Ciel et terre, de Nathan Devers

…Et dans la catégorie jeune prodige de l’année je nomine Nathan Devers ! Jugez son talent dès la première phrase : « Ce matin, le soleil semble sortir du sol », superbe allégorie pour annoncer le thème de son livre, l’entre-deux, entre ciel et terre, entre désir et mélancolie, entre vie et mort.

La mort, il y a de quoi y penser tous les jours quand on emménage en face d’un cimetière. L’agent immobilier n’a pas argumenté longtemps, Léonard a signé tout de suite, convaincu que ses nouveaux voisins auraient au moins le mérite de ne pas le déranger. Il a 25 ans, il est graphiste, et il créé des tableaux numériques. Depuis le départ d’Alma, il est tout simplement incapable de tomber amoureux, alors il tente d’arrêter de fumer et de jouer au casino, il se met à l’hypnose et au sport… en attendant son retour.

« Je suis au nombre des hommes sans destin : ma condition est de larmoyer dans un aéroport. J’ai aimé Alma. Notre histoire fut vide et parfaite, à l’image des aventures qui ont failli commencer, bloquées sur des starting-blocks, restées sur la tangente. Je voudrais rendre hommage aux épopées des antichambres. Alma fut mon adieu à l’enfance : la garantie du regret. »

Du haut de son nouvel appartement avec vue imprenable sur l’au-delà, Léonard déroule le fil de son amour envolé et le ponctue de multiples considérations sociologiques, notamment sur le travail, le divorce, le jeu et la mort, sujet Ô combien sensible en ces temps d’épidémie où le monde préfère s’arrêter que prendre le risque de vivre.

« S’arrêter de fumer, prendre soin de son corps, craindre les maladies éventuelles ou futures, c’est déjà le retour d’une faiblesse : nous laissons la mort nous obséder, elle qui, de fait, nous menace de partout, dans la cigarette et dans son absence, sous la fumée et en dehors d’elle. »

C’est un texte insolent et lucide, aux envolées littéraires magnifiques, tout ce qu’on attend d’un primo-romancier de 22 ans. Bravo.

L’effet maternel, Virginie Linhart

À propos de la mère, Marguerite Duras disait :  « Jusqu’au bout, la mère restera la plus folle, la plus imprévisible des personnes rencontrées dans toute une vie ».

La mère, centre névralgique de combien de récits, romans, films, la mère origine du monde, la mère sangsue, la mère manquante… Qu’elle soit modèle ou défaillante, elle sera, on l’a compris, toujours jugée comme la pire ou la meilleure.

C’est dans la démarche de comprendre la sienne que Virginie Linhart entreprend ce récit. Pourquoi cette dernière lui assène cette phrase terrible, 17 ans après la naissance de sa petite-fille, « Tu n’avais qu’à avorter, il n’en voulait pas ».

C’était une mère vampire, obsédée par l’été et les hommes, une mère qui sortait les soirs sans prendre de baby-sitter. Elle confondait les rôles, les âges et ne laissait aucune place à la féminité de sa fille. Elle lui prenait ses amants, ou l’inverse. 

On n’a pas le choix que d’aimer sa mère, c’est notre premier amour et chaque relation sera jugée à l’aune de celui-ci. Ce n’est plus tard que l’analyse a lieu, la remise en question, et parfois la dépression. Ici, vous ajoutez un père borderline, le spectre de la Shoah et vous avez tous les ingrédients pour vous interroger sur le sens de la réalité.

Comme c’est en devenant maman que l’on comprend mieux la sienne, l’auteure revient sur ses maternités traumatisantes, la solitude des hommes et les abandons successifs.

Le choix stylistique est celui d’une écriture claire, journalistique, sans suggestion, pour frapper fort et refléter le souhait d’être enfin comprise. Il n’y a pas de lamentation, seulement la succession des événements qui ont jalonné sa vie d’enfant, de jeune fille et de femme. J’ai été très touchée par l’histoire et les combats intérieurs de l’auteure, émue aux larmes par son Bébé Lune.

À lire si vous aimez les récits de femmes fortes aux parcours tourmentés.

Sélection littéraire du déconfinement !

Ô joie, les librairies sont ouvertes ! Voici une sélection de 6 livres que j’ai lus pendant le confinement et que je vous recommande. On note que les femmes et les Sophie sont à l’honneur, c’est totalement fortuit. Foncez vite chez votre libraire préféré.

Un loup quelque part : un livre glaçant, haletant, sur le rejet maternel, le poids de l’apparence et des secrets familiaux. Une maîtrise absolue. 

Les fleurs de l’ombre : un roman excellent et addictif. Il se voulait d’anticipation, mais le confinement l’a rendu actuel. Bluffant ! Tatiana de Rosnay est un génie.

Les corps conjugaux : De sa plume enchantée, Sophie de Baere nous raconte un amour impossible, le poids des secrets et les schémas familiaux que l’on répète inéluctablement.

Sur les balcons du ciel :  Comme Vadim et Alma, deux adolescents, allez flâner, aimer et vous reconstruire sur les toits de Paris. Toujours justes, ancrés dans notre époque, je ne me lasse pas des livres de Sophie Henrionnet. 

Chasse à l’homme : Le texte le plus poétique et littéraire de cette sélection. Des bribes d’une histoire d’amour, un roman recommencé cent fois, une déclaration d’amour à l’auto-fiction et à Sophie Calle.

Signes extérieurs de richesse : Le plus drôle ! En lisant ce livre, j’ai eu l’impression de boire du vin jusqu’à l’aube avec ma meilleure amie. C’est punchy, humble, sincère, et tellement plus encore !

Love me tender, de Constance Debré

Une femme explique à son ex-mari qu’elle aime les femmes. Un an plus tard, elle n’a toujours pas revu leur fils. Comment peut-on en arriver là ?

Dans son premier roman, Play Boy, Constance Debré assumait sa nouvelle orientation sexuelle. Dans le second, elle raconte à quoi ressemble sa vie quand on l’a choisie. Elle nage, elle écrit, elle boit peu, elle fume des Marlboro light et elle côtoie beaucoup de femmes. À côté de cette liberté choisie, elle a perdu son fils. Son ex-mari —humilié, en colère— lui a fait vivre l’enfer, l’a totalement éloignée de lui pendant plusieurs mois. Et elle le raconte… Méfiez-vous d’un écrivain qui n’a plus rien à perdre.

« On me dit de ne pas publier le livre, on me dit de ne pas parler de cul, on me dit qu’il ne faut pas blesser Laurent, on me dit qu’il ne faut pas choquer les juges, on me dit de prendre un pseudo, on me dit de me laisser pousser les cheveux, on me dit de redevenir avocat, on me dit d’arrêter avec les tatouages, on me dit de me maquiller, on me demande si les mecs plus jamais, on me dit d’essayer de lui parler, on me dit qu’il exagère mais que ça doit pas être facile, on me dit que c’est normal que mon fils me rejette, on me dit qu’un enfant ça a besoin d’une mère, on me dit qu’une mère n’existe pas sans son fils, on me dit que je dois beaucoup souffrir, on me dit Je ne sais pas comment tu fais, on me dit, on me dit, on me dit. »

Elle aurait pu faire semblant, après tout, comme beaucoup de gens. Elle aurait pu sacrifier ses idées et le sens de sa vie pour son époux, son fils, ses clients. Elle était avocate, elle avait les cheveux longs, elle gagnait bien sa vie. Elle aurait pu mourir après avoir fêté encore une bonne trentaine de réveillons de Noël, en feignant le bonheur. Mais certaines choses méritent qu’on aille au bout de soi, que l’on dise non aux schémas ancestraux, que l’on soit heureux de se lever et d’écrire, heureuse d’aimer des femmes, et ce malgré les jugements, malgré cet enfant que l’on ne voit plus, malgré le doute, malgré le manque d’argent. Devenir soi, ça n’a pas de prix.

Les lois et les avocats, elle les connaît. Elle sait bien le temps que cela prendra. Elle fait appel à une association, petit à petit elle obtient un droit de rencontre, sous surveillance. Puis un droit de visite. Mais au juste, sous quel motif précis l’a-t-on privée de son fils ? L’amour après tout, était là, il sera toujours là. Elle ne renonce pas, elle accepte.

J’ai été profondément émue et envahie par l’abnégation dont fait preuve l’auteure. On est dans le dénuement le plus total, le corps et l’âme sont au service de l’écriture. Sur la quatrième, il est précisé que ce roman traite de l’amour, maternel, des femmes. En le refermant, j’ai pensé que c’était avant tout une déclaration d’amour à la littérature.

Extraits

Je lui ai accordé un peu moins d’attention ces derniers temps, c’est vrai. J’étais toujours là mais un peu distraite. J’écrivais mon livre. On n’a de la place pour personne quand on écrit.


L’homosexualité, pour moi, ne signifie rien d’autre qu’une vacance de tout. Oui, voilà, les grandes vacances, quelque chose de vaste comme la mer, avec rien à l’horizon, rien qui le ferme, rien qui le définisse.


Il faut bien tuer qui on aime, savoir qu’on en est capable, qu’on en a toujours le droit. L’amour est une sauvagerie.


Je ne suis pas une mère. Bien sûr que non, qui voudrait l’être ? À part celles qui ont tout raté. Qui ont tellement échoué dans tout qu’elles n’ont que ce statut pour se venger du monde.


J’aime les premières fois, les coups d’un soir. J’aime les premières fois pour m’éprouver mauvais coup, on est rarement bon la première fois, moi en tout cas, parce que ce n’est pas grave, parce que rien n’est grave la première fois. J’aime les premières fois parce qu’elles changent la vie sans changer la vie. Pour l’évènement pur. Pour l’innocence.


Il y a la grande famille de ceux qui se sont barrés et qui ont perdu leurs enfants. Ceux-là ne me disent pas que ça va s’arranger. Ils savent.

Le silence de Sandy Allen

Pour Noël dernier, ma fille avait commandé le Guinness des Records. Si j’avais lu ce roman avant je n’aurais sans doute pas accepté, par empathie pour Sandy Allen. Mais qui est Sandy Allen ? Et pourquoi ai-je mis un bocal d’asperges « Géant vert » sur cette photo ?

Vous l’avez deviné, Sandy a détenu le record de la femme la plus grande du monde. 2,32 mètres. Depuis sa puberté, elle continuait ainsi de grandir d’un centimètre par mois.

Sur le livre du Guinness world records, les femmes et les hommes d’exception sourient. Ils sont heureux d’être uniques. Mais qu’en est-il en réalité? Sandy est née quasiment orpheline, sa grand-mère « Ma » s’est occupée d’elle avec le peu d’argent qu’elle avait. Toute sa jeunesse, elle a été la cible préférée de ses camarades. Aucun garçon ne s’est jamais intéressé à elle. Elle n’a jamais pu s’habiller correctement ni aller à la patinoire comme les autres, faute de pointure à son pied. Elle a enduré des heures et des heures d’examen médicaux, devant entendre à quinze ans qu’elle ne vivrait pas très longtemps. Qu’elle avait une maladie, qu’elle était une géante, un monstre. Que savons-nous au juste des gens exceptionnellement différents ? Que faisons-nous à part les considérer comme des phénomènes de foire ?

Sauf qu’un jour, tout bascule. Sa rencontre avec Fellini changera sa vie, la propulsera dans la lumière. L’homme la veut dans son Casanova. Il rêve d’une géante dans un bain, il veut faire un film onirique et plein de désir. Il lui propose un rôle à Cineccittà. Quelle répercussion ce film aura-t-il sur son existence qui était jusque là sans aucun relief ? Quel film, quelle carrière pourraient supprimer son sentiment d’extrême solitude ?

Un magnifique texte, parfaitement romancé et construit, dont on n’a pas assez parlé depuis le début d’année. Une autre façon de parler de la différence, un récit passionnant.

Extrait choisi

D’instinct, Sandy réduit ses enjambées pour se régler à l’allure de Ma. Cela fait longtemps déjà qu’elle la regarde de haut en bas. C’est une drôle d’enfance que celle qui ne se souvient pas d’avoir été la plus petite.