, ces derniers les déposaient là, tels des débris encombrants, plus pour s’en débarrasser que les faire soigner. Ils ne revenaient jamais les chercher. 

À la Salpêtrière, leur quotidien rébarbatif ne faisait qu’aggraver les crises, aucune activité n’était permise, tout au plus un peu de tricot, pas de lecture, activité provoquant la mélancolie. En cas de problème, des internes compressaient leurs ovaires à deux doigts ou leur offraient un petit sniff d’éther. Une fois par an, un bal était organisé pour divertir les Bourgeois, la foule se pressait à l’entrée de l’hôpital comme s’il était devenu zoo, quant aux folles elles attendaient cette soirée toute l’année, unique moment de contact avec le monde extérieur. Chaque vendredi, le professeur Charcot les offrait en spectacle, une séance d’hypnose publique où les jeunes femmes, cheveux lâchés et poses lascives, reproduisaient dangereusement leur transe devant un public masculin, sous prétexte de faire avancer la science… Ah! tous ces hommes au taux hormonal immobile, Freud, Charcot et compagnie, cherchant la clé, le contrôle du mystère féminin ! 

Les folles fascinaient, envoûtaient, et nous lecteurs les observons déambuler avec effroi, de leur dortoir à leur bol de soupe du soir. On s’attache inévitablement à l’une d’entre elle, Eugénie, doté d’un don maléfique : le spiritisme. Depuis toute petite, elle voit les défunts, son grand-père notamment. Elle est aussi une jeune femme engagée aux idées un peu trop modernes pour sa famille conservatrice. Ni une ni deux, son père la dépose à La Salpêtrière. Elle rencontre Geneviève, infirmière dévouée du Professeur Charcot. Eugénie va alors faire basculer l’équilibre de l’hôpital. 

En plus d’être passionnant et totalement addictif ce roman suscite la réflexion, sur la condition féminine notamment, également sur notre rapport à la folie, et à la différence. 

Qui sont les vrais folles ? Celles qui osent, celles qui les jugent, ou celles qui les lisent..?

Les guerres intérieures, Valérie Tong Cuong

Ouverture du bal… Rentrée littéraire c’est parti!! Je vous ai choisi le nouveau roman de Valérie Tong Cuong, très beau coup de coeur, une fiction contemporaine que j’ai dévorée pendant mes vacances.

Jamais Pax Monnier n’a aussi bien réussi un casting, il arborait le voile dramatique et mystérieux des grands artistes. Il rêvait de tourner avec Peter Sveberg et miracle : il est bien pressenti pour le rôle.
Cet air lointain cache cependant un lourd secret. Il a négligé d’appeler la Police quelques heures plus tôt, lorsqu’il a entendu le cri d’agonie de son voisin du dessus. Il n’a pas réagi, il avait peur d’être en retard au casting, il s’est persuadé que ce n’était rien. Pourtant le jeune homme à l’étage baigne dans son sang, victime d’un accès de violence gratuit et impuni. Le succès de Pax, s’il a lieu, sera lié à la culpabilité d’une vie gâchée. Sa guerre intérieure.
Plus tard, il tombe amoureux d’Emi, 40 ans, chef d’entreprise. Elle a fait appel à ses talents de comédien pour former ses salariés. En effet, un de ses employés est mort lors d’une sortie de route, Emi en porte la culpabilité, elle ne croit pas à la thèse de l’accident, le salarié était malheureux, en mal de reconnaissance, sa mort est un fardeau, sa guerre à elle qu’elle ne verbalise pas.
Emi et Pax tombent amoureux. Est-ce parce qu’ils partagent les mêmes failles qu’ils sont attirés l’un envers l’autre? C’est un amour impossible, la culpabilité de Pax ressurgit, il doit prendre ses responsabilités. Mais y a t’il toujours un responsable ? « La vie est un risque », lui souffle Emi.
À affronter ses démons, à choisir entre la lâcheté et le mensonge, on risque parfois de tout perdre.

Je suis infiniment admirative du style de Valérie et des problématiques actuelles qu’elle aborde dans ses romans. L’humilité transpire entre les lignes, il n’y a pas un mot en trop, son écriture est au service du lecteur, limpide et exigeante. Je ne connais pas ses guerres intérieures, mais comme j’aime son âme que l’on perçoit à travers ses personnages ! Merci Valérie et bravo !

 

Extraits

Chaque fois qu’il lira dans le journal les récits spectaculaires de ce jeune couple, gagnant d’un fabuleux voyage, dont l’avion s’est crashé au milieu de l’Atlantique, de cet ex-millionaire du loto ruiné et dépendant des aides sociales ou de cet homme dont l’auto s’est encastrée dans un platane alors qu’il se rendait à son mariage, Pax se reverra, euphorique et candide, courant vers son propre abîme.

 

Elle est désorientée lorsqu’elle repense à Pax Monnier, à ce qu’elle a lu dans son regard, et plus encore par ce flottement sensoriel qui l’a happée, transportée, comme un léger galet roulé par la vague. Elle s’applique à l’ignorer mais tout la ramène à cet état paradoxal qu’elle désire autant qu’elle le redoute, un courant d’air léchant ses épaules, la chaleur  de l’ordinateur posé sur ses genoux ou le battant ouvert d’une fenêtre.

 

La lâcheté était peut-être le caractère le mieux partagé dans ce monde : chacun l’expérimentait tôt ou tard, d’une manière ou d’une autre, et s’empressait aussitôt de la dissimuler. Pax avait obéi à ce déterminisme universel. Il avait agi de manière discutable, il n’en était pas fier, mais au moins en avait-il conscience, au moins avait-il renoncé à se mentir.

Les Os des filles, Line Papin

Histoire d’Os

Line Papin a vingt-trois ans et signe avec Les os des filles son troisième roman. Un livre bouleversant sur ses origines et son anorexie adolescente. Elle raconte sa grand-mère, sa mère, ses tantes, toutes ces « eaux » et tous ces « os », qui l’ont vu naître, une famille dont elle ne peut pas se passer et qui lui a tant manquée.

Tel un arbre déraciné, Line Papin a un jour été cette petite fille incapable de grandir hors de sa terre. Ayant vécu dix années de bonheur et d’insouciance à Hanoï, au Vietnam, et ce malgré la pauvreté du pays après l’embargo, c’est en s’installant en France que la vie a alors perdu tout son attrait. Longtemps, elle n’a pu poser les mots sur cette souffrance, le manque de sa terre nourricière, comme une véritable mère.

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Le récit commence comme un éblouissement. Entre les guerres et dans le plus total dénuement, trois petites filles naissent. Elles sont les filles de Ba, une femme forte et indépendante comme sa mère avant elle. Ba ne connaît pas sa date de naissance, mais elle offre à ses filles la meilleure éducation possible. Elles habitent un petit village que l’on rejoint par un seul pont sans arrêt détruit par les bombardements et reconstruit. Livrées à elles-même, la chaleur et la simplicité des choses leur infusent le goût de l’espoir et de la joie. Plus tard, elles s’installent avec leur père à Hanoï, capitale où elles deviendront de belles jeunes femmes aux cheveux noirs. La deuxième fille épouse un jour un jeune Français, le père de Line, qui s’adapte à la culture et aux exigences de sa belle-famille, dîner par terre, dormir à même le sol.

Line avait été un bébé surprise, mais sa grand-mère et sa nourrice l’adoraient, elle avait ses cousins et ses amis, elle était une petite fille heureuse. Et puis un jour, brutalement, il a fallu vivre en France. S’adapter à la grisaille, au froid, à la solitude des Parisiens. Apprendre à fermer la porte de chez soi. Quitter Hanoï, cette ville qu’elle aimait tant, c’était quitter l’amour, et donc la vie. Alors, à l’adolescence, elle a mené la guerre qu’elle n’avait pas connu : celle de son corps, centre de toutes les souffrances familiales, elle a cessé de manger et de sourire, pour devenir juste quelques os. Car la tradition au Vietnam, après un décès, est de récupérer les os pour les conserver. Après trois ans passés dans une tombe, les corps sont exhumés et l’on transvase les os du défunt dans un coffret plus petit. À cette époque, inconsciemment, Line aspirait alors à tenir dans ce coffret.

Combien de temps, de larmes et de voyages faudra-t-il entreprendre pour faire cesser cette guerre intérieure et aimer enfin les deux pays qui la constituent ?

Un récit bouleversant et une plume extraordinaire font de ce texte un grand moment de littérature.

Extraits

Je pense aux os, je pense aux bleus, je pense aux bombes, je pense aux grains de riz, je penses à toutes ces filles, cinq, sous ce toit de misère, je pense aux rires, je pense aux paroles, je pense aux ongles, aux dents, aux yeux, aux bras, aux coeurs, je pense aux cheveux noirs.

J’ai de la peine, maman, tellement de peine. Pourquoi a-t-on dû partir et quitter tous ceux qui m’aimaient ? C’est la question que je pose, comme un soupir. J’ai de la peine car ceux qui m’aimaient, je les aimais aussi. Pourquoi a-t-on dû couper, sous le pied de l’amour, toute l’herbe ?

Quelle étrangeté, peut-être, d’avoir donné la vie sans le vouloir, d’avoir laissé grandir, vu grandir, puis de voir mourir, ne pas vouloir laisser mourir, quelle étrangeté, peut-être, cette enfant qui ne veut plus vivre, s’échappe, se donne la mort contre la vie qu’on lui a donné.

Licorne de Nora Sandor : chronique et interview

SANDOR Nora COUV Licorne.jpgBonjour mes licornes, comment allez-vous aujourd’hui?🦄🦋🌈

Ce n’est pas moi qui vous parle, mais Maëla, alias missmaela98. Elle rêve de devenir une grande blogueuse beauté. Pour l’instant elle n’a que 24 followers, la fac de lettres ne l’intéresse pas et Kilian l’a quittée. Elle travaille chez Carrefour et sa colocataire Marilou passe ses journées à manger des bonbons. Mais Maëla a de grands idéaux, elle sait qu’on peut devenir quelqu’un grâce aux réseaux. Alors comme le scande Instagram «Rome ne s’est pas bâtie en un seul snap» au fond d’elle c’est une évidence: un jour, elle deviendra cette influenceuse adulée.

Le hasard va l’aider, car Mowgli, un célèbre rappeur, la désigne un soir comme figurante de son futur clip parmi les nombreux participants. Pour Maëla c’est la consécration. Ses abonnés montent en flèche. La marque TropBonne la démarche. Elle se doit d’honorer ses partenariats en achetant du matériel de pointe, caméra, fond vert et nouveau logiciel. Pour cela, elle contracte un crédit, puis un deuxième, puis un troisième. Elle va à Paris, rencontre Bodymax, un Youtubeur fitness aux millions de vues. Commence entre eux une idylle 2.0, un amour à coup de snaps et de baisers immortalisés par perche à selfie.

« Dans les yeux de BodyMax, elle voyait que leur amour était vrai, en lui prenant la main il lui avait dit : j’aimerais faire une vidéo YouTube avec toi. »

Pourtant, au moment d’accéder à la gloire, Maëla hésite, car au fond l’immense inutilité de son existence n’en finira jamais de la rattraper. Elle sait que tout est factice, et que son grand amour n’est autre que Mowgli, le rappeur, qui n’a jamais tenu sa promesse de clip à Lorient. Elle voudrait être son ours domestiqué, le fameux Baloo qui le suit partout dans ses concerts. Et si Maëla la licorne devenait Baloo?

Un premier roman incroyable sur notre époque, caustique et terrifiant, au style impeccable et au ton très enlevé que j’affectionne beaucoup.

De par les clichés des réseaux, Maëla représente cette héroïne désabusée et mélancolique, allégorie d’une génération inculte et inapte à la réalité. À lire..!! merci aux éditions Gallimard de si bien cerner mes goûts…;)

Extrait choisi

On lui servit une infusion de fleurs sauvages. Le séjour s’annonçait si instagrammable ; il y avait même des petits biscuits sur son lit, des bouteilles d’eau fraîche. Elle alla à la piscine en peignoir, excitée de porter le dernier bikini TropBonne.

Interview de l’auteure : Nora Sandor

SANDOR Nora Photo 2019 Francesca Mantovani Editions Gallimard 1186R.jpg

Bravo pour ce premier roman très actuel. Traiter d’un sujet de notre époque, était-ce une nécessité pour vous ? Quel est votre rapport aux réseaux sociaux ?

Merci beaucoup ! Oui, je trouve intéressant que le roman puisse s’emparer d’objets contemporains, parfois jugés illégitimes, car, ce faisant, il s’empare aussi d’une nouvelle matière narrative, d’une nouvelle langue. La frontière entre fiction et réalité est un vieux sujet, mais le traiter à partir des réseaux sociaux crée de nouveaux effets de sens. Il y a bien une nécessité, de mon point de vue, d’écrire pour essayer de saisir quelque chose de notre époque.

En ce qui concerne mon rapport aux réseaux sociaux, il est ambivalent. Je n’y ai presque aucune activité. Mais cela ne m’empêche pas parfois de contempler indéfiniment des comptes instagram, ni d’éprouver une certaine fascination, mêlée de malaise, face à la vie rêvée que des inconnus offrent aux regards. En ce sens, je comprends que les réseaux soient pour Maëla, dans mon livre, une échappée vers une forme d’idéal (aussi paradoxal soit-il), qui n’a pas d’existence en dehors de ces images.

Vous posez un regard très ironique et à la fois très effrayant sur la nouvelle génération. Avez-vous un peu d’espoir pour elle ?

Oui, bien sûr, j’ai même beaucoup d’espoir pour elle ! Je ne pense pas qu’elle soit pire que celles qui l’ont précédée. Par exemple, je constate qu’une partie de la nouvelle génération se sent concernée par le féminisme ou par l’écologie, alors que ces catégories de pensée étaient absentes du discours commun il y a dix ans. Quand j’avais vingt ans (l’âge de Maëla), le féminisme était presque perçu comme un gros mot. C’est moins le cas aujourd’hui – ce dont, personnellement, je me réjouis. Mon roman porte certains échos de ces évolutions. Maëla n’est pas insensible aux luttes sociales, mais elles sont lointaines et virtuelles pour elle : elle n’y a pas accès. De fait, dans le livre, les réseaux sociaux promeuvent un idéal de réussite très individualiste et libéral, mais ils peuvent aussi être mis au service d’autres causes, comme on a pu le voir par exemple avec le mouvement Me Too.

Par ailleurs, il est certain que Maëla est aliénée aux réseaux sociaux, et que ça puisse, de manière plus générale, être inquiétant ; maintenant, je ne crois pas qu’on puisse complètement échapper à l’aliénation, sous cette forme ou sous une autre, dans la société d’aujourd’hui. Après tout, par le passé, on craignait que les jeunes femmes ne perdent le sens de la réalité en lisant des romans.

Comment imaginez-vous l’avenir des influenceurs ? Le virtuel triomphera-t-il de tout ?

Pour Maëla, le virtuel tend effectivement à prendre le pas sur le réel, voire devient une réalité à part entière (mais cela ne concerne pas seulement les réseaux : il y a aussi une fusion du rêve et de la réalité avec Baloo, par exemple). Mais pour la plupart des gens, la limite entre réalité et virtualité est sans doute moins poreuse. Là encore, je pense qu’il n’y a pas un seul usage des réseaux sociaux : c’est ce que l’on voit par exemple avec les bookstagrams, qui permettent de faire connaître des livres. Même les instagrams beauté ou fitness, qui font l’objet d’une satire dans le livre, ont des effets dans le réel : il arrive qu’ils aident des gens à mieux vivre. En ce sens, leur rôle n’est pas si différent d’autres conseils « lifestyle » que l’on peut trouver en dehors des réseaux. Si les influenceurs sont suivis, c’est aussi parce que ce qu’ils montrent fait écho au quotidien des gens. Maintenant, ce qui me pose problème, c’est plutôt d’ériger la réussite personnelle en injonction, autour de l’idée que « quand on veut, on peut » : c’est là à mon sens que se trouve la vraie illusion, sur les réseaux ou dans la « vraie vie ».