Une jeunesse en fuite, Arnaud Le Guern, Chronique et interview

Sur la plage abandonnée… Oui ce livre m’a donné envie d’écouter La Madrague de Brigitte Bardot, et de passer mes prochaines vacances d’été sur la pointe finistérienne. 

Au programme de cette jeunesse en fuite ? Le narrateur part en Bretagne, chez ses parents, accompagné de sa fille Louise et l’une de ses copines. Son objectif ? Renouer avec ses quinze ans, lorsque son père est parti à la guerre du Golfe en tant que médecin militaire et relire les lettres de l’époque. Il semblerait que l’équilibre familial a été bouleversé lors de cette période, sans que la famille en prenne conscience. Quel adolescent était-il ?

C’est le moment de fouiller le passé et revivre les sensations d’autrefois, de se remémorer les premières copines et les premiers émois musicaux.

Emprunt d’une mélancolie et d’une fausse nonchalance, ce livre est un roman d’ambiance et générationnel. L’auteur est le poète, le penseur, l’observateur du passé et du présent à la fois. Un dandy prônant une vie douce et artistique, embrumée de volutes inspirantes et de réminiscences. Petit à petit, le récit bascule vers une déclaration d’amour au paternel, un hommage à ce père qui a souffert de l’éloignement et de la violence de cette drôle de guerre. Un portrait ultra-touchant d’un homme élégant, intelligent, gardant pour lui peines et souffrance, et qui aura su respecter les choix de son fils sans jamais le juger.

La guerre du Golfe. Pendant des années je n’y avais plus pensé. Le départ de mon père, l’angoisse, le théâtre des opérations : aux oubliettes. Cette période était sortie de mon esprit. Remplacée par les filles à effleurer, les premiers verres, les écrivains que je découvrais chez les bouquinistes. Ensuite, Louise, Mado, ma vie de patachon.

 

Interview de l’auteur

Bonjour Arnaud Le Guern. Tout d’abord, pourriez-vous me dire quelques mots à propos de la genèse de ce livre?

Comme pour chacun de mes livres, ça commence par des phrases griffonnées dans mes carnets. Des idées, des bouts de chapitre, des souvenirs, des dialogues, des choses vues, vécues, entendues, des scènes de plage. Tout ceci, au fil des mois, prend une certaine forme. Et si « Quel jour était-ce ? Une nuit. » était un bon début ? Ou alors : « Mon père a perdu sa chienne : Tess. » ? C’est le moment, alors, de plonger au fond de la mine des mots et de me retrouver, entre un hiver lointain et un été d’aujourd’hui, à la pointe finistérienne …

Dans ce nouveau roman où vous évoquez votre vie familiale à quinze ans, on retrouve l’ambiance estivale qui vous est chère, propice à la rétrospection. Pourquoi, selon vous, relie-t-on la jeunesse aux vacances ? Symbole, ambiance, premiers émois..?

Je ne sais pas si je relie vacances et jeunesse. Ce qui m’est « chair », c’est « l’esprit d’enfance », qu’évoquait Bernanos, un esprit que l’on perd trop facilement. Voilà notre drame à tous. L’esprit d’enfance, avec son insouciance, est devenu personna non grata. Et j’avoue que j’ai du mal avec cet état de fait. J’oppose donc ma légèreté à la lourdeur des jours. Je dois être un éternel vieil enfant qui, toujours, veut n’en faire à sa fête. Surtout quand les fêtes, avec les années, se teintent de mélancolie. Ce sont souvent les meilleures. Et l’été est la meilleure des saisons pour improviser, en espadrilles, de telles parties de plaisir. Les vacances d’été sont à un temps suspendu. Où les étoffes sont légères, les peaux bronzées et, ce qui ne gâte rien, les filles en bikini. Les vacances d’été : mon point d’ancrage pour regarder derrière moi, fuguer vers d’autres époques, laisser les mots infuser. 

Puis vous vous intéressez à un évènement beaucoup moins léger, la Guerre du Golfe en 1991 que votre père a bien connu puisqu’il s’est rendu au Koweït en tant que médecin militaire. Vous écrivez que « La guerre du Golfe a allumé la mèche de Daech et attentats récents ». Cela est très intéressant. Pouvez-vous développer brièvement pour ceux qui n’ont pas connu cette période ?

Depuis l’invasion par l’Irak du Koweït le 2 août 1990, Saddam Hussein était devenu, pour les Etats-Unis et leurs alliés, l’homme à abattre. Il a fallu deux guerres, en 1991 puis en 2003, pour le destituer puis le capturer avant qu’il soit condamné à mort et exécuté (en 2006). Pour beaucoup d’Irakiens, dont le pays a été ravagé, ça a été vécu comme une humiliation. Al Qaida, d’abord, puis Daech ont prospéré – et ruminé leur vengeance contre l’Occident – sur les ruines de cet Irak. Le résultat, aujourd’hui :  le gros des troupes dirigeantes de l’Etat Islamique est composé d’anciens officiers de l’armée irakienne de Saddam et d’ex membres du Parti Baas (parti d’Hussein). 

En 1991 la vie semblait plus légère, le livre regorge de références et de souvenirs. Je me demande si c’est cette époque ou la jeunesse qui vous manque ? Car vous n’êtes pourtant pas très vieux 😉

Ahaha … Quand on écrit, on est jeune longtemps. Récemment, dans un papier consacré à un de mes livres, le journaliste me présentait comme un « jeune écrivain ». Ca a beaucoup fait rire ma mère ! Il y a cette phrase, de Philippe Muray, que j’aime bien : « Ce n’était pas mieux avant, c’était mieux toujours. » Alors, oui, je peux être nostalgique d’un temps où les volutes étaient partout en liberté, où les comédies françaises étaient scénarisées par Jean-Loup Dabadie, où la fête n’était pas cantonnée à des fans-zone, où Roger Vadim et Françoise Sagan étaient encore vivants, où facebook ne censurait pas les seins de Mireille Darc photographiée par Francis Giacobetti. Entre autres. Mais, en 1991, ni Elizabeth Lail (héroïne de You) ni Benedetta Porcaroli ou Alice Pagani (héroïnes de Baby) n’étaient nées. Ma nostalgie a donc ses limites. Il est hors de question qu’elle me prive des jeunes actrices que j’ai plaisir, aujourd’hui, à admirer 🙂 !

Ce livre, c’est aussi et surtout un magnifique portrait de votre père. Lui rendre hommage, en quoi cela était-il nécessaire pour vous, pour lui ?

Je dois à mon père la Bretagne, qui est le territoire de mon enfance, de mon adolescence, mon port d’attache. Il était normal qu’il soit le héros de mon roman breton. Et puis ça m’intéressait d’essayer de comprendre comment un médecin militaire, anesthésiste-réanimateur, général, a pu donner naissance au gandin à la vie de patachon que je suis :)!

Que ce soient vos romans ou ceux que vous éditez, une grande mélancolie, une vie d’artiste douce et poétique se dégagent de ces écrits. Cette ligne éditoriale est-elle importante pour vous ? 

N’ayant aucune imagination, j’écris (et j’édite) tel que je suis, vis et ressens. Pour le meilleur et pour le pire. Autrement, je m’ennuie. Et ce n’est pas cet ennui, délicat, propice aux flâneries. Au contraire, c’est l’ennui que provoque notre monde plombé dans lequel il est parfois difficile de vivre. Cet ennui qui ressemble à des dépressions au dessus de nos jardins intimes. Pour maintenir à distance cette lourdeur, j’essaie de prolonger, ou de réinventer à ma guise, un certain état d’esprit où plaisir, mélancolie rieuse et douceur des choses de la vie se mêlent. En littérature, ça implique plutôt un recueil de nouvelles d’Eric Neuhoff qu’un feel-good book poussant mémé dans les orties. ll y a pire programme, non ?

Avez vous d’autres projets en cours ?

Très tranquillement, mes carnets de nouveau se noircissent … Mais je ne sais pas encore avec quelle histoire, quels personnages, je passerai un an, deux, et plus si affinités.

Merci cher Arnaud d’avoir pris le temps de me répondre !

Les Polaroïds, Éric Neuhoff

«Maud sort du bar del Porto. Elle a commandé un granité au citron. Son t-shirt est griffé du nº5 de Chanel. Le lendemain elle tombait malade. Un truc au ventre on n’a jamais su au juste. C’est ma dernière photo d’elle. Pour une photo d’adieu elle ne casse rien. Je ne pouvais pas prévoir. De toute façon, il parait qu’au bout d’un certain temps les Polaroïds s’effacent complètement.»

Un homme et une femme. Des plages, des hôtels, des trajets en voiture. Des successions d’instants, des dîners, des verres de vin blanc, des cheveux mouillés. Des femmes: des épouses ou des maîtresses. Maud, Claire, Raphaële.

Ce recueil de nouvelles est un livre d’ambiance, des hors-temps, des vacances, des instants poétiques, des moments éphémères à la saveur particulière, fixant la distance entre l’homme et celle qui l’accompagne. Tous les clichés de ces femmes réunies ici sont des mini portraits jaunis et emprunts de nostalgie. J’ai adoré le talent qu’a l’auteur pour observer, noter et décrire la féminité, tous ces gestes qui dans leur insignifiance disent tout, des mouvements de main à la finesse d’une cheville, aux réflexions acerbes ou étourdies. Ce sont des Polaroïds sur la contemplation des femmes. Je vais rarement au bout des recueils de nouvelles mais celui-ci m’a particulièrement plu. Très beaux textes que je vous recommande.

Et pour mieux vous en imprégner, un autre extrait.

«Emilie nageait le crawl sans faire d’éclaboussures. Elle plongea du cinq mètres. Un crétin applaudit. Ses jambes avaient une jolie teinte ambrée, terre de Sienne, comme il était indiqué sur les tubes de gouache Lefranc & Bourgeois. Elle n’avait pas de serviette. Je lui prêtai la mienne. C’était un début. Elle tordit ses cheveux en les remontant sur le sommet de son crâne, découvrant une nuque sur laquelle était piqué un grain de beauté. Je me promis de l’embrasser un jour exactement à cet endroit.»