Le silence de Sandy Allen

Pour Noël dernier, ma fille avait commandé le Guinness des Records. Si j’avais lu ce roman avant je n’aurais sans doute pas accepté, par empathie pour Sandy Allen. Mais qui est Sandy Allen ? Et pourquoi ai-je mis un bocal d’asperges « Géant vert » sur cette photo ?

Vous l’avez deviné, Sandy a détenu le record de la femme la plus grande du monde. 2,32 mètres. Depuis sa puberté, elle continuait ainsi de grandir d’un centimètre par mois.

Sur le livre du Guinness world records, les femmes et les hommes d’exception sourient. Ils sont heureux d’être uniques. Mais qu’en est-il en réalité? Sandy est née quasiment orpheline, sa grand-mère « Ma » s’est occupée d’elle avec le peu d’argent qu’elle avait. Toute sa jeunesse, elle a été la cible préférée de ses camarades. Aucun garçon ne s’est jamais intéressé à elle. Elle n’a jamais pu s’habiller correctement ni aller à la patinoire comme les autres, faute de pointure à son pied. Elle a enduré des heures et des heures d’examen médicaux, devant entendre à quinze ans qu’elle ne vivrait pas très longtemps. Qu’elle avait une maladie, qu’elle était une géante, un monstre. Que savons-nous au juste des gens exceptionnellement différents ? Que faisons-nous à part les considérer comme des phénomènes de foire ?

Sauf qu’un jour, tout bascule. Sa rencontre avec Fellini changera sa vie, la propulsera dans la lumière. L’homme la veut dans son Casanova. Il rêve d’une géante dans un bain, il veut faire un film onirique et plein de désir. Il lui propose un rôle à Cineccittà. Quelle répercussion ce film aura-t-il sur son existence qui était jusque là sans aucun relief ? Quel film, quelle carrière pourraient supprimer son sentiment d’extrême solitude ?

Un magnifique texte, parfaitement romancé et construit, dont on n’a pas assez parlé depuis le début d’année. Une autre façon de parler de la différence, un récit passionnant.

Extrait choisi

D’instinct, Sandy réduit ses enjambées pour se régler à l’allure de Ma. Cela fait longtemps déjà qu’elle la regarde de haut en bas. C’est une drôle d’enfance que celle qui ne se souvient pas d’avoir été la plus petite.

Le matin est un tigre

Le chardon, c’est cette fleur piquante qui pousse dans le thorax de Billie, cette jeune fille de 14 ans à la maladie mystérieuse. Alma, sa mère, en est persuadée, cette plante la dévore et l’empêche de vivre. Comment vivre avec cette plante qui vous étouffe de l’intérieur ?

Le sujet est très fort. Ce livre parle du lien émotionnel entre une mère et sa fille, du poids de l’inconscient qui se partage et se transmet, et de la culpabilité qui en découle. 

« Confusément, Alma se sent responsable du mal de Billie. Elle se demande si la mélancolie infuse souterrainement et contamine ceux que l’on aime. Billie et elle sont si proches, depuis toujours. Billie sent tout, Billie sait tout, devine tout de sa mère. Elles se mélangent comme du lait dans de l’eau, formant un même nuage. »

Car Alma porte des valises imaginaires sur lesquelles sont écrites « Je ne fais plus l’amour », « Ma fille est hospitalisée ». Ces valises pèsent dans sa vie et chaque matin est un tigre, « qui rampe doucement, en attendant de vous sauter à la gorge ».

Chaque jour sa fille Billie est de plus en plus mal. Malgré l’hospitalisation, malgré les traitements, Billie dépérit à vue d’oeil, et au fond d’elle, Alma sait qu’elle en est la seule responsable. Alma est une femme infiniment mélancolique, elle discute avec le tigre, le chat roux là-bas sur la terrasse, et surtout Chicago May, l’héroïne du roman qu’elle est en train de lire. Alma ne sait pas trop comment elle a pu en arriver là, dans sa vie, à cet état de vulnérabilité si intense. Ce qu’elle sait c’est que les médecins se trompent, Billie n’a pas une tumeur aux poumons, mais bien un véritable chardon. La poésie, les plantes, le voyage et l’éloignementvpourront peut-être guérir sa fille.

Le bijou de la rentrée, entre roman, conte et poésie, que je vous conseille pour son originalité, sa plume enchantée. Voici un roman qui n’imite personne, dont la musique est neuve et qui j’espère vous plaira autant que moi.

Extrait choisi

Alors qu’Alma s’étend sur le lit, elle ne voit pas la biche s’approcher de la fenêtre. Immobile, son pelage crème fume légèrement dans l’obscurité. Son odeur poisseuse de sang, de musc et d’herbes embaume la nuit. Écrasant de ses sabots hésitants un bouquet de chardons, la biche contemple la scène de ses grands yeux doux. Alma dort enfin, dans la chambre de pénombre et de braise.

Trancher

Des mots sur les mots

« Grosse vache dégueulasse » , « Sale putain ». Ces insultes, elle les encaisse, les liste dans l’application « notes » de son téléphone. 

Ces mots sont ceux d’Aurélien, son mari. Bel homme, brillant, cultivé, et sans doute malade.

Il profère ces insanités devant leurs enfants, sans prévenir du jour ni de l’heure. De loin, ça ressemble à une variante du syndrome Gilles de La Tourette, mais de près, c’est beaucoup moins drôle. Quels maux font les mots ? Des blessures invisibles, secrètes, enfouies, qui durcissent l’âme et détruisent le couple et la famille. 

Il l’aime lui dit-il, il s’excuse profondément, il suit des thérapies. 

Elle l’avait déjà quitté une première fois, quand Vadim, leur petit garçon, avait huit ans. Elle était alors en dépression. Lui l’attendait, lui souriait, implorant son pardon. Devant son sourire, son amour, elle avait replongé, elle a « refait sa vie avec le même ». Les années suivantes ont été les plus belles, ils ont même eu un autre bébé, une jolie petite fille prénommée Romane. Pas une seule insulte en sept ans. 

Jusqu’à ce fameux matin, elle aide Vadim à ses devoirs, Aurélien pousse le volume de la musique, elle lui demande de baisser et alors il explose « Je suis chez moi je fais ce que je veux, ferme ta gueule connasse si tu ne veux pas que je te la réduise en miettes ».

Elle se donne quinze jours, jusqu’à son anniversaire, pour prendre une décision. Après elle sait qu’elle n’en sera plus capable. 

Dans cette histoire d’amour passionnelle et pathologique, c’est le lecteur qui va trancher.

Mon avis

J’ai découvert Amélie Cordonnier, journaliste de formation, lors de son interview vidéo de Diane Ducret pour Femme actuelle, j’avais aimé sa sensibilité et les questions qu’elle avait posées  à l’auteure du Flamant rose. Quelques jours plus tard, je la rencontre à une soirée de Prix, elle m’annonce qu’elle sort un roman à la rentrée de septembre. Quelque chose me disait que je n’allais pas être déçue et je guettais avidement sa sortie. 

C’est un coup de coeur absolu pour cette histoire de violence conjugale verbale, traitée par une narration parfaitement maîtrisée, celle d’une femme qui se parle à elle-même : «Tu attends, en silence, que la violence retombe» comme si elle voulait se forcer à réaliser, à ouvrir les yeux et prendre du recul sur ce que son couple est devenu. Les enfants et leurs réactions m’ont émue aux larmes, notamment lorsqu’un soir, ils s’insèrent des petits pois dans les oreilles comme paratonnerre aux insultes de leur père à leur mère. C’est brillant, c’est violent et subtil à la fois, c’est la vie qui gagne, et c’est, « malgré tout » une histoire d’amour.

Extrait choisi

C’est comme si tu voulais tout oublier, le temps d’une soirée, tout mettre de côté. Que le monde s’embue, que les choses deviennent floues. La réalité t’apparaît pourtant avec une effroyable netteté. Tu danses comme une folle, mais tu gardes toute ta tête. Lucidité parfaite. Rien ne te console, rien ne t’exténue. Ni l’alcool ni la musique. C’est comme si ton chagrin refusait de se noyer.

Le signe astrologique du roman

Gémeaux, pour la dualité permanente du roman, (rester/partir) et la gémellité du personnage d’Aurélien, sorte de Poker effrayant dont on ne sait jamais quel masque il va revêtir.