Désintégration

« Je ne sais plus quand l’été a cessé d’être immense. (…) Je ne sais plus quand les raisons pour lesquelles je fais ce que je fais ont commencé à me paraître obscures, liquides, alternativement fuyantes et effrayantes. Je ne sais plus quand j’ai cessé de mettre toute ma colère ainsi que ma rage et ma frustration dans le labeur difficile, éprouvant et jamais terminé de la construction de moi-même. »

Pour ses 18 ans, elle laisse un inconnu lui faire l’amour dans la paille. Elle s’ennuyait, ses autres camarades ne l’intéressaient pas, elle s’est toujours sentie si différente.

Et puis elle s’envole à Paris commencer ses études. À Paris, elle opte pour la collocation. Entourée de jeunes bourgeois, très vite elle réalise qu’ils ne parlent pas le même langage. Elle est toujours à côté, ne comprend pas leurs paroles derrière leur assurance affichée. Elle n’a pas les mêmes habits, pas les mêmes références, n’est jamais partie en vacances. 

La honte est là, depuis toujours, mais elle fait avec. 

Comment faire autrement. Elle rentre dans sa chambre, écrit. Elle étudie, enchaîne les petits boulots pour subsister, caissière, hôtesse, elle les cumule frénétiquement, et puis dès qu’elle a le temps, elle écrit. Car s’il y a bien une chose qu’elle veut, c’est écrire. Ecrire, écrire, écrire, le seul et unique objectif.

« Écrire était juste une denrée qui m’était essentielle parce que la littérature, la fiction, étaient les seules langues que je captais vraiment. Je voyais la possibilité d’être lue comme la seule que j’aurais de communiquer avec les autres, mon unique chance de me faire comprendre, d’être vue par eux. Il fallait que ça arrive, je n’avais pas le choix. »

Elle fait une pause, elle parle de l’homme-fleur entre les chapitres. Celui qui d’entrée de jeu lui a dit qu’elle était vulgaire. Il lui a donné rendez-vous au restaurant. Il a lu son roman, il est producteur, il est aussi très beau. L’homme-fleur devient le fil rouge d’un certain présent, de la désintégration elle-même, de cet état de pause charnelle à laquelle elle s’est résignée. Elle n’a plus la force pour un homme comme ça.

« L’homme-fleur me fixe.  (…) Il annonce qu’il va me poser des questions, plein, c’est ce qu’il énonce, voilà ce qu’il répète et s’apprête à faire avec moi alors il me prévient. Je déglutis. » 

Elle revient au passé, ce qui l’a amenée à cet état chaotique. La collocation de l’époque  devient un lieu de silence et d’incompréhension, de flottement avant de changer enfin de vie. Et puis Martin, un garçon avec qui elle flirtait, découvre sa misère et sa robe Jenyfer en boite de nuit. Soudainement, depuis son coin VIP, il fait semblant de ne plus la reconnaître. Et puis son manuscrit est refusé. Et puis ses études n’ont servi à rien, sans réseau elle ne trouve pas de job dans le milieu littéraire.

La honte se tape l’incruste. La vie et ses origines s’obstinent à lui mettre des bâtons dans les roues. Pourtant elle s’accroche : nouvel amoureux, nouvel appartement, nouveau smic chez Celio. La vie d’adulte mais une vie de miséreux, comment tenir avec vingt euros pour la semaine ?

Alors elle arrive, insidieusement. D’abord par la porte du désespoir, jusqu’à devenir permanente et insupportable… la haine.

La haine des autres, de tous ceux qui ont toujours eu tout cuit dans la main. La haine des bobos des bourgeois, de tous ceux qui réussissent sans se battre, de tous ceux qui l’ont toujours méprisée, quand elle était derrière sa caisse. La haine, partout, tout le temps. Ce livre est la naissance de la haine par la honte.

Désintégration, déf : disparition, destruction complète. Ce qui découle de cette haine c’est la disparition de son enveloppe charnelle, de son désir, de l’Eros. Au corps se substitue alors une âme pure qui jamais ne se résignera, qui jamais ne visera moins haut que ce qu’elle s’était fixé. Pareil pour l’amour. Elle attendra, elle ne prendra que l’homme qui la mérite, et elle saura le reconnaître. En témoigne cet appel à l’homme de ses rêves dont j’ai adoré l’extrait ci-dessous, c’est une superbe déclaration d’amour à celui qu’elle n’a pas encore rencontré, on dirait une chanson de rap. « Un garçon-continent avec de la mémoire » … sublime.

 

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Mon avis

Un troisième roman extrêmement abouti et à l’écriture superbe. J’ai aimé cet enchaînement et la façon dont la honte sociale a été traitée, j’aime quand la littérature mélange aussi bien la fiction qu’Emmanuelle Richard, virtuose du style et du genre. J’ai dégusté ce livre comme un bonbon, il vient se placer dans mes grands coups de coeur de cette rentrée. 

Le signe astrologique du roman

Capricorne. D’une tenacité et d’une ambition démesurée, le capricorne peut très bien  être froid en apparence, et très chaleureux dans l’intimité. Il ne vous cédera rien, restera entier, intègre à ses idées et fidèle à ses objectifs, dût-il en mourir de froid et de faim. Le natif est un guerrier !

L’avancée de la nuit

« Elle était de ces gens qui détruisent tout et appellent ça de l’art. »

Paul est alors étudiant. Enfant de l’immigration, n’ayant que peu de moyens, il travaille à l’hôtel Elisse pour financer ses études d’architecture. Dans cet hôtel réside l’héritière, Amélia Dehr, jeune femme à la chevelure rousse incandescente, chambre 313. Son père fortuné ne s’occupe plus d’elle depuis longtemps, depuis que Nadia sa mère les a abandonnés, lorsqu’Amélia avait dix ans. Nadia avait une mission sur terre, celle de faire de la poésie documentaire, elle est repartie à Sarajevo, se frotter à la guerre, et sans doute y mourir.

Paul et Amélia s’aiment alors passionnément. Ils partagent le même déracinement, le même cours d’architecture aussi, celui d’Albers, femme androgyne qui a connu la mère d’Amélia. Albers est une femme intelligente et visionnaire, qui suivra les protagonistes pendant presque tout le récit. Avant leur liaison, Paul est en compétition avec Amélia, jaloux de la connivence qu’elle entretient avec cette professeure qu’il admire.

Amélia était déjà qui elle était; ce qui à l’époque sembla une bénédiction à Paul, avant de lui apparaître, avec le temps, comme une tragédie. Elle était déjà qui elle était : il ne lui restait donc plus qu’à se défaire.

Paul est fasciné par Amélia, parce qu’ils ne sont pas du même milieu, mais aussi par tout ce qu’elle lui apprend, par sa vision du monde. Il n’y a désormais plus qu’elle qui compte: « Paul vécut son premier amour comme une détresse, un deuil aigu de tout ce dont il avait ignoré l’existence ».

Et puis un jour Amélia s’en va. Elle l’abandonne, ne sait pas aimer. Partir parfois, semble être bien pire que mourir. L’être quitté ne peut s’empêcher d’espérer chaque jour de revoir l’être aimé; l’enfant abandonné cherche désespérément un fantôme qui n’existe pas.
Pourquoi Amélia est-elle partie ?

« J’avais autre chose à faire que d’être amoureuse. Etre amoureuse, c’est une façon de ne pas vivre. »

Amélia ne peut se remettre de l’abandon maternel. Comment s’en remettre d’ailleurs, comment peut-on transmettre l’amour que l’on n’a pas reçu? Comment avancer ? Mais Amélia ne retrouvera pas sa mère. C’est sur cet échec qu’elle va revenir dans la vie de Paul.

« Avant de retrouver ma mère et d’échouer, dit Amélia, je n’avais pas compris à quel point tout est relatif. A quel point on peut être à la fois vivante et morte. »

La guerre, Amélia ne l’a pas connue et pourtant tout la pousse à retourner sur ses traces, à enquêter le passé, à sonder ce qu’on ne lui a pas dit et qu’elle sait au fond d’elle. Retrouver des témoins, là bas, à Sarajevo. « La ville était leur mère. La guerre était leur mère. » Paul voudrait cadrer Amélia, la rendre heureuse, achète un appartement pour la regarder déambuler à l’intérieur, pieds nus, seulement vêtue de sa chemise à lui. Mais elle semble toujours ailleurs, elle est pire qu’insatisfaite, Amélia semble satisfaite de tout, donc jamais heureuse de rien. Elle ne fait que disparaitre sans prévenir, et réapparaître sans prévenir aussi. Paul n’en peut plus. Commence alors la partie la plus difficile de leur amour, celle qui consiste à construire là où le meilleur est terminé.

Dans cette succession d’amours et d’abandons, on cherche au plus près la vérité, la lumière dans l’obscurité de la nuit. Faut-il répéter l’histoire pour la reconstruire ?

« Paul l’avait aimée et il n’avait aimée qu’elle, et même lorsqu’il disait ne pas l’aimer, lorsqu’il ne voulait pas l’aimer, il l’aimait encore. Elle était le coeur qui battait dans sa poitrine, ce coeur puissant, en apparence infatigable, quand elle, Amélia, était si fatiguée.»

Mon avis

Ce livre est un très très beau roman. Inspirant et sublime… Ces mots me paraissent dérisoires face à l’émotion qu’a suscitée ma lecture. Je peux relire la dernière page de ce livre à l’infini et pleurer autant à chaque fois, c’est l’histoire d’un amour tragique et magnifique, mais pas seulement.
Déjà, l’auteur a une façon d’aborder les thématiques comme vous ne l’avez jamais lu ailleurs. Ultra poétique, métaphorique, les grandes phrases vous envoûtent dans des rouleaux de vagues infinies pour un style narratif hors du commun. Vous commencez par être aspiré par son flux, en emmagasinez les tensions, les sous-entendus, pour au final exploser d’émotions au fur et à mesure du roman.
Ces longues phrases vous demandent également du temps, exigent d’être relues parfois, pour en saisir tout le rythme, l’intensité, pour en comprendre les messages cachés, c’est une lecture qui demande du calme, la nuit, le silence, l’obscurité.
« Il faudrait rendre son obscurité à la nuit. » Le roman regorge de phrases de ce genre, entre réflexions urbaines (y-a-t-il trop de lampadaires?) et philosophiques : rendre l’obscurité à la nuit, peut-on seulement arrêter la lumière, arrêter d’être éclairé en somme, faut-il cesser d’être aveuglé pour mieux y voir?
C’est peut-être en cela que ce roman est si plaisant, comme il requiert du temps, et du calme, de la patience, il nous permet une petite pause dans notre vie, un souffle, un apaisement.
Le thème de l’abandon suit tout le roman : Nadia abandonne sa fille, Amélia sa famille, pourquoi tout quitter? Ces femmes partent et pourtant on continue de les aimer, de les attendre, Paul aimera profondément Amélia toute sa vie, même dans l’absence. Ici, l’amour dépasse la présence, les mots, c’est un amour impossible à vivre et donc à oublier.
Ce roman nous parle de la ville, de son commencement et de sa fin, l’auteur a été profondément marquée par la guerre civile en Bosnie, mais le livre ne se veut absolument pas être un document, on n’y apprend rien, ce n’est pas le but ici, plutôt la reconstruction des êtres, leur impossibilité. Tout y est flou, abstrait, ou essentiel. Les êtres qui circulent dans le roman sont habités ou devenus à moitié fous d’épuisement, d’attendre, de comprendre. Tout le monde veut fuir mais comme le répète l’auteur à maintes reprises dans le récit, comme un refrain tragique :

Et si le monde est grand, on ne peut pour autant en sortir.

Le signe astrologique du roman

Sagittaire, le signe d’Amélia, un signe mutable. Mutable non pas dans le sens instable, mais parce qu’elle est insaisissable, déjà ailleurs, elle sait le monde, elle le conçoit dans toute sa globalité, elle est là où on ne l’attend pas, elle n’a forcément besoin de confort, elle a toujours besoin de ce qu’elle n’a pas. Le sagittaire peut partir sur un coup de tête, car il doit toujours partir quelque part.
Le mental du sagittaire est par nature plutôt philosophique et peu pratique. Le sagittaire aime étudier, comme le personnage d’Albers, qui choisit une vie de recherche et de thèse plutôt qu’une famille. A ce propos, le sagittaire se révèle un parent bien plus attentif à l’abord de l’adolescence et la vie adulte que durant la phase de la maternité et petite enfance, trop concrète, trop primaire pour ce signe d’esprit.

L’auteur (source : babelio)

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Jakuta Alikavazovic est née en 1979 d’un père monténégrin et d’une mère poète bosniaque. Elle suit ses études à l’École normale supérieure de Cachan, séjourne aux États-Unis, en Écosse, en Italie. Agrégée d’anglais, elle enseigne à la Sorbonne tout en poursuivant une thèse sur « les cabinets de curiosités et les chambres de la mémoire ».

D’abord auteur pour la jeunesse, elle publie en 2006 Histoires contre nature, un recueil de nouvelles qui révèlent déjà un imaginaire original et une plume très prometteuse. L’année suivante paraît son premier roman, Corps volatils, pour lequel elle reçoit le Goncourt du premier roman et des critiques très élogieuses. En 2010, elle publie Le Londres – Louxor, confirmant non seulement son talent, mais également ses influences et inspirations, qui viennent aussi bien du roman noir, du cinéma muet, de l’architecture, que de l’histoire de ses propres origines. Elle publie « La Blonde et le Bunker » aux Éditions de l’Olivier en 2012.

Extraits

Elle voit l’amour qu’il a pour une fille riche, un amour fou, elle voit aussi que cette fille riche, comme toutes les filles riches, trouve dans l’ordre des choses d’être aimée, est incapable de ce genre de sentiment, a d’autres problèmes. Elle rit de l’échec de Paul. De tous ses échecs, présents et à venir. Elle rit, mais pas cette nuit, pas à quatre, cinq heures du matin, pas devant Paul dont le coeur, dans une minute ou deux, va se briser.

« Il dit qu’entre ses bras il avait cru que son coeur à lui battait sous sa peau à elle.»

« Nos vies sont inventées. Plus le temps passe, plus nos vies sont inventées. »

Une ville peut-elle mourir de peur? Qu’est-ce qui meurt dans une ville qui meurt de peur? Dire qu’elle a passé sa vie à se demander ce qui meurt, dans une ville qui meurt de peur.