Que rien ne tremble

« Je me demande où s’est situé le point de bascule. Celui qui m’a fait passer de doctorante indépendante, promise à une carrière honorable, à la petite épouse d’ingénieur, mère au foyer engluée dans les soucis domestiques. »

À 26 ans et en pleine rédaction de sa thèse d’université, Sylvia tombe amoureuse d’Antoine, déjà père. Lors de vacances entre amis, elle ressent un tel bonheur avec lui que le désir d’enfant naît, c’est un « caprice irrévocable ». Comme si un enfant cristalliserait cette période idyllique pour toujours.

Colombe naît. C’est une enfant que l’on dit « difficile ». Pour Sylvia, l’amour maternel n’est pas automatique. Elle culpabilise et s’éreinte, puis tombe dans le piège universel de la maternité : elle arrête sa thèse. Antoine est muté, elle se retrouve isolée avec sa fille dans un village où elle ne connaît personne.« Tais-toi !!! Tais-toi !! » hurle-t-elle parfois à son bébé.

« Tout va bien », « Je tiens le coup » martèle-t-elle à sa mère, à elle-même, puis à Antoine. Lui part au travail le coeur léger, pensant laisser chez lui une mère épanouie, heureuse de gazouiller avec sa petite fille toute la journée.
Mais les rapports entre Colombe et Sylvia sont complexes. L’une semble tester l’autre en permanence. Faut-il puiser dans les liens avec sa propre mère, son père qui les a abandonnées quand elle avait six ans ? « Est-ce bien cette vie-là que tu souhaitais ? » souffle la petite voix de Virginia Woolf au fond d’elle.
Que s’est-il passé ce fameux soir, lorsque Sylvia a retrouvée Colombe, 4 ans, inanimée dans sa chambre ?

Seize ans plus tard, Sylvia organise un déjeuner pour les vingt ans de Colombe. Elle a réuni toute la famille, elle espère que ça lui fera plaisir. Mais dès l’aube, une fissure semble apparaître sur la crédence de la cuisine, une fissure qui s’étend en elle, une fissure jamais refermée.

Peut-on réparer une mère brisée ? Rejet maternel, burn-out parental, syndrome du post-partum ? Anne-Sophie Brasme dissèque les tourments de la maternité et les pulsions contraires. J’ai fini la lecture en apnée, à la limite de l’asphyxie.

Comme pour La Jongleuse de @jessica_knossow je recommande #queriennetremble à tous les pères.

Feu 🔥

Non ce n’était pas voulu. On ne nous prévient pas assez des dangers de bookstagram, vous partez pour rédiger une chronique, scénariser le livre en mode photo bougie photophore en forme de coeur et boum vous mettez le feu chez vous. À peine le temps de faire la mise au point que la couverture s’embrasait. Foutu pour foutu j’ai immortalisé l’instant, Tiens mon coeur tu peux tenir ce livre qui brûle, merci. Prions pour que Maria Pourchet et Fayard nous pardonnent d’avoir joué avec le feu et plagié Gainsbourg.
Déjà que le roman est tout corné, vous pourrez crier au blasphème, voire à l’autodafé, alors que je l’ai adorée cette histoire d’amour intemporelle, celle d’un homme solitaire et d’une femme mariée dont le désir les domine et les ravage. J’ai adoré cette femme qui en oublie de dormir et de manger, à ne plus supporter son quotidien son mari ni ses enfants. Et cet amant dramatiquement correct, affolé devant l’amour de sa vie, vaincu avant d’avoir combattu.

Au départ, un déjeuner de travail. Il arrive en retard, elle masque son trouble derrière une légère désinvolture. « Il te regarde sans rien dire, comme étonné. S’ouvre alors un silence où tu pourrais entrer et rester tout l’après-midi à boire du café, poser des questions indécentes, apprendre la peinture sur bois. »

Des passions simples, on en lit des tas, mais ici, c’est l’alternance des points de vue narratifs, notamment celui de l’homme, idéalisé du point de vue féminin mais terriblement impuissant, semant le doute et l’attente derrière de beaux costumes et des messages sans réponse.

Envoûtant, montant en puissance pour une ambiance en crescendo apocalyptique. Le roman d’amour de la rentrée à ne pas rater si vous n’avez pas peur de vous brûler🔥

L’île de Jacob, de Dorothée Janin

Est-ce l’histoire d’une île, d’un homme, ou de notre planète ? Est-ce le roman d’un jeune adolescent ou l’allégorie du chaos ?

Nous sommes à Christmas Island, entre l’Australie et Java, une île où les crabes étaient si nombreux que la plage devenait rouge. Mais ça, c’était avant l’arrivée des fourmis et la destruction de l’écosystème, mettant à mal la prolifération des populaires crustacés, et donc l’économie de ses habitants, faisant probablement de Christmas Island le reflet de notre future planète.


Le narrateur, un adolescent doué et mélancolique, y débarque aux côtés de son père chercheur, alcoolique depuis la départ de sa femme. À l’aube de sa vie d’adulte, le jeune homme va faire ses premières expériences sur l’île. Il découvre les filles, et surtout, il rencontre Jacob, un moniteur de plongée suscitant à la fois la fascination chez des adolescents et l’opprobre des habitants. Qu’est-ce donc que ce mélange de désirs, de pulsions contradictoires, si ce n’est l’apprentissage de la vie ? Est ce toujours ainsi que l’on y plonge, esseulé sur une terre aride ?


Ce roman avait suscité mon intérêt grâce au prix Maison rouge, décerné par un jury composé de grands génies de la littérature, Philippe Djian évoquait une voix nouvelle, une auteure à part entière, et c’est vraiment ce dont il s’agit, Dorothée Janin nous fait partager une langue incroyable, et une telle atmosphère ! En le lisant vous êtes immédiatement sur l’île, envahi par un sentiment d’ivresse et de solitude intense. Une immense réussite dans la forme et grâce à toutes les questions que ce roman suscite. Bravo !

Quadrille d’Inès Benaroya

Ça fait 6 mois que je trépigne de joie à l’idée de vous parler de ce roman !
Lu pour le Prix de la closerie des Lilas, il avait scotché le comité de lecture, d’ailleurs notre chère @tatianaderosnay en a parlé il y a peu avec beaucoup d’enthousiasme aussi!

Voici le voyage en Grèce d’une famille heureuse. Ariane, Pierre et leurs deux enfants auraient pu rentrer reposés et bronzés, mais c’était sans compter sur la rencontre des Sainte Rose, une autre famille qui avait très envie de s’amuser un peu.

Son nouveau compagnon lui a fait une surprise, il ne savait pas que c’était le lieu où tout a basculé. En passant devant la maison du photographe, face au Péloponnèse, tous ses souvenirs remontent. Ariane se souvient de la capeline de Viola un matin au marché, de sa beauté envoûtante et de sa proposition à venir prendre l’apéritif le soir-même. Leurs enfants respectifs avaient le même âge, ce serait une bonne idée de nous réunir. Ils rencontrent l’époux de Viola, Salva, un homme charismatique. La première soirée est empreinte de magie, ils rentrent totalement charmés. Puis tout s’enchaîne, journées en bateau et chaudes soirées d’été à rire et à danser. Ils n’ont jamais été aussi heureux.
Où se situe la limite entre la douce torpeur des vacances et la spirale infernale qui les a conduits à perdre la tête ? C’est l’histoire d’une emprise et d’un naufrage familial. Derrière l’emprise se cachent les failles de chacun. La beauté est partout, c’est elle qui séduit et retient, Ariane se souvient de sa mère belle et malheureuse. Comme si la beauté devait toujours être associé à la souffrance ou à un adultère inévitable, des hommes dominateurs.
Comment se remet on d’un tel voyage ? Quand on a vogué sur l’eau avec une famille extraordinaire, que l’on a visité des îles vierges et croqué dans des figues sucrées ? Ariane le comprendra plus tard, elle était une proie facile, «prédisposée à la flatterie et à l’assujettissement ». À l’image de la famille d’Ariane, qui doucement se laisse envoûter, vous entrez dans cette histoire sans vous méfier, l’écriture ne vous prévient pas, et 300 pages plus tard vous en sortez complètement sonné, soufflé par ce texte fascinant. #quadrille

Le nom secret des choses, de Blandine Rinkel

Vous l’avez vue danser et virevolter dans mes stories il y a deux jours, cette jolie biche parisienne, cette fascinante beauté blonde qui n’a pas toujours été à l’aise en société ou seule à la terrasse d’un café. Elle s’appelle Blandine Rinkel, elle danse donc, elle chante et elle écrit. Car non, « un écrivain ne sait pas faire que ça, écrire ; on sait tous faire plein d’autres choses ! » 

Elle respire l’Art, et moi je la regarde danser et chanter, puis je la lis avec un plaisir infini.

Comme en peinture, c’est avant tout un effet de fondu. Oui, à 18 ans, Océane a décidé de fondre, dans ses vêtements et dans Paris. Débarquée à Paris de Saint-Jean-des-Oies, ce village de 800 habitants où elle a grandi et qui ne lui a pas donné les codes, Océane les apprend sur place, autodidacte et docile. Elle s’aligne sur les autres, cesse de rire trop fort, fume pour fumer et s’adonne à du sexe sans plaisir. Elle ment, beaucoup, elle fait semblant d’être quelqu’un d’autre.

Son sentiment d’insuffisance est une valise beaucoup trop lourde à porter. Ont-ils conscience de leur chance, ceux dont la poésie et le cinéma les a bercés depuis la naissance, ceux qui sont déjà dans le bon cercle ?

Elle rencontre Elia, une amie, un double, un complément d’elle-même. Des yeux vairons et des cheveux noirs. 

« Elle était grave et ne l’était jamais.

Joueuse et engagée.

Absurde et parfaitement sensée.

Caractère que, depuis, je cherche chez tout le monde et ne retrouve nulle part. »

Elles s’apprivoisent lentement, Elia la séduit en l’écoutant, et en la rassurant « Les gens qui ne conviennent pas me conviennent parfaitement, tu sais ». Un soir, en débattant sur le déterminisme, elles listent toutes ces choses modifiables qui nous dessinent, les yeux, les cheveux, le prénom. C’est ainsi qu’elles se lancent un pari absurde, Océane deviendra Blandine. Et dédicacera ce second roman « À celles qui disparaissent ». Amitié toxique, fondatrice, je vous laisse deviner à quel point ce texte m’a parlé.

Une plume à tomber par terre, une sensibilité sur les choses et les êtres, « Le nom secret des choses », c’est simplement de l’excellente littérature.