Deux soeurs de David Foenkinos : Rééducation sentimentale

À chaque parution d’un de ses romans, je suis surprise par la mélodie. Parfois, en évoquant les écrivains, on parle de souffle, de style, de concept ; David Foenkinos, lui, c’est la musique. On a presque envie de fredonner les phrases en le lisant. Il n’imite personne et personne ne réussit à l’imiter. Il ne bascule jamais du côté vert obscur du pathos larmoyant-dégoulinant, il ne nous prend pas en otage dans l’horreur et les émotions, au contraire, il nous tient la main, et quand vraiment ça devient triste, hop ! une petite note en bas de page pour nous maintenir à flot. C’est là toute sa finesse et sa singularité. 

Parce qu’il ne s’attaque pas à des sujets faciles, (le deuil, la maladie, l’abandon…) aujourd’hui sort son nouveau roman, « Deux soeurs » relatant une rupture amoureuse. Mathilde, sa nouvelle héroïne, se fait quitter brusquement, un soir, alors que l’été dernier en Croatie, Etienne évoquait le mariage. Elle avait déjà tout imaginé, la bague et le plan de table, elle en avait parlé à ses collègues de bureau. 

C’était sans compter sur l’ex. La vénéneuse Iris. Celle qui vous a fait tant souffrir qu’on la reprend quand même (tout le monde a une Iris dans son cercle d’amis). Iris est donc venue rechercher Etienne et reprendre là où ils en étaient. Elle est lucide Mathilde, elle a très bien compris qu’elle avait joué le rôle du pansement ou du bouche-trou. Elle est lucide et terriblement malheureuse. Elle s’octroie un court congé maladie et quelques xanax avant de reprendre le trajet du lycée où elle enseigne « L’éducation sentimentale » de Flaubert. Comme par hasard, il fallait que sa rupture coïncide avec ce livre, qu’elle confonde les personnages du roman avec la vraie vie et qu’elle finisse par gifler un élève. Mise à pied. Voilà que sa deuxième raison de vivre après Etienne, l’enseignement, lui est à nouveau arrachée. Désespérée, elle se mure chez elle, prête à mourir de chagrin. Heureusement, Agathe est là…

Toujours avoir une Agathe dans sa vie —c’est loin d’être la morale de l’histoire—  Agathe donc, la soeur de Mathilde, lui propose de venir habiter chez elle. Elle est maman d’une petite Lili, et l’épouse d’un charmant Frédéric, qui travaille comme ingénieur sur l’intelligence artificielle. Ils habitent tous les trois un appartement assez modeste, mais ils se serreront, le temps que Mathilde retrouve un emploi et le sourire. Hélas, la vie semble s’être extraite de son âme, la douleur a été trop intense, et ainsi plongée dans cette famille qu’elle aurait voulu avoir, elle est encore plus traumatisée par le reflet insupportable du miroir de l’échec. La colocation devient difficile. Mathilde doit avancer, mais pourquoi refaire sa vie quand on peut s’approprier celle d’une autre ?

Petit à petit, l’ambiance s’alourdit, la tension monte, on se ronge un ongle, puis tous les cuticules autour, on respire et on attaque un autre doigt. Ça c’est absolument inédit dans l’oeuvre de David Foenkinos, ce nouveau roman est un thriller psychologique surprenant, parfaitement abouti, et résolument musical.

Lu, dévoré, adoré, courez le chercher évidemment… What did you expect ? 🙂

Extrait choisi

Agathe possédait une indéniable aptitude au bonheur. Preuve suprême : elle travaillait dans une banque. C’est un environnement professionnel pour les gens heureux et équilibrés. Professeure de français, c’était l’opposé. Une soumission quotidienne à l’interprétation des mots. Un métier qui rend instable. À vrai dire, le problème n’était pas le métier. Le vrai problème, c’étaient les livres. Mathilde en avait trop lu. On ne pouvait pas être heureux quand on avait trop lu. Tous les malheurs venaient de la littérature. Elle enviait le manque de culture littéraire de sa sœur ; elle  enviait cette vie où Flaubert n’était qu’un vague souvenir scolaire.