Les fantômes du vieux pays (The Nix)

Aujourd’hui 17 août 2017 sort enfin ce monument américain !

Quelques semaines après la fin de ma lecture, le fantôme du livre me hante encore… Cependant ne vous fiez pas au titre, loin d’être surnaturel, ce roman offre un souffle nouveau et moderne dans la rentrée littéraire. Nathan Hill, l’auteur, a la quarantaine et signe ici son premier roman. Lorsque l’on apprend qu’il est sur le projet depuis dix ans, on comprend mieux à quel point celui-ci est abouti et réfléchi, c’est LE best seller américain à lire cette année. Sept cent pages de subtilité, d’histoires dans l’histoire, de personnages introduits avec habileté. Les sujets traités vont de l’abandon maternel aux manifestations de Chicago dans les années 1968, en passant par les jeux en ligne ou la pédophilie.

Samuel ne savait pas que sa mère allait partir. Il ne savait pas qu’en réalité elle partait depuis des mois déjà —en secret, et par morceaux.

Au commencement du roman donc, Samuel, le personnage central.  Sa mère quitte le foyer lorsqu’il a onze ans, le laissant seul avec son père. Avant de partir, sa mère lui demande ce qu’il souhaite faire plus tard, Samuel lui répond romancier.
Deux décennies plus tard, non seulement Samuel n’a toujours pas écrit un seul roman, malgré le très bon contrat qu’il a signé avec un éditeur célèbre, Periwinckle, mais il passe ses journées et son temps libre sur Elfscape, un jeu en ligne très chronophage.
C’est alors que sa mère Faye refait surface d’une drôle de façon : elle est au centre d’un fait divers qui excite les médias et les américains : elle aurait lancé des cailloux sur le gouverneur Packer, candidat conservateur et républicain à la présidentielle (Notons l’étrange ressemblance, fortuite peut-être, entre le gouverneur Packer et Donald Trump).
Comme il est sur le point de se faire licencier par Periwinckle, Samuel accepte alors un nouveau contrat difficile mais juteux : écrire un livre sur sa mère qui l’a abandonné, et par la même occasion la démolir, car le juge en charge de l’affaire semble avoir très envie de lui infliger une peine hors normes.

C’est alors que l’on refait machine arrière avec Samuel, entre l’Iowa et Chicago, depuis les années 1968.
Samuel part explorer son propre passé, son enfance, puis remonte encore aux années d’étudiante de Faye, sa mère, sa liaison avec son père et ses propres parents. Faye a été élevée avec une éducation stricte et baignée dans des histoires norvégiennes de fantômes, aux morales dures et définitives. Le « Nix » (titre original du livre) est un fantôme qui apparaît sous l’allure d’un grand cheval blanc, emmenant les enfants aventureux sur son dos. Les enfants, dans un premier temps heureux, passent le meilleur moment de leur vie à galoper puis finissent par périr dans les eaux glacées de Norvège.

Les choses que tu aimes le plus sont celles qui un jour te feront le plus de mal.

C’est sur cet avertissement et cette légende que Faye se construit, grandit, redoutant le mal, fuyant le bonheur. Samuel cherche à savoir, alors il questionne et investigue tout l’entourage de l’époque où Faye était à Chicago pour comprendre et résoudre l’énigme de sa vie. Que s’est-il passé pendant les émeutes à Chicago en 1968?
Pourquoi l’a-t-elle abandonné? Qu’a-t-elle vécu et à quoi a-t-elle renoncé? Qu’est ce qui la hante encore?
Qui est le « Nix » de qui?

Des personnages annexes métaphoriques et emblématiques

Au delà des deux personnages centraux, Samuel et Faye, de nombreux visages les entourent et leurs portraits révèlent beaucoup sur l’Amérique d’aujourd’hui.

Bishop

L’ami d’enfance de Samuel.
Bishop est une grande gueule, le caïd de l’école. Parfois violent, parfois mutique, il se lie d’amitié avec Samuel et lui présente sa soeur jumelle, Bethany. Leur relation en trio est très ambivalente, Samuel tombe amoureux à vie de Bethany et Bishop de Samuel. En effet, Bishop a été malgré lui initié à l’homosexualité, car abusé par son proviseur. C’est de là qu’il tient toute sa « perversité » comme il l’appelle, et il voudrait l’infuser à Samuel, il représente le mauvais chemin, le mauvais choix, l’écueil. Bishop pour son jeune âge, a un avis très éclairé sur la vie et les choses. Le jour où la mère de Samuel l’abandonne, il dit à son ami :

« Tu n’as pas besoin de tes parents. Tu ne t’en rends peut-être pas compte, mais tu n’as besoin de personne. C’est une opportunité. C’est ta chance de devenir une autre personne, une nouvelle personne, meilleure. »

Pwnage

Il est l’ami actuel et virtuel de Samuel. Pwnage est son pseudo sur Elfscape. Il voue une addiction quasiment morbide aux jeux en ligne. Il s’est ruiné en investissant dans plusieurs ordinateurs connectés en réseau, et en a perdu sa femme. Il se promet qu’un jour il s’alimentera correctement, rangera sa cuisine, et écrira un thriller. L’addiction et les effets cliniques de Pwnage est très bien détaillée dans le roman. Il représente l’Amérique déchue, celle qui régresse.

Periwinckle

Editeur véreux, il est un élément central du roman, presque le fil rouge, sa morale. Il représente la réussite par le profit, l’Amérique qui a toujours un temps d’avance, celle qui contrôle les êtres et qui tient les ficelles de la Bourse.

Je suis dans la fabrication désormais. Je construis des choses. Oui des livres, bien sûr. Mais c’est surtout pour créer de la valeur. Un public. Un intérêt. Le livre, c’est juste l’une des formes sous lesquelles se présente cette valeur, une échelle, un emprunt.

Le gouverneur Packer

Le roman est sorti avant l’élection de Trump, mais l’allégorie illustre parfaitement l’esprit visionnaire de l’auteur, tant les idées politiques du personnage coïncident avec celles de l’actuel président américain républicain.

Bethany

Elle est le premier amour de Samuel, son rêve, sa perfection.
Il la rencontre à dix ans, chez son ami Bishop et « Il ne le savait pas à l ‘époque, mais cette vision deviendrait l’aune à laquelle il mesurerait la beauté le restant de sa vie. »

Allen Ginsberg

Allen Ginsberg, mort en 1997 à New York, est un poète américain, membre fondateur de la Beat Generation, du mouvement hippie et de la contre-culture américaine. Ses prises de position homosexuelles, pacifistes et bouddhistes lui valurent de fréquents démêlés avec la justice. Son œuvre, scandaleuse dans les années 1960, fut récompensée à partir des années 1970.
Ce poète dont Faye est complètement fan, est du côté des jeunes lors des émeutes. Il participe au mouvement Peace and Love, s’assoir en tailleur en chuchotant «oooooommmmm ». Il est le seul témoin du secret que cache Faye.

Le contexte politique à Chicago en 1968

Les émeutes de 1968 à Chicago commencèrent après l’assassinat de Martin Luther King le 4 avril 1968.

22-30 août : affrontements à Chicago entre des étudiants et policiers lors de la Convention du Parti démocrate. Les étudiants américains s’insurgent contre la guerre du Viêt Nam et remettent en cause le modèle de vie américain (American way of life).

C’est dans ce contexte qu’intervient Faye, étudiante, et amoureuse d’un leader pacifiste. Jamais elle n’a vraiment été concernée par le débat politique, il semblerait qu’elle ait été introduite malgré elle dans la cohorte d’étudiants et le mouvement hippie.

gal-1968-8-jpg

L’auteur

2107049

Nathan Hill est né en 1978 dans l’Iowa. The Nix est son premier roman et dès sa publication en 2016 il a vite été un best seller aux Etats-Unis. (note de la blogueuse : je rêverais de rencontrer cet homme brillant, drôle, et perfectionniste, ou tout du moins connaître son signe astrologique).

Mon avis sur ce roman

Lecture JUBILATOIRE. J’ai tourné chacune des 700 pages en frémissant d’excitation, rien n’est creux dans ce roman, même la plus petite anecdote est utile, les dialogues sont intenses et les personnages captivants, c’est du très grand travail, un roman extrêmement abouti, sociologique et transgénérationnel. Une grande lecture que je conseille à tous !

Citation et extrait

Si vous n’avez pas peur, c’est que ce n’est pas un vrai changement.

Faye songe à ces maris en chapeaux et manteaux quittant la maison en claquant la porte quand leurs femmes ne sont pas à la hauteur des impératifs féminins de base, ces hommes dans les publicités à la télévision ou dans les magazines – pour le café, préparez le meilleur qui soit à son patron ; pour les cigarettes, montre-vous classe et sophistiquée ; pour le soutien-gorge rembourré, montrez-vous sous votre jour le plus féminin – et Faye se dit que le mari est la créature la plus particulière et la plus exigeante qui soit dans l’histoire de l’humanité. D’où vient-il ? Comment les garçons du terrain de baseball – benêts, comiques, maladroits, peu sûrs d’eux, idiots en amour – comment se transforment-ils un jour en maris ?

 

Signe astrologique du roman

Sagittaire pour ce roman intelligent, dont le symbole, une flèche qui monte vers le haut, suggère une nature qui fusionne l’instinct avec l’intellect.
Le sagittaire est un voyageur, une personne constamment en quête de quelque chose, ou de quelqu’un. C’est sur cette idée que débute le roman : Samuel part à la recherche de sa mère, mais pas seulement : il part également à la recherche de ses origines, de l’histoire familiale, de ses propres peurs, du sens de sa vie. Car le roman opère en nous une certaine philosophie, la recherche d’un modèle :
Tous les personnages sont très idéalistes, tant et si bien qu’à force de rêver, de vouloir être exceptionnels, ils ne réalisent rien : Samuel n’écrit pas de roman, Faye quitte tout sans trouver le bonheur, Pwnage se dit chaque jour qu’il va tenter de récupérer sa femme et arrêter les jeux vidéos, se mettre au régime, et chaque jour il passe 24heures de son temps connecté à ses cinq ordinateurs…
Tous les personnages et le roman en lui-même aboutissent à ce constat —le rêve américain— vouloir « réussir », être à la fois heureux et le meilleur, mais sans jamais s’en donner les moyens.

La couverture et le titre original du livre

Publié l’année dernière, en 2016, aux Etats-Unis.

51KGWLxzb5L._SY344_BO1,204,203,200_

De la Bombe

L’interview

Chère Clarisse,

Merci d’avoir répondu positivement à cette petite interview que je ne réserve qu’à mes grands coups de coeur. Pour cette raison et instinctivement car nous avons presque le même âge, j’ai très envie de te tutoyer, (et vice versa). Voici donc la liste de mes questions…

Chère Agathe,

Tes questions sont très pertinentes et leur subtilité me touche d’autant plus qu’elles témoignent de la grande attention que tu as portée  à la lecture du livre – merci. Je ne sais pas si je serai inspirée de la même manière pour chacune d’elles, car certaines sont un peu plus personnelles et risquent peut-être de dévoyer le mystère qui se situe dans  la distance « réalité-fiction ». Mais voyons ce que ça donne, je me lance !

1/ Tout d’abord, bravo. Quel beau premier roman, dont le texte est magnifique et n’a rien à envier à sa couverture accrocheuse. Que ressent-on à 28 ans, lorsqu’on publie dans la collection blanche de Gallimard?

J’en ai encore officiellement 27 et je suis ravie car c’est l’âge supposé des démons karmiques et j’aime l’idée que les miens sont assez bienveillants pour me laisser accomplir mon aspiration la plus profonde (devenir écrivain et être publiée dans une maison si prestigieuse ) au lieu de me pousser vers les dangers irréversibles de la démesure (il me reste encore  un mois pour éviter cet écueil ) .

2/ Comme Ophélie, tu as passé quelques années en Turquie, à Istanbul, pour des études de philosophie. Quel challenge ! La vie là bas à 23 ans n’est-elle pas un peu risquée? 

Quand l’avion s’est posé sur le sol turc, il était exactement minuit et des poussières, je fêtais mes 21 ans et l’éclosion d’une vie nouvelle dans un pays où je n’avais jamais mis les pieds. L’intuition extatique que j’allais adorer Istanbul m’animait, je sentais une sorte de tropisme incroyable pour son histoire, ses lumières, le Bosphore, ses multiples facettes et  ses  paradoxes. C’était en 2010 et c’était alors la « movida », Istanbul rayonnait, elle était sacrée capitale européenne de la Culture et attirait les étudiants, expatriés et visiteurs du monde entier. Son énergie était fascinante. Effervescente, magnétique, elle promettait à chacun une histoire singulière, intense, imprévisible –  et dans mon cas elle a tenu ses promesses.

3/ Ophélie avoue à son amant Sinan écrire un roman. Istanbul est-elle une ville plus inspirante, ou est-ce le voyage en lui-même, qui permet l’évasion et la créativité?

Lorsqu’elle se porte bien, qu’elle rayonne et qu’elle n’est pas brimée (comme c’est le cas aujourd’hui ) , Istanbul dépasse la réalité et la configuration d’une mégalopole. Elle est aussi puissante et mystérieuse qu’un magnifique visage humain qui aurait  beaucoup vécu. Elle est à la fois très incarnée et très spirituelle, elle s’offre à vous par tous les sens et vous échappe en permanence par son étrange versatilité. C’est une ville qui compose en permanence avec les lumières, le soleil, le vent … donc avec l’instant présent, et c’est si rare que c’en est presque magique (en tout cas très émouvant). C’est un sentiment que je n’ai ressenti nulle part en Europe où l’on sent bien plus la permanence de ce qui est, la gravité du temps, le poids du passé, l’inquiétude de l’avenir… A New York par exemple je ressens quelque chose de similaire, de vertigineux et possible à la fois, ce sont des endroits d’une puissance incroyable qui continuent à s’inventer et à se déployer dans le moment présent de mèche avec ceux qui s’y trouvent, peu importe qu’ils soient locaux ou étrangers… Malheureusement ,  aujourd’hui Istanbul ( et la Turquie en général) cristallise cette inquiétude.

4/ Ecrire, est-ce un rêve depuis toujours, ou est-ce venu avec tes études de philosophie?

Je me suis toujours considérée comme une  écrivain et d’ailleurs depuis que j’écris, quand on me demande ce que je fais dans la vie, je réponds sans hésiter « écrivain » . Je  ne pense pas qu’il faille absolument être publié pour se considérer ainsi.  Certaines conditions en revanche  sont   nécessaires  : la passion, l’exigence, l’ambition. On p eut  ajouter l’inspiration, mais c’est une évidence et je considère que ça va de pair avec la passion  ;  l’auto-discipline, très importante, qui est incluse dans l’exigence et la persévérance (voire la ténacité), indissociable de l’ambition.

5/ Rentrons dans le roman… Ophélie la narratrice a posé une bombe dans un hôtel. Peut-on avoir envie de commettre ce geste dans une vie ?

C’est un peu cliché mais je pense que quiconque a de très fortes pulsions de création, doit également composer avec des instincts de destruction… Heureusement, il y a ce qu’on appelle la sublimation, dont procède justement l’écriture d’un roman. La bo mbe a ceci de très particulier que la portée de son symbole est encore plus forte que la portée de son explosion.  Elle a un impact immédiat et relativement archaïque (« BOUM » et tout ce qui accompagne la déflagration) et contient un deuxième souffle, celui qui marque les mémoires.  Norman Mailer en parle très bien  dans Morceaux de Bravoure, il dit  : « La bombe en explosant crée peut-être l’image de toutes les potentialités ainsi anéanties. Il nous faut donc accepter l’idée de la part de beauté dans l’explosion de la bombe ». Il précise que c’est une découverte terrifiante…  En ce qui me concerne, j’ai eu l’envie irrésistible de faire exploser une bombe mais précisément  à travers la fiction .

6/ Ophélie n’est foncièrement pas une terroriste, elle ne réalise pas tout de suite la portée et les dégâts de cette bombe. Elle semble en vouloir à son dernier amant, Sinan, qu’elle a quitté. Quelle est sa relation aux hommes ?

Certes Ophélie joue un peu les ingénues tombées du ciel, mais à moins d’être parfaitement idiote, elle ne peut pas être inconséquente à ce point. Elle se doute bien que le propre d’une bombe c’est exploser et que le propre d’une explosion c’est de faire des dégâts, notamment des morts. C’est aussi sa mauvaise foi existentielle que j’ai trouvé intéressante à travailler, car c’est sa parole contre…. la sienne! Tout le long du roman, il n’y a pas grand monde pour la contredire, tout se passe entre sa conscience et son désir de récit. Toutefois, l’acte de la bombe n’est pas entièrement lié à Sinan . D isons qu’il a exacerbé cet état psychique confus et insoutenable qui suscite les plus grandes pulsions destructrices… Mais une chose est certaine,  Ophélie a besoin de résistance, pour avancer, pour désirer le monde,  et se découvrir elle-même. Et cette résistance, elle la cherche (et la trouve)  notamment à travers les hommes.

7/ Puis vient Derya, une femme de chambre très belle et déterminée, qui apprend à Ophélie à confectionner sa bombe. Son implication reste volontairement floue. Quel est son rôle dans le roman ?

Derya est un peu comme une pierre angulaire, grâce à elle le triangle du désir s’active. Elle représente l’élément du désir refoulé qu’on transgresse, au même titre que la bombe.

8/ Passons à l’enfance d’Ophélie, sa mère l’abandonne pour retrouver son amour en Turquie. Est-ce une des raisons de l’immense solitude qui envahit Ophélie, et de l’attraction pour un homme turc plus âgé ?

Je préfère l’idée que tout ne soit pas si « lisible » ,  procédant de mécanismes de cause à effet qui enferment les individus autant que les personnages fictifs dans des déterminismes abrutissant leur mystère.

9/ La bombe ou la mort de Sinan peuvent-elles vraiment résoudre le problème d’Ophélie?

Si je répondais « oui », je n’aurais pas écrit ce roman, j’aurais certainement déjà posé une bombe quelque part et serais en prison ou bien même déjà morte.

10/ C’est à tes parents que tu dédies ce livre. Pourquoi, pour contrebalancer ceux du roman, inexistants ? Comment les tiens ont-il réagi à la lecture du roman, parfois très érotique ..?

J’aime, j’adore et j’admire mes parents. Ma mère étant morte à 35 ans, je voulais les réunir à travers un acte de création, qui n’était pas le leur mais le mien (mais qui est la continuité du leur).

11/ J’ai lu quelque part que tu habitais désormais Paris. Le retour à la réalité, la France, n’a-t-il pas été trop difficile après 5 ans près du Bosphore ?

La Seine me semble bien étroite et peu vibrante par rapport au Bosphore et Paris bien coquette par rapport à l’impétueuse Istanbul… Mais j’ai eu besoin de retourner dans mon « foyer originel », notamment pour y accomplir mes ambitions mais aussi pour retrouver des gens et des choses fondamentales…

12/ As-tu d’autres projets d’écriture ? Si un jour un nouveau roman paraît, dans quel pays se déroulerait l’histoire ?

J e compte terminer mon deuxième roman cet été, c’est un thriller existentiel qui se  déroule justement à Paris .

13/ Enfin, que signifie globalement ce roman pour toi, que représente-t-il dans ton parcours ?

Il signifie le premier souffle, le premier battement de coeur, les tout premiers d’une longue série. C’est la vie de ma passion intérieure. Je veux que ma carrière d’écrivain soit représentative de mon évolution. Si le premier roman est impétueux, excessif, maladroit… le dernier ne sera sans doute pas comme cela 🙂

 

Le roman

A Istanbul, dans un sublime palais implanté sur les rives du Bosphore, Ophélie vient de déposer une bombe dans une cabine de la piscine. Pourquoi a-t-elle fait cela? Sans lien apparent avec un quelconque réseau terroriste, elle semble plutôt désirer que quelque chose s’arrête, et que le monde aussi, par la même occasion. Elle voudrait marquer une pause peut-être, que son geste l’inscrive dans un court arrêt du monde, afin de créer le spectacle, le chaos dans le Bosphore.

« Que l’on entende BOUM, ou BAM selon la distance -l’espace crée les nuances. »

Dans cet hôtel de luxe, chambre 432, Ophélie avait pris l’habitude d’y rejoindre son amant, Sinan, plus âgé qu’elle, homme d’affaire brillant et toxique, qui ne l’aimait qu’en la rabaissant. Qui est Ophélie, cette jeune femme française immergée en Turquie? Son logement et sa vie matérielle dépend des hommes avec qui elle passe ses nuits, mais on ne sait pas vraiment ce qu’elle y attend, elle semble vouloir y vivre des expériences, et écrit un roman. Un jour, elle tombe en fascination pour la femme de chambre, Derya, belle et déterminée. C’est elle qui l’initie, lui apprend à confectionner une bombe, et Ophélie semble complètement envoûtée par elle, plus que par l’acte en lui-même.

Tu as une bombe en tête. Un détonateur dans le coeur. Tu veux venger tes frères et tes soeurs kurdes. Tu penses que plus on est de fous plus on tue. Mais je ne ferai pas de mal à une mouche, le monde ne m’a jamais concernée, c’est ton regard qui m’obnubile. Il porte un désespoir universel et le potentiel soubresaut du monde.

Après son acte, Ophélie va devoir se cacher, fuir et voyager. Elle traverse la Turquie, fait des rencontres, tout en opérant une rétrospective sur son histoire d’amour avec Sinan. Elle ne suit pas les actualités, son geste n’avait pas de but précis. D’ailleurs, ce livre pose à réfléchir sur les motivations de certains jeunes devenus soudainement partis au Djihad: que veulent-ils la plupart du temps ? Exprimer leur colère, trouver leur identité, changer quelque chose, être écouté, soulager leur propre peine par de la cruauté.
Ophélie fait partie de ces êtres perdus, mais sa motivation semble également prendre source dans la symbolique du geste, la beauté du cataclysme. Ophélie est une esthète désorientée.

Reprends toi Ophélie ! Le chaos est à portée de main, la beauté du néant gît dans ton sac à main.

Ce roman envoûtant nous plonge dans les délices de phrases oniriques et sensuelles, et oscille constamment entre pulsions de vie et pulsions de mort. Eros souvent, quand Ophélie se perd dans la volupté et dans les bras des hommes, voire des femmes, Thanatos parfois, lorsqu’elle dépose la bombe, lorsqu’elle boit à outrance, que sa colère la pousse dans ses retranchements.

Ce roman me laisse l’empreinte d’un tableau esthétique et cruel, une sorte de conte tragique et érotique où la morale cède face aux désirs bruts, aux errances de l’expérimentation.

Mon avis

Pour ma part, la lecture de ce roman s’est apparentée a une jouissance littéraire. Les mots parfaitement choisis et agencés entre eux en font une œuvre sensuelle et poétique qui correspond entièrement à mes aspirations. Difficile de conseiller ce roman à tout le monde, mais plutôt à ceux capables d’apprécier une telle qualité stylistique, et à ceux qui savent se détacher du réalisme pour s’évader et lâcher prise. Ce roman est une métaphore à lui seul, une ode à l’extase romanesque, un fantasme verbal. Après la lecture, il m’a habitée plusieurs jours, m’en détacher était douloureux, car persistait le sentiment de l’avoir lu trop vite, alors que j’avais déjà relu dix fois chaque phrase, j’aurais voulu apprendre par coeur des passages entiers.
Par ailleurs, on sent que l’auteure parvient à se détacher des clichés, qu’elle prend plaisir à écrire et à inventer, et tout son bien-être nous revient en boomerang. Ce roman, bien évidemment vous vous en doutiez, c’est de la bombe…

Le signe astrologique du roman

Lion, pour ce roman emprunt d’une grande vitalité mais aussi de mort. Pour la grandeur de l’écriture aussi, on mettrait bien une grande crinière flamboyante en ornement de la couverture, avec le palais somptueux baroque en fond. Il est impossible d’ignorer le Lion, qui donne à se mettre en spectacle, comme cette bombe qui explose. Le lion est un signe de feu, et c’est l’élément qui correspond au livre, le feu pour l’énergie, pour la lumière, pour la guerre.
Et puis il y a le personnage de Sinan, tellement égoïste et impétueux, qui veut tout posséder, Istanbul et ses habitant(e)s. Sinan, en se mettant constamment au-dessus des autres, représente parfaitement le côté sombre du signe.

L’auteur (source Babelio)

« Clarisse Gorokhoff est née en 1989 et a vécu plus de cinq années à Istanbul où elle a notamment achevé son master de philosophie puis créé une foire d’art contemporain abordable. Sa démarche d’écriture la pousse à s’intéresser aux paradoxes qui façonnent nos manières d’être -à la fois triviales et bouleversantes- qui forgent la société de nos jours. »

Extraits et citations du roman

Il est minuit passé. Il reste deux centilitres de raki dans la bouteille et le ciel est empli d’étoiles fixes. La terrasse tangue et, dans l’obscurité, le Bosphore gondole à nos pieds. L’air est léger, il arme nos rires enfantins d’une note de confiance. Cette nuit, rien ne peut se dresser contre nos volontés. La vie est éphémère, la nuit est éternelle, fonçons ! — c’est la vie baroque, le désespoir sublimé.

Tout cri dans la nuit est une menace pour la vie.

On m’a souvent reproché l’état secondaire dans lequel je me trouve quand j’ai bu… Mais c’est quand je suis sobre que je suis véritablement hors de moi : une créature hermétique à toute chose, étrangère à tout le monde, que rien ni personne m’émeut, qui se situe entre la folie et la mort.

 

Ma mère, cette inconnue

J’ai retrouvé Philippe Labro dont j’affectionne beaucoup le style avec ce roman très émouvant. Biographique, il retrace le parcours de la femme de sa vie : sa mère, décédée il y a quelques années à l’âge de 99 ans. Tant qu’elle était en vie il lui était impossible d’écrire sur elle, tout en sachant qu’il finirait par le faire et que la tâche serait ô combien délicate.
Sa mission semble réussie, car depuis quelques jours, l’histoire de Netouchka ne finit pas de me hanter. Même si le portrait qu’il fait d’elle est subjectivé par son amour éternel de petit garçon, il parvient à nous faire ressentir toute la complexité de son personnage. J’ai adoré le caractère de cette Netka, sa force d’avancer, son optimisme, son courage, sa mélancolie aussi.
D’origine polonaise, née de père inconnu comme sa mère et sa grand-mère avant elle, Netouchka dite Netka est abandonnée dès la naissance par sa mère, qui la confie elle et son frère Henri à une nourrice à Genève. Elle revient neuf ans plus tard pour les arracher de la pension et les placer à Versailles en les abandonnant à nouveau. Plus tard, elle annonce à la nourrice qu’elle ne peut plus payer la pension, « Faites ce que vous voulez des enfants. » Survit-on à pareil abandon?
Heureusement, Netka et Henri sont deux enfants adorables et brillants, leur « marraine »  décide de les garder à la pension et de s’en occuper.
De l’abandon maternel, Netka n’en parlera jamais aux siens. Elle taira son passé, ne parlera jamais d’elle, vivra pour les siens et sa descendance. L’auteur devra mener un travail de fourmi pour récupérer et glaner quelques informations.
Petite elle en tire le meilleur, elle sublime sa douleur en poésie. Elle gagne un prix, elle entreprend des études de philosophie, elle rêve de gloire. Et puis, contrainte de travailler, le destin en décide autrement. Elle se mariera avec Jean Labro, de vingt ans son aîné, ils entreront dans la Grande Histoire en cachant des Juifs dans leur villa. De leur grand amour naîtront quatre garçons. Netka passera sa vie à leur donner tout l’amour qu’elle n’a jamais reçu, en renonçant à son talent et son envie d’écrire, mais sans oublier de transmettre cette vocation à son fils Philippe, peut-être pour qu’il termine l’histoire…

Le signe astrologique de ce roman

Taureau. Netka possède toute l’ambivalence de ce signe de terre féminin, dit « négatif ». (Un signe négatif est en principe introverti, soumis et accommodant, porté vers la conservation).
En effet, tout comme Netka, la femme taureau est forte, intelligente, réfléchie, appliquée à l’école, sombrant parfois dans une certaine mélancolie intérieure, ce qui l’amène malgré elle à des périodes de rétrospection quand elle est seule, mais désireuse de rester agréable et magnétique en public, comme Vénus, sa planète maitresse, lui impose.
D’autre part, Netka est épanouie dans la « création », création de poèmes, de récits, conception de ses enfants, le taureau est le signe symbolisant la fertilité. Elle est heureuse dans la stabilité de son foyer, préfère habiter une maison à Montauban que rester dans l’effervescence de la capitale. Elle privilégie le confort de ses proches aux incertitudes.

L’auteur

Philippe Labro, né à Montauban le 27 août 1936, est un journaliste français, écrivain, réalisateur, homme de médias, et auteur de chansons. Il est l’auteur de « Tomber sept fois, se relever huit. »

Extrait choisi

Voilà, j’avais rêvé de gloire et de bonheur.

Ainsi j’avais rêvé que mon oeuvre future,
Me donnerait le nom que je n’ai pas reçu,
Et j’avais espéré que l’injuste nature,
Saurait que j’étais plus qu’elle n’avait conçu.

Mais tout cela n’était que pâle illusion.