Toute la famille ensemble, Xavier de Moulins

« Rien n’est grave. Rien n’est jamais grave, mon chéri. Sauf la mort d’un enfant. »
Les ruptures et les deuils n’y changeront rien, chaque année, ils se réuniront pour fêter Pâques. Le grand-père arrivera en retard et la grand-mère, Paprika, aura préalablement bu beaucoup de whisky pour calmer ses tremblements et oublier que son mari l’a quittée pour une femme de 30 ans de moins. Les enfants organiseront la chasse aux oeufs pendant que les adultes découperont l’agneau pascal.

Max est venu sans Jeanne cette année. Elle travaille, répète-t-il, avant d’avaler un Xanax. Lui ne travaille plus. Il a perdu son job, sa femme, mais il n’a pas la force de leur annoncer. Les autres convives ne vont pas mieux. Son frère cache un triste secret sous une logorrhée agaçante. Personne ne semble à sa place autour de cette table. Mais Paprika y tient, quoiqu’il arrive, ils se réuniront en avril, même malades ou tristes. Elle livre à ses fils une superbe leçon de diplomatie et d’amour, au nom de la famille.
« Je remercie votre père pour tout ce qu’il m’a donné et apporté. Et je lui souhaite d’être heureux. Quand on aime quelqu’un, la moindre des choses est de le laisser partir avec élégance quand il choisit de se retirer. Personne n’appartient à personne, mes enfants. »
Max ne se doutait pas alors qu’il reprendrait ces mots plus tard à son compte, pour tenter de calmer sa peine face au départ de Jeanne.

Ce texte est saisissant et ses personnages m’ont émue. Je rêverais que la vraie vie soit un déjeuner chez Paprika, si seulement nous pouvions partager nos chocolats avec tous les gens que l’on a aimés et qui nous ont pardonnés.

« Les gens confondent trop souvent rupture et séparation. Rompre prend dix secondes, se séparer peut prendre une vie. »

Non, n’offrez pas ce livre à votre moitié pour la Saint-Valentin (Potentiel romantico-érotique : -12). L’auteure vous dirait « Si, offrez-le, on s’en fout, ce n’est pas grave. La Saint-Valentin c’est lamentable. La Saint-Valentin c’est sérieux, la Saint-Valentin ce n’est pas sérieux. »
À ce stade de ma chronique, vous ne savez pas encore quoi penser du bouquin et moi non plus. D’un point de vue humainement objectif, avec son programme politique d’abolition de la famille, de la filiation et de l’enfance, ce livre est détestable. Evidemment, je n’ai pas réussi à le détester. J’ai suivi l’oeuvre de Constance Debré et adoré son précédent (Love me tender), ainsi je comprends l’oeuvre qu’elle construit petit à petit, pas seulement littéraire mais comme une sorte de performance : la dépossession. Totale. Plus d’appart, plus d’enfants, plus de cheveux, plus de fringues, plus de livres, plus rien. Plus de parents non plus, car le livre commence avec la mort de son père. François Debré, fils de Michel, frère de Jean-Louis et Bernard.
Retour au nom donc, retour aux origines. Spoiler : n’importe qui ayant vécu l’enfance de Constance Debré détesterait l’enfance : parents cultivés et aimants mais drogués à l’opium puis à l’héroïne, surendettement, huissiers, mort prématurée de sa mère… (Amateur de feel-good : s’abstenir).
Pour autant, nous ne sommes pas non plus dans la provocation. Dépossession ne veut pas dire clochardisation ni dépravation. L’auteur remet uniquement en question la morale et les codes ancrés, tels les liens du sang. Elle ne fait de procès à personne, elle en a fini avec son métier d’avocate. Son texte est fort, sans hargne ni rancoeur.
La démarche de Constance Debré est pieuse. Elle se consacre à la littérature comme elle entrerait dans les ordres, avec soin et ferveur. Qu’on comprenne ou non son choix, elle le fait avec passion. Et vocation. Et quand vous refermez le livre, vous ne savez plus vraiment où est le nord, et quel est votre nom.
À lire pour être bousculé si vous aimez ça.

Pas ce soir, d’Amélie Cordonnier

Le désir, cette petite chose si fragile, sans doute la plus précaire dans une vie de couple. Comment désirer ce que l’on a ?
Le désir ne tolère rien, ni la routine ni la ménopause, et surtout pas le désir prégnant de l’autre. Tout se joue sur le fil d’un subtil équilibre.
Isa claque un soir la porte de la chambre conjugale pour s’installer dans celle de sa fille partie faire ses études. « Je dormirai mieux ».
Et lui, que doit-il comprendre ? Qu’il ronfle un peu trop ou qu’elle ne l’aime plus ? Au début il prend son mal en patience, il n’en parle pas, il se fait le plus attentionné possible. Puis il passe à la colère sourde, feinte. Doit-il se résigner, à 50 ans, à ne plus faire l’amour avec sa femme ? Et elle, pourquoi le laisse-t-elle souffrir ainsi, sans explication ? Quelles blessures a-t-elle enfouit ?
Petit à petit tout se délite. Ils ne se parlent plus, elle rentre du travail, dîne à peine et s’enferme dans sa chambre. Pourtant ils sont en couple, pas d’amant sous le tapis. Ils ont juste cessé de faire l’amour.
À lui, ce qui lui manque le plus, c’est la tendresse, « elle ne le touche plus, même sans faire exprès ». Isa esquive les contacts en permanence, comme ce week-end à Honfleur où elle accepte l’invitation avec enthousiasme, une ruse pour ensuite feindre l’ivresse extrême et s’endormir sans étreinte. T’as voulu voir Honfleur et on a vu Honfleur…
Amélie Cordonnier maitrise l’art de la dissection. Prendre un sujet et le décortiquer à l’infini. Elle parvient à écrire un livre sur l’abstinence en ne parlant que de sexe. C’est cru, c’est réel, c’est tabou. Elle nous amène progressivement à nous poser cette question : quelle situation est préférable, être celui qui désire à en mourir ou celui qui ne désire plus, qui ne ressent plus rien et esquive la vie ?

Une grande claque, comme toujours avec Amélie Cordonnier , bravo.

Double Nelson, de Philippe Djian

Mais pourquoi la vie n’est-elle pas un livre de Philippe Djian? J’adorerais moi, faire partie des forces spéciales et me battre comme l’héroïne, entretenir des dialogues burlesques avec l’écrivain qui partage ma vie à moitié, à peine le temps d’emballer un cadavre dans du papier bulle la nuit tombée, j’adorerais me faire assommer par une voisine érotomane avant de monter dans mon hélicoptère posé dans le jardin ! Oui, ce que l’on aime dans les livres de Djian, c’est qu’entre les pages la vie ressemble à un film loufoque mais solide, un peu à la Tarantino.

Alors si vous aussi vous menez votre histoire d’amour comme un Double Nelson (prise de soumission en catch consistant à faire abandonner l’adversaire), si vous aimez les personnages décalés et glousser entre les lignes, si comme moi vous appréciez particulièrement les digressions sur la souffrance d’écrire, si finalement vous luttez envers et contre l’amour en ne cherchant que cela, ce livre est fait pour vous !

« Je ne te parle pas d’elle, répondit Luc. Je ne suis pas libre parce que j’ai un roman à écrire sur le dos. Ça c’est une vraie vacherie. C’est pire qu’une femme. Ça ne dort jamais, ça demande une attention permanente, ça bouffe toute l’énergie, ça siphonne les rêves et ça bousille les reins. Ce n’est pas ce que j’appelle être libre. Je ne connais aucune femme qui pourrait supporter une relation pareille et ça je peux le comprendre. Il n’y a pas plus casse-couilles qu’un écrivain au bout d’un moment. »

Ciel et terre, de Nathan Devers

…Et dans la catégorie jeune prodige de l’année je nomine Nathan Devers ! Jugez son talent dès la première phrase : « Ce matin, le soleil semble sortir du sol », superbe allégorie pour annoncer le thème de son livre, l’entre-deux, entre ciel et terre, entre désir et mélancolie, entre vie et mort.

La mort, il y a de quoi y penser tous les jours quand on emménage en face d’un cimetière. L’agent immobilier n’a pas argumenté longtemps, Léonard a signé tout de suite, convaincu que ses nouveaux voisins auraient au moins le mérite de ne pas le déranger. Il a 25 ans, il est graphiste, et il créé des tableaux numériques. Depuis le départ d’Alma, il est tout simplement incapable de tomber amoureux, alors il tente d’arrêter de fumer et de jouer au casino, il se met à l’hypnose et au sport… en attendant son retour.

« Je suis au nombre des hommes sans destin : ma condition est de larmoyer dans un aéroport. J’ai aimé Alma. Notre histoire fut vide et parfaite, à l’image des aventures qui ont failli commencer, bloquées sur des starting-blocks, restées sur la tangente. Je voudrais rendre hommage aux épopées des antichambres. Alma fut mon adieu à l’enfance : la garantie du regret. »

Du haut de son nouvel appartement avec vue imprenable sur l’au-delà, Léonard déroule le fil de son amour envolé et le ponctue de multiples considérations sociologiques, notamment sur le travail, le divorce, le jeu et la mort, sujet Ô combien sensible en ces temps d’épidémie où le monde préfère s’arrêter que prendre le risque de vivre.

« S’arrêter de fumer, prendre soin de son corps, craindre les maladies éventuelles ou futures, c’est déjà le retour d’une faiblesse : nous laissons la mort nous obséder, elle qui, de fait, nous menace de partout, dans la cigarette et dans son absence, sous la fumée et en dehors d’elle. »

C’est un texte insolent et lucide, aux envolées littéraires magnifiques, tout ce qu’on attend d’un primo-romancier de 22 ans. Bravo.