Lèvres de Pierre

Quelque chose en elle avait un lien avec l’histoire du Cambodge. Mais quoi. Parfois la gestation d’un roman prend du temps, voire toute une vie.

Un jour, Nancy Huston trouve enfin l’homme qui fait écho à sa vie : Pol Pot le despote, ni plus ni moins.

Les résonances entre eux sont multiples : leur sentiment d’exclusion durant l’enfance, la précoce instrumentalisation sexuelle de leur corps, leurs voyages incessants comme la découverte de Paris au même âge, et surtout, leur militantisme marxiste sont les piliers sur lesquels s’est basée l’auteure pour élaborer ce roman passionnant en deux parties : « L’homme nuit », l’origine du chef communiste, et « Mad girl » , celle de l’écrivaine qui nous offre des romans foisonnants depuis plus de trente ans.

Saloth Sâr était un petit garçon incompris, féminin, différent. Un cancre, la honte de la famille, volant d’échec en échec. Apprivoisé par les femmes du roi (mortes d’ennui), il est devenu très jeune leur objet sexuel. La cour, son royaume et sa luxure, et tout autour, la violence. Un jeune garçon en perdition qui se retrouvera à Paris, apprivoisera l’ennemi pour plus tard faire éclater la haine chez lui.

De son côté, Dorrit, le double de l’auteure, abandonnée par sa mère, entourée d’une multitude de frères et soeurs, tombe amoureuse très jeune de son prof d’anglais, part sur les routes avec un père très moderne, déménage mille fois. Comme Pol pot, on se sert de son joli corps, elle essaie même de le vendre pour payer ses études. L’argent qu’elle gagnera sera emprunté par son père et jamais rendu. Elle restera longtemps à Paris, les hommes de sa vie continueront de la trahir. Ce n’est que plus tard qu’elle comprendra d’où est né son militantisme féministe, ou encore son anorexie.

Car un des grands sujets du roman est celui-ci : deux vents contraires soufflaient sur les femmes de l’époque : le vent très libertin des années 70 et d’un autre l’immobilisme du schéma patriarcal. « Ce n’était plus du tout à la mode de dire non aux hommes ». 

En quelque sorte, ce Non, c’est ce qu’a essayé de dire Pol Pot; et l’auteure l’a compris. Ce roman pourrait prêter à une juste contestation, Nancy Huston se ferait-elle l’avocate du diable sous prétexte de quelques similitudes ? C’est tellement bien amené que l’on ne peut, à la fin du roman, que comprendre sa démarche.

Les lèvres de pierre sont celles du sourire figé, immobile, de celui qui cache les traumatismes, celui derrière lequel on se cache pour continuer à vivre masqué, celui des statuts de Bouddha, religion de Saloth Sâr.

Lèvres de pierre bien en place, elle mène une vie double : charmante, souriante et performante à la surface, folle de rage en dessous.

Mon avis 

Quel roman, foisonnant, documenté et dense psychologiquement ! L’auteure pose ici ses blessures intimes, réussit avec brio ce qu’on aime tant : faire coïncider la petite avec la grande Histoire.

Note personnelle : À la lecture de ce roman, je me suis trouvée très peu militante par rapport à la jeunesse révolutionnaire des années 65-75. J’ai réalisé à quel point nous n’avions pas grandi avec les mêmes inquiétudes, ainsi que le chemin parcouru par les différents courants réactionnaires, parfois trop extrêmes, mais utiles. 

Le signe astrologique du roman

Taureau !

Comme tous les bons dictateurs qui se respectent, le taureau malheureux incompris devient vite nerveux et intolérant, voire totalement répressif, s’engrène dans sa folie, à la manière des deux personnages du roman, Pol Pot et Dorrit, qui dans leur souffrance finissent par ne plus supporter ceux qui ne pensent pas comme eux, à en devenir destructeur. 

Leurs enfants après eux

J’adore ça moi, les romans sur l’adolescence. Ce seul mot-clé peut suffire à l’achat. L’obsession des filles, le goût des premières fois, celui du tabac amer dans la bouche et du mauvais alcool, cette tachycardie incessante, celle des possibles.

Et en plus quand le roman prend racine en Lorraine, ma région à moi, il y a de fortes chances que je me sente touchée.

Quatre parties pour quatre étés. On suit Anthony et d’autres jeunes du début à la fin de leur adolescence. Issu d’un milieu modeste et d’un père alcoolique, il convoite Stephanie, la moto de son père et du shit. Beaucoup de shit. Car l’été est assommant et ne passe pas assez vite. Anthony et son cousin volent un canoë, Hacine vole la moto du père d’Anthony. Les bretelles des soutiens gorges dépassent et les garçons jouent aux caïds. On se cherche, on s’apprivoise, on veut faire comme les grands avant soi, apprendre le sexe et gagner de l’argent. Dans la région, ils se connaissent tous. Trois étés suivront, Anthony grandira, les filles s’échangeront, ses parents se sépareront. Leurs enfants après eux. Ainsi va la vie.

Mon avis

C’est le livre d’une époque et d’une région, sur la répétition des schémas familiaux. Les évènements se superposent pour imager des souvenirs cathartiques. Ce roman est le polaroïd d’une adolescence figée pour l’éternité. C’est une lecture qui demande du temps, qui représente un travail colossal. L’écriture est contemporaine et soignée, ce livre vous absorbe dans son monde et ses personnages pour en faire une oeuvre sociologique et complètement addictive.

Extrait choisi

« Un jour, ces gamines aérodynamiques, leurs seins pointus, leurs jambes sorties du moule trois secondes plus tôt, seraient au lit avec des garçons. Elles ouvriraient leurs cuisses et prendraient dans leur bouche des sexes roses. L’imminence de cet événement les laissait ahuris, inconsolables. L’innocence finirait noyée de sueur et ils auraient aimé, une fois encore, détenir le privilège d’abolir un peu de cette blancheur. Les lignes à peine tendues des jeunes filles les tourmentaient si fort, et leur ventres plats, leur peau comme de la peinture automobile, eux qui avaient tout gagné pour se rendre compte que le commencement seul comptait. »

Le signe astrologique du roman

Bélier

Le premier signe du zodiaque pour évoquer ce roman sur l’adolescence, emprunt de fraicheur et de fougue. Un signe de feu aussi pour cet incendie intérieur vécu par tous les personnages, leur candeur et leur spontanéité.

Le bélier représente l’impulsivité, l’envie, la curiosité, l’égoïsme, l’impatience. Le bélier veut découvrir la vie, la brûler, tout expérimenter. Tous ces personnages qui évoluent ensemble en donnant l’impression d’être pétris de solitude m’ont évoqué ce signe cardinal à la polarité positive.

Débâcle

Débâcle. Nom féminin. Si la couverture de ce roman vous évoque sa troisième définition du Larousse (soûlerie, désordre, perdition, dévergondage, lubricité) la débâcle signifie avant tout le dégel, la décongélation, ou la rupture subite d’une couche de glace.

Mais pour comprendre tout cela, il vous faudra résoudre l’énigme d’Eva; si vous échouez, car tout le monde échoue dans ce roman, vous devrez obéir à ses amis, Laurens et Pim, et enlever tous vos vêtements.

A Bovenmeer, un peut village de Flandres où tout le monde se connaît, ils n’étaient que 3 bébés à naître en 1988. Fusionnels depuis l’enfance, le cruel été 2002 marquera la fin de leur amitié.

Trente ans plus tard, Eva habite Bruxelles, lorsqu’elle reçoit une invitation à une fête au village, organisée par l’un de ses anciens comparses.

C’est l’occasion pour elle de revenir sur les traces d’un passé qu’elle n’a pas digéré. Dans sa voiture, elle emporte un bloc de glace : le temps de la débâcle sera celui de sa propre histoire.

« À la maison, on avait cinq poules. De toute évidence, maman aussi était au courant du fait que les poules ne pondent qu’un œuf par jour, tôt le matin. Pourtant, plusieurs fois dans la journée, elle retournait voir s’il y avait eu de nouvelles pontes et revenait systématiquement avec un œuf de plus, un seul. Les douzaines qu’elle avait achetées en secret devait être camouflées quelque part dans le poulailler, près de la caisse de vin. »

Prenez une famille, deux parents, trois enfants, mettez-là à table. Ils ne disent rien. Et pourtant. Parmi eux, une boit en cachette dans le poulailler, un autre explique comment s’y prendre pour se pendre sans se rater, une autre a perdu sa culotte, l’un fugue sans arrêt pendant que la dernière passe ses journées à taper sur un clavier d’ordinateur débranché.

Mais n’allez pas croire que l’herbe est plus verte dans la famille d’à côté. A la boucherie et à la laiterie, chez les parents de Laurens et Pim, ce n’est guère mieux.

Est ce la faute du village, ces habitants de la terre et leurs enfants qui ne partent pas de l’été ? Ou est-ce la faute des traumatismes que l’on enfouit derrière des prénoms ou dans la fosse à purin, et qui finissent par vous rendre dingues ?

Débâcle est un roman belge coup de poing, sur l’emprise des siens, sur l’enfermement du milieu rural et leur malheur consanguin.

« Je sors de la grange au pas de charge. Le verrou de tout à l’heure, en travers de ma gorge, se bloque. J’aurai beau m’éloigner tant que je veux de ces garçons, tout le monde croira que ce sont eux qui m’ont laissé tomber. »

Mon avis

Un roman saisissant! Cruauté et violence de vie sont servies par une écriture légère, en inadéquation totale avec la teneur des propos, donnant à l’ensemble un caractère encore plus acide que prévu. La construction est parfaite, le rythme impeccable, les ingrédients du suspense et de la description fraîchement dosés. J’approuve ce succès belge et je vous le recommande !

Le signe astrologique du roman

Scorpion ! Car dans ce roman il est question de secrets, de jalousie, de vengeance. Lorsqu’un scorpion est malheureux il peut faire preuve de cruauté, cynisme, autodestruction, comme Pim après la mort de son frère. De plus la sexualité est omniprésente dans ce roman, Laurens et Pim n’ont rien d’autre en tête que cela, le signe du scorpion étant justement lié aux fesses, aux parties sexuelles et à l’anus. La couleur du scorpion est rouge foncé et noir, cela correspond parfaitement à l’ambiance du livre…

Quoi de neuf cette semaine ? Eparse chez Ernest Lire, David Hockney Prix Anaïs Nin 2018, L’invention des corps chez BOLD

Un début de semaine riche en évènements !!

Eparse dans la nouvelle BOX d’Ernest

Nous avons commencé la semaine avec un très beau partenariat, celui d’Ernest, un media littéraire qui aime les blogueurs !

Pour ceux qui ne connaissent pas Ernest :

« Découvrez un véritable guide d’achat pour vos livres ainsi que notre box de livres ! Pour parcourir de nouveaux horizons littéraires, pour sortir des critiques convenues, découvrez le magazine Ernest. Chez Ernest Mag, toutes les littératures sont à l’honneur. »

Proposé par Amandine de  Livresse Littéraire ,nous avons validé le roman Eparse de Lisa Balavoine publié chez Lattès en janvier 2018. Eparse est un roman sociétal qui parle à plusieurs générations, aux femmes comme aux hommes, à lire et à offrir… On le voit partout sur la toile depuis sa sortie, il représente la communauté Bookstagram à merveille ! Vous pouvez retrouver ma chronique ici, et l’interview de Bénédicte ici .

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Si vous voulez vous procurer la Box, cliquez sur ce lien

 

Vie de David Hockney élu Prix Anaïs Nin 2018

FullSizeRender-3.jpgCrédit photo @juliopatti

Lundi 12 février, dans le grandiose Théâtre de l’Odéon, s’est tenue la soirée de remise du Prix Anaïs Nin 2018. C’était une soirée magnifique et festive, plus d’une centaine de personnes étaient réunies pour remettre le Prix à la lauréate. Ce prix a été fondé en 2015 par Capucine Motte et Nelly Alard, il récompense une plume singulière et audacieuse, empreinte de poésie et mettant en valeur le monde anglo-saxon.

Après délibération, le jury a élu le dernier roman de Catherine Cusset  (cliquez ici pour lire l’article de Livre Hebdo) qui était en compétition avec le très beau  Fugitive parce que reine de Violaine Huisman.

Ce Prix 2018 récompense ainsi Catherine Cusset pour l’ensemble de son oeuvre.

A propos de ce roman :

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Je peins ce que je veux, quand je veux, où je veux

Après l’histoire bouleversante de Thomas dans L’autre qu’on adorait , Catherine Cusset romance ici la vie du célèbre peintre David Hockney.

Naissance en 1937 à Bradford. Londres, New York puis la Californie, Los Angeles : SA ville, cette ville dont lumière et piscines ont fait la célébrité de ses toiles colorées.
On rencontre les personnages de sa vie, ses parents, ses professeurs et ses amants dont Peter, le seul qui lui ait causé un chagrin immense, représenté dans sa célèbre toile  Portrait d’un artiste, (en bas à droite sur la photo ci dessus).

On ne peut lire un tel roman sans aller enquêter et rechercher sur internet les oeuvres dont l’auteur décrit parfaitement la genèse. la toile de sa vie se déroule sous les événements qui ont inspiré ses plus grandes peintures.

Si je devais retenir une chose de ce roman c’est sans doute la ligne de conduite de David Hockney, celle qui l’a mené au succès dès ses 30 ans : travailler oui, mais peindre en se faisant plaisir, peindre ce qu’il aimait sans penser à ce qui se vendait. À contre-courant du mouvement abstrait il a su faire revivre le figuratif. David Hockney a surtout su mettre sur la toile sa liberté infinie de vivre et de penser.
Sa réussite ressemble à un conte de fée, celui du petit garçon d’un milieu modeste qui va vivre le rêve américain, mais c’est avant tout la vie d’un homme qui a su comprendre très tôt comment utiliser son incroyable don, ce personnage était créé pour interpréter le Prix Anaïs Nin! Bravo à la lauréate, en photo ci dessous entourée de Capucine Motte et de Nelly Alard les organisatrices.

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Crédit photo : @juliopatti

L’invention des corps inaugure la section littérature dans Bold magazine !

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J’ai l’immense honneur et joie d’inaugurer la rubrique Littérature de BOLD Magazine, média/mag culturel bimestriel basé au Luxembourg, gratuit et consultable sur le net.

Pour le premier mag de l’année, je reviens sur L’invention des corps de Pierre Ducrozet, Prix de Flore 2017, ce roman correspondant parfaitement selon moi à la cible du mag, mixte tendance masculine, moderne et résolument ancrée dans notre époque.

Pour les deux coups de coeur, j’ai nommé Les fantômes du vieux pays (The Nix) de Nathan Hill paru chez Gallimard à la rentrée dernière et Nos héros secondaires de SG Browne paru aux Editions Agullo. Ils s’inscrivent tous deux dans l’ère du temps et je l’espère plairont aux lecteurs ciblés par le mag !

Vous pouvez retrouver l’intégralité de ce nouveau mag Ici  et mon article p.22, et les suivants deux fois par trimestre !

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Bold mag #50

 

Ma première fois aux 68 premières fois

Enfin, cette semaine de février se caractérise par un dernier évènement : Les 68 premières fois ont lancé leur sélection !!

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C’est la première fois que je participe à cette aventure et je m’en réjouis! Félicitations aux organisatrices !

 

 

 

Rencontre avec Pierre Ducrozet

Bonjour Pierre Ducrozet, voici quelques questions autour de vous et des thématiques que vous développez dans votre magnifique roman, « L’invention des corps », paru chez Actes Sud en cette rentrée littéraire, en lice pour le prix de Flore.

LE SOUFFLE
Tout d’abord bravo pour ce roman, très abouti, il s’en dégage un souffle spectaculaire, une force d’écriture quasiment indomptable, comme si vous étiez porté par les personnages et leur histoire, l’avez-vous ressenti pendant l’écriture?

Oui, beaucoup au début du roman, pour la partie mexicaine j’étais emporté par le personnage d’Àlvaro, par la violence des évènements, le massacre d’étudiants à Iguala. Par la suite, tout n’a pas été si simple ni linéaire, j’étais soucieux d’obtenir une narration complexe, suffisamment structurée dans sa déconstruction, je voulais quelque chose d’éclaté qui soit cohérent, des sujets éloignés qui finissent par se rejoindre. J’ai voulu créer un rhizome narratif, sans commencement ni hiérarchie des éléments, et tant mieux si cela n’a rien enlevé au souffle du roman.

LE CORPS
Parce qu’elle suscite des sensations très diverses, on pourrait qualifier votre écriture de charnelle. Vous dites justement que le corps est votre sujet d’étude en littérature. Votre roman pose la question de notre rapport au corps aujourd’hui dans notre société. Quel est le vôtre ?

En effet, chaque personnage du roman a un rapport particulier avec son corps. Je me suis senti plus proche de celui d’Adèle. Parfois, vous avez l’impression que votre corps vous échappe, vous ne savez plus comment faire pour le contrôler, le dominer, le comprendre.
Le corps pour moi c’est à la fois un mystère et une source de connaissance. Dans la vie, nous n’avons que notre corps. Alors pour moi, oui l’écriture doit être physique, cela doit être un engagement total, par l’observation des corps. La littérature ne doit pas seulement être abstraite mais physique, organique, pour celui qui écrit comme pour celui qui lit.

LA GENESE
Quel a été le premier déclencheur du projet-livre ?

Le drame au Mexique bien sûr, d’une violence incroyable, qui m’a beaucoup touché. Mais j’avais également en tête le projet de parler des réseaux, d’internet, et puis des corps. Puis j’ai trouvé comment tout relier, alors je me suis lancé.

LA DOCUMENTATION
Le livre est très documenté, au niveau historique, biologique, biographique également, personnellement j’ai énormément appris. Où avez-vous trouvé tous ces détails sur la vie des grands dirigeants de la Silicon Valley, sur la biologie, ou encore le monde des hackers?

Oui j’ai énormément lu, fait des recherches sur internet mais pas seulement. Je me suis déplacé en Californie, j’ai interrogé des informaticiens, des biologistes. J’avais également besoin de retourner en Californie pour m’imprégner de l’ambiance, poser le décor du roman.

LE TRANSHUMANISME
Vous suggérez que le transhumanisme, l’envie de repousser les limites de la vieillesse et de la mort, serait lié à l’absence de désir. J’aimerais beaucoup que vous développiez cette idée.

Je pense que la vision des transhumanistes est extrêmement réductrice, mécanique. Ils pensent qu’il suffit de changer les pièces du corps une à une pour récupérer un corps neuf. Ils ne pensent pas à la globalité de l’être, ils nient la souffrance et la joie d’un corps, son vécu, tout ce qui fait sa bassesse en quelque sorte. Ils rejettent le désir, or le désir c’est l’appréhension du fini.

CREATION OU FICTION
Je n’ai pas retrouvé l’identité du Père spirituel d’internet, le visionnaire, nommé Werner Ferhenbach dans le livre, existe-t-il? Et le transgenre Lin Dai, d’où vous est-il venu ?

Werner est une création de ma part, un mix de nombreux personnages, il symbolise le corps qui traverse le siècle, il est le chaînon manquant entre Auschwitz et internet.
Lin quant à elle, m’a été inspirée par Audrey Tang, née homme, à Taiwan. Initialement programmeuse internet, elle est devenue ensuite ministre du numérique.

LE VOYAGE
On voyage beaucoup dans le roman, vous-même avez déjà habité Paris, Berlin, Barcelone. S’il y avait une prochaine destination, quelle serait-elle? Pour vous, l’écriture est-elle interdépendante du voyage?

Pas forcément, mais l’écriture apporte les mêmes sensations que le voyage. Je veux que mon écriture soit mouvement.
J’ai énormément voyagé, j’ai fait le tour du monde à vingt ans, ça m’a énormément apporté. J’envisage d’aller en Asie prochainement. Pas pour m’y installer, bien sûr, plutôt pour continuer à m’ouvrir au monde.

L’ECRIVAIN
Quelques questions sur vous car je ne vous connais que depuis peu. Comment vous définiriez-vous? Quelle type d’écrivain êtes-vous, si jamais l’on pouvait rentrer les gens dans des cases ?

Je me situerais plutôt dans l’écrivain sauvage qu’intellectuel. Je suis en recherche permanente d’intensité, de pulsion de vie. J’aime la philosophie, car elle me nourrit, mais je fais partie de ceux qui recherchent plutôt l’ardeur, comme les écrivains électriques, ceux qui m’ont inspiré, je pense à Kerouac, Cendrars, Céline, Henry Miller, tous ceux qui ne sont pas en accord avec le monde dans lequel ils vivent.

L’ARTISTE
Vous n’êtes pas seulement écrivain. Vous êtes également poète, chanteur même, à vos heures perdues. Y a t-il d’autres domaines artistiques que vous aimeriez découvrir ?

En effet, je propose une revisite d’un extrait de mes textes en musique, piano-voix. J’aime la scène, le théâtre aussi me plaît beaucoup. Nous allons continuer à tourner dans un spectacle de danse, en Autriche mais aussi à Paris, quelque part entre la promotion du livre…!

LE LECTEUR
L’édito du magazine littéraire de ce mois de novembre suggère que les nouveaux écrivains ne lisent plus. Qu’en pensez-vous ? Quels romans récents avez-vous aimé?

Je pense que c’est une question qui n’a pas lieu d’être. Nous sommes tous des passionnés. Nous lisons tous énormément.
Parmi les titres de la rentrée littéraire, j’ai énormément apprécié celui de Yannick Haenel, «Tiens ferme ta couronne », mais aussi celui de Jakuta Alikavazovic « L’avancée de la nuit », très beau, très poétique. J’ai aimé aussi celui de François-Henri Deserable «Un certain Monsieur Piekielny», et « Fief » de David Lopez.

LE PRIX
Votre roman est en compétition pour le prix de Flore et dans une semaine le verdict sera rendu. Que représenterait ce prix pour vous ?

Un prix, c’est à la fois gratifiant et aléatoire. Le palmarès d’écrivains est très beau. Recevoir ce prix aurait un sens.

LE FUTUR
Savez-vous vers quoi vous tendez à présent dans l’écriture?

Oui, j’ai l’impression d’avoir trouvé un cadre, qui serait le territoire contemporain, pas assez traité ni renouvelé aujourd’hui. Je compte poursuivre un cycle romanesque autour de la société, mêler des réflexions politiques et sociales mais aussi mêler des genres, la poésie, la narration. Je veux porter un regard neuf sur le monde.

 

Merci infiniment à Pierre Ducrozet pour cet échange. Interview réalisée le 2 novembre 2017 par téléphone, vers Barcelone.

 

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Retrouvez ma chronique complète et extraits de ce merveilleux roman en cliquant ici !