Le lambeau

Le chef d’oeuvre est écrit avant le premier mot. Trois années à penser et ressentir l’ont précédé. Cinq cent pages autour desquelles nous percevons l’écho de la lente et profonde inspiration que Philippe Lançon a prise avant d’entamer le récit. Voilà comment naît un chef d’oeuvre : d’un souffle.

Ce roman est le récit de la reconstruction mentale et physique de ce journaliste blessé le 7 janvier 2015 à Charlie Hebdo. Il vient couper court à tout ce qui a été dit avant, pendant et après. Peu importent les livres et les hommes qui ont pressenti l’évènement, les commémorations et les honneurs, ce récit rassemble tout ce qui n’a pas été dit ou vu. De la haine contre les terroristes, vous n’en lirez pas. Ce livre a stupéfait ses premiers lecteurs par son absence totale de colère. Il n’y a pas de joie non plus, pas de projet de vengeance, rien de tout cela : une victime n’a de la force que pour sa propre réparation. 

Réparation grâce aux proches, à la musique, aux souvenirs et la littérature bien sûr. Kafka, Proust, Shakespeare. Ce récit est le journal sincère d’un homme incapable de juger ou de haïr, là où toute son énergie est dévolue à la cicatrisation partielle de son être et de son âme.

Ce jour-là, son dernier propos avec Charb concerne le dernier livre de Houellebecq, Soumission. Une petite blague, une périphrase s’interrompent brutalement sous le bruit des coups de feu. Des cris, un garde du corps qui dégaine, puis les « jambes noires » des tueurs dans la pièce… Une scène tellement rapide qu’elle donne l’impression d’avoir été vécue au ralenti. Faisant semblant d’être mort, allongé face à la cervelle de Bernard Maris décédé, Philippe Lançon aperçoit dans le reflet de son téléphone le trou qui lui fait désormais office de menton et de mâchoire. Après dix-sept passages au bloc, il se surnommera l’homme-lambeau. 

De la Salpêtrière aux Invalides, constamment sous surveillance rapprochée, neuf mois d’opérations et de rééducation vont jalonner son existence, mettre en péril son couple. Ecrire sur une ardoise, attendre sur des brancards, s’alimenter par sonde gastrique, s’endormir grâce aux somnifères, devenir dépendant des soignants et accroc de sa chirurgienne, écrire avec trois doigts le menton qui fuit et la bouche qui coule, tendre son front pour se faire embrasser. Se repasser le film de ce qui a été, de ce qui aurait pu se produire si. Se focaliser sur des détails, sur son téléphone portable perdu le jour des attentats, son vélo abandonné dans la rue, son billet d’avion à annuler. Se créer des obsessions pour déplacer la sidération. Refaire le film de la veille, de l’avant-veille, de tout ce qui a contribué à ce qu’il se trouve dans cette pièce, à ce moment-là, un livre à défendre, un album de jazz à montrer. Jouer avec le conditionnel du destin.

Gueule-cassée, miraculé, mutilé. Le corps passe avant l’esprit. Survivre de ses blessures est devenu la priorité numéro une de Philippe Lançon. Quelques mois après l’attentat, il n’a rien à penser de l’Islam et du gouvernement : incapable de parler, de boire et de s’alimenter, l’homme a déserté le journaliste, il fuit les médias, la sur-information.

Extrêmement seul bien qu’entouré de son frère, ses parents, sa petite amie, ses amis, l’homme-lambeau est comme désolidarisé de l’événement dont il est issu. Lorsque les frères Kouachi sont tués, son frère bondit gaiement dans sa chambre d’hôpital pour lui annoncer, « Ils sont morts ces connards! » Philippe a alors un mouvement de recul : il n’y a plus de place en lui, ni dans sa chambre, pour la violence.

Après le temps de la chirurgie vient le temps de l’indépendance : la réhabilitation sociale est vécue comme une épreuve hautement difficile, parce qu’il n’est plus protégé ni réconforté comme au début, il ne bénéficie plus de l’aura initiale là où il en a le plus besoin, il lui faut réapprendre à vivre et se débrouiller seul, se déplacer sans protection policière, ne pas avoir peur dans le métro et reprendre ses projets.

Pourquoi faut-il lire ce livre ?

La plupart des avis sont unanimes : il faut lire ce livre. Bien sûr, c’est un petit pavé, et l’on ne peut garantir de passer « un bon moment » tant les sujets abordés sont graves. Toutefois, il fait désormais —hélàs !— partie de notre histoire, il est un pan de l’Histoire-même, ce premier attentat islamiste en France a malheureusement marqué un tournant sociologique. Depuis nous vivons dans la crainte, même si nous continuons à vivre. C’est le témoignage d’un homme au coeur du désastre, et sa reconstruction est la nôtre. Son histoire conceptualise la blessure collective, nous devons en prendre connaissance, c’est un livre sublime et nécessaire. C’est une oeuvre unique, au souffle puissant ; l’esthétique remplace l’horreur grâce à l’Art et la littérature placés autour de la guérison.

Merci aux éditions Gallimard pour cette lecture.

Le symbolisme buccal

Ce roman a souvent résonné en moi de façon un peu particulière, de par mon métier de dentiste. Le titre « le lambeau » correspond à un terme très utilisé en chirurgie buccale —lambeau  gingival, lambeau d’accès— rejoignant le domaine de la stomatologie et de la chirurgie maxillo-faciale, service où a été soigné Philippe Lançon.

Le sujet de ma thèse était « l’abord psychologique du patient au cabinet dentaire », la bouche est non seulement le carrefour des sens et des fonctions vitales (manger, parler, respirer) mais aussi un lieu érotique, un endroit intime. Etre mutilé à cet endroit atteint de plein fouet notre intégrité psychique, virilité pour un homme, et par là notre humanité.  Philippe Lançon semble avoir été dépourvu soudainement de ses larmes ou d’une quelconque révolte. Plus de désir, tout s’est envolé le jour où on son visage s’est fait détruire.

Lorsque Philippe Lançon raconte que des poils lui poussent à l’intérieur de la bouche, —on lui a greffé une partie de jambe, le péroné, pour reconstituer le menton et une partie de la lèvre— on ne peut que s’interroger sur la façon de tolérer psychologiquement un tel transfert de ses propres organes ! Combien de temps faut-il au corps et à l’esprit pour accepter et tolérer ce nouveau visage ?

Un autre phénomène buccal incroyable est décrit dans le roman : le lambeau greffé subit quelques échecs à cause d’un « oriostome » : un oriostome est un petit canal étroit, une communication entre l’intérieur et l’extérieur de la bouche. Dans son cas, cet oriostome s’est formé naturellement pour reproduire le parcours de la balle tirée, le corps ayant cru devoir maintenir cet orifice…

Le signe astrologique du roman

Cancer, un signe d’eau (vulnérabilité, sensibilité et douceur), féminin (l’Art, l’inconscient, la rétrospection) et symbole de protection pour ce roman dont la quasi-totalité se déroule dans un hôpital. La personne cancer, par réflexe d’auto-défense, se recroqueville sur lui-même, protégé par sa carapace qu’il s’est lui-même construit : ici, ce sont les mots, les livres et ses proches. Le cancer est souvent désigné pour traduire l’insécurité personnelle : c’est l’état dans lequel a été plongé l’auteur à cause de l’attentat.

La « planète » qui régit le cancer est la lune. La lune régit les instincts, l’émotivité, la rétrospection, l’enfance et les souvenirs. En effet, le passé, les anecdotes, et les souvenirs transparaissent comme fil conducteur du roman.

Extraits et citations du roman

  • Lorsqu’on ne s’y attend pas, combien de temps faut-il pour sentir que la mort arrive ?
  • « La tentation du chirurgien est d’aller le plus loin possible, de s’approcher de retouche en retouche du visage idéal. Evidemment, on n’y arrive jamais et il faut savoir s’arrêter. » C’est pareil avec un livre, lui avais-je répondu. On essaie de rapprocher celui qu’on écrit de celui qu’on imaginait, mais jamais ils ne se rejoignent, et il arrive un moment où, comme vous dites, il faut savoir s’arrêter. Le patient reste avec sa gueule tordue, ses cicatrices, son handicap plus ou moins réduit. Le livre reste seul avec ses imperfections, ses bavardages, ses défauts. Nous en avions banalement conclu que l’horizon n’est pas fait pour être atteint.
  • « Et ce sont les violents qui l’emportent. »  Matthieu.

L’auteur

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Philippe Lançon est un journaliste et écrivain français né en 1963 à Vanves. Diplômé du CFJ (promotion 1986) est journaliste au quotidien Libération, chroniqueur et critique littéraire, avec une passion particulière pour la littérature latino-américaine. Il a longtemps tenu la chronique Après coup consacrée à la télévision, et a participé au lancement des pages Portrait.

Il est également chroniqueur pour l’hebdomadaire Charlie Hebdo et à partir de fin 2014 devient un membre de la tribune « théâtre » du Masque et la Plume sur France Inter.

Le 7 janvier 2015, il est gravement blessé au cours d’un attentat contre Charlie Hebdo, ce qui l’amène à subir une intervention chirurgicale lourde de quatre heures au niveau du visage. Il subira jusqu’à 17 opérations de la mâchoire.

Vers La Beauté : chronique et interview

La Chronique de la GROUPIE !

La groupie a lu le livre un mois avant sa sortie et l’a relu deux fois et demi les semaines qui ont suivi. La groupie a corné toutes les pages en haut et en bas. La groupie s’est ensuite rendue au musée d’Orsay exprès pour prendre le livre en photo car la moitié du roman s’y déroule. La groupie a préparé toutes ses questions sur un petit carnet et est remontée à Paris pour interviewer l’auteur le jour J de la sortie dudit livre c’est-à-dire aujourd’hui et ce malgré les menaces de grève. La groupie a pu étayer sa chronique dans le train du retour et l’a mise en ligne dans un état d’excitation maximale, pleine de cette hyper stimulation intellectuelle d’échanges passionnants. Oui la groupie est fière, la groupie c’est moi.

Mise en garde : Lecteurs, si vous espériez lire une quelconque ligne objective de ma part sur ce roman, attendez la prochaine chronique. Constatez par vous-mêmes ! UN: Le livre est un roman de DAVID dont DEUX : le titre contient le mot « beauté » , TROIS : publié chez Gallimard dans la collection blanche, et enfin QUATRE : reliant la littérature à l’Art! A quel moment pouviez-vous compter sur un avis impartial ?!

Le roman

Antoine Duris vient de postuler à Orsay, il désire être gardien de salle, veilleur de beauté. Cet éminent professeur aux Beaux-Arts de Lyon a décidé de changer de vie. Il a déménagé à Paris, résilié son abonnement EDF, éteint son portable. Aucun membre de sa famille ni connaissance ne pourra ni le joindre ni le trouver. Mathilde Mattel, la DRH en charge de l’entretien, trouve Antoine surqualifié mais intriguant, elle décide de l’embaucher.
Chaque jour, Antoine reste des heures à contempler le portrait de Jeanne Hébuterne, affichée durant l’expo temporaire sur Modigliani. La beauté se dégageant de la toile semble apaiser Antoine, mais de quoi ? Petit à petit Mathilde le fait parler : lui qui voulait se soustraire au monde dévoile dans la deuxième partie la triste histoire qui l’empêche d’avancer. Antoine a soudain besoin de Mathilde, il lui demande de prendre la route avec lui sur les traces de son passé.

« Ils s’échappèrent comme deux voleurs de beauté. »

Bien avant Orsay, Louise a quitté Antoine au bout de sept ans de relation. Sans excuse valable, sans autre homme dans son paysage. Juste parce qu’elle n’envisageait plus l’avenir à ses côtés. Y-a-t-il pire raison ? Sans colère possible, Antoine a du faire face à l’acceptation. C’était sans compter sur un événement traumatisant d’une autre envergure…
L’histoire d’Antoine glisse soudain vers celle de Camille, jeune fille brillante et mélancolique qui fut son élève, rencontrée peu après sa rupture. Pour elle aussi Art et Peinture ont joué un rôle essentiel dans son existence. Mais jusqu’à quel point ?

Vers la beauté livre une réflexion sur l’Art, l’Art-refuge, l’Art-médicament, l’Art-lieu de rencontre. l’Art est notre inutile nécessaire, une protection inconsciente, ce roman nous initie à l’essence salvatrice de la sublimation.

Mon avis

Un roman de David Foenkinos c’est avant tout un univers, un concept confortable et subtil, d’une humilité envoûtante. Ses fidèles retrouveront des détails appartenant à d’anciens romans (la ville de Crozon citée, le jus d’abricot) et les prendront comme une récompense à leur assiduité. Son écriture pudique et lumineuse, sans besoin d’artifices et de procédés de forçage, vous catapulte à la dernière page pour soudain vous faire éprouver la douleur aiguë de l’achèvement.
Cet opus est dans la lignée de la délicatesse, ou de nos séparations, des tranches de vie qui ressemblent aux nôtres et nous éclairent. Par son thème, il rejoint aussi le chef d’oeuvre Charlotte. Camille est un peu la renaissance de Charlotte, un drame dans la beauté.

Elle comprenait la puissance cicatrisante de la beauté. Face à un tableau, nous ne sommes pas jugés, l’échange est pur, l’oeuvre semble comprendre notre douleur et nous console par le silence, elle demeure dans une éternité fixe et rassurante, son seul but est de vous combler par les ondes du beau.

Le signe astrologique du roman

Cancer. Pour les personnages discrets, à la personnalité effacée, timide, recroquevillés sous une carapace et leurs secrets. Antoine et Camille, rendus vulnérables par la vie m’ont tour à tour évoqué ce signe lunaire et sensible. Signe d’eau le cancer est émotif, sentimental, nostalgique. Signe ambitieux cependant qui avance de côté à la manière du crabe, jamais frontalement, sait-on jamais ce que la vie est capable de réserver.
C’est un signe négatif dit « féminin », et le sujet de l’Art retrouvé à de nombreuses reprises fonctionne bien avec l’esprit de création et l’inconscient régis par la Lune, la planète maîtresse du signe.

Citations du roman

Son visage ressemblait à un roman dont on n’a pas envie de tourner les pages.

Les ruptures existent longtemps avant le matin où l’on se dit « c’est fini ».

Il semble tout à fait possible d’interpréter la personnalité de quelqu’un en observant simplement la relation qu’entretient cette personne avec ses cheveux.

Quelques questions à l’auteur

Bonjour David, bravo et merci pour ce nouvel opus. Comment s’est passée la rédaction du roman ?

Pas aussi facile que je l’aurais voulu, la première partie a été longue, j’ai pris plus de plaisir à la rédaction de la deuxième, la vie d’Antoine, sa rupture avec Louise. C’est ça qui m’intéresse je crois, ajouter des histoires dans le roman. Comme l’extrait sur l’étudiante, lorsqu’elle croise son ancien professeur : elle le couvre d’éloges et Antoine naïvement prend son admiration pour du désir, il ose alors une proposition déplacée et offusque son ancienne élève. J’aime écrire sur les situations ambiguës.

Les personnages découvrent le pouvoir cicatrisant de l’Art. L’Art permet-il de tout guérir ?

Je me suis construit sur cette idée oui, les livres à 16 ans m’ont permis de guérir d’un gros problème de santé. Aujourd’hui je dirais que l’Art est une possibilité.

Deux personnages différents au rôle peu reluisant portent le prénom de Sabine. Une vengeance personnelle ?

Non, même pas! J’avais juste l’envie de mettre des liens entre les parties du livre. Cela passait aussi par un prénom.

Louise quitte Antoine sans raison, au bout de sept ans, sans autre homme en vue. Ça existe vraiment des femmes comme elle ..?

Oui je pense… Pourquoi ce n’est pas crédible (Sourire) ? D’ailleurs elle ne le quitte pas sans raison, elle en a une excellente : elle ne se voit pas faire d’enfants avec lui. Oui je sais c’est terrible.

Faut-il lire ce roman pour l’histoire d’Antoine et Camille ou pour Jeanne Hébuterne?

J’ai volontairement coupé une bonne dizaine de pages sur la vie et l’oeuvre de l’épouse de Modigliani, je me devais d’aérer la narration. Je peux fournir la version longue si besoin.

J’imagine que la promo du roman est intense, quelles sont les dates prévues ?

J’ai déjà fait pas mal d’interviews et ça va continuer, mais pas de promo et déplacements dans toute la France cette fois-ci, j’ai beaucoup de travail et de projets, entre cinéma et écriture. Je dédicace cependant dans trois endroits à Paris prochainement :

– Dimanche 25 mars à 11H30, à la librairie Le divan.

– Vendredi 30 mars à 18h, chez Gibert Joseph.

– Mercredi 4 avril à 18h, à la Fnac Montparnasse.

Merci David Foenkinos d’avoir répondu à mes questions, et pour le jus d’abricot.

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La photo de la groupie

 

NB : pour ceux qui se demandaient, non Antoine Duris n’a pas de lien de parenté avec l’acteur.

Quoi de neuf cette semaine ? Eparse chez Ernest Lire, David Hockney Prix Anaïs Nin 2018, L’invention des corps chez BOLD

Un début de semaine riche en évènements !!

Eparse dans la nouvelle BOX d’Ernest

Nous avons commencé la semaine avec un très beau partenariat, celui d’Ernest, un media littéraire qui aime les blogueurs !

Pour ceux qui ne connaissent pas Ernest :

« Découvrez un véritable guide d’achat pour vos livres ainsi que notre box de livres ! Pour parcourir de nouveaux horizons littéraires, pour sortir des critiques convenues, découvrez le magazine Ernest. Chez Ernest Mag, toutes les littératures sont à l’honneur. »

Proposé par Amandine de  Livresse Littéraire ,nous avons validé le roman Eparse de Lisa Balavoine publié chez Lattès en janvier 2018. Eparse est un roman sociétal qui parle à plusieurs générations, aux femmes comme aux hommes, à lire et à offrir… On le voit partout sur la toile depuis sa sortie, il représente la communauté Bookstagram à merveille ! Vous pouvez retrouver ma chronique ici, et l’interview de Bénédicte ici .

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Si vous voulez vous procurer la Box, cliquez sur ce lien

 

Vie de David Hockney élu Prix Anaïs Nin 2018

FullSizeRender-3.jpgCrédit photo @juliopatti

Lundi 12 février, dans le grandiose Théâtre de l’Odéon, s’est tenue la soirée de remise du Prix Anaïs Nin 2018. C’était une soirée magnifique et festive, plus d’une centaine de personnes étaient réunies pour remettre le Prix à la lauréate. Ce prix a été fondé en 2015 par Capucine Motte et Nelly Alard, il récompense une plume singulière et audacieuse, empreinte de poésie et mettant en valeur le monde anglo-saxon.

Après délibération, le jury a élu le dernier roman de Catherine Cusset  (cliquez ici pour lire l’article de Livre Hebdo) qui était en compétition avec le très beau  Fugitive parce que reine de Violaine Huisman.

Ce Prix 2018 récompense ainsi Catherine Cusset pour l’ensemble de son oeuvre.

A propos de ce roman :

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Je peins ce que je veux, quand je veux, où je veux

Après l’histoire bouleversante de Thomas dans L’autre qu’on adorait , Catherine Cusset romance ici la vie du célèbre peintre David Hockney.

Naissance en 1937 à Bradford. Londres, New York puis la Californie, Los Angeles : SA ville, cette ville dont lumière et piscines ont fait la célébrité de ses toiles colorées.
On rencontre les personnages de sa vie, ses parents, ses professeurs et ses amants dont Peter, le seul qui lui ait causé un chagrin immense, représenté dans sa célèbre toile  Portrait d’un artiste, (en bas à droite sur la photo ci dessus).

On ne peut lire un tel roman sans aller enquêter et rechercher sur internet les oeuvres dont l’auteur décrit parfaitement la genèse. la toile de sa vie se déroule sous les événements qui ont inspiré ses plus grandes peintures.

Si je devais retenir une chose de ce roman c’est sans doute la ligne de conduite de David Hockney, celle qui l’a mené au succès dès ses 30 ans : travailler oui, mais peindre en se faisant plaisir, peindre ce qu’il aimait sans penser à ce qui se vendait. À contre-courant du mouvement abstrait il a su faire revivre le figuratif. David Hockney a surtout su mettre sur la toile sa liberté infinie de vivre et de penser.
Sa réussite ressemble à un conte de fée, celui du petit garçon d’un milieu modeste qui va vivre le rêve américain, mais c’est avant tout la vie d’un homme qui a su comprendre très tôt comment utiliser son incroyable don, ce personnage était créé pour interpréter le Prix Anaïs Nin! Bravo à la lauréate, en photo ci dessous entourée de Capucine Motte et de Nelly Alard les organisatrices.

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Crédit photo : @juliopatti

L’invention des corps inaugure la section littérature dans Bold magazine !

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J’ai l’immense honneur et joie d’inaugurer la rubrique Littérature de BOLD Magazine, média/mag culturel bimestriel basé au Luxembourg, gratuit et consultable sur le net.

Pour le premier mag de l’année, je reviens sur L’invention des corps de Pierre Ducrozet, Prix de Flore 2017, ce roman correspondant parfaitement selon moi à la cible du mag, mixte tendance masculine, moderne et résolument ancrée dans notre époque.

Pour les deux coups de coeur, j’ai nommé Les fantômes du vieux pays (The Nix) de Nathan Hill paru chez Gallimard à la rentrée dernière et Nos héros secondaires de SG Browne paru aux Editions Agullo. Ils s’inscrivent tous deux dans l’ère du temps et je l’espère plairont aux lecteurs ciblés par le mag !

Vous pouvez retrouver l’intégralité de ce nouveau mag Ici  et mon article p.22, et les suivants deux fois par trimestre !

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Bold mag #50

 

Ma première fois aux 68 premières fois

Enfin, cette semaine de février se caractérise par un dernier évènement : Les 68 premières fois ont lancé leur sélection !!

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C’est la première fois que je participe à cette aventure et je m’en réjouis! Félicitations aux organisatrices !

 

 

 

Fugitive parce que reine

Premier grand coup de cœur 2018 avec Fugitive parce que reine de Violaine Huisman.

Il est question d’une mère et ses deux filles, de leur immense amour.
Ce roman a le génie de sa construction. Pour raconter sa mère, l’auteur ne commence ni par le début ni par la fin, mais par le milieu, c’est-à-dire sa mère comme elle l’a connue, jugée, aimée et détestée avant de la comprendre.

L’auteur nous livre cela dans une première partie, son enfance brutale, chaotique, le récit autobiographique de sa propre enfance, autour d’une mère que l’on dit d’emblée «malade» ou « maniaco-dépressive », un père qui leur rend visite le soir, irréprochable, intouchable, LE père, celui qui a l’argent, celui qui reste calme, celui qui mène sa vie. Une mère qui fait des crises, internée, une mère dont on vide les cendriers, une mère qui raconte des choses que l’on ne voudrait pas entendre, une mère fantasque dont on a honte et fière en même temps auprès des copines. Une mère que l’on aime, infiniment.
Et puis il y a une sœur aînée, qui nous tient les doigts pour s’endormir. Une sœur avec qui l’on partage cette mère un peu spéciale. Cette soeur qui ne quitte pas le roman, cet autre témoin de cette enfance si peu ordinaire.

Deuxième partie, on passe de l’autobiographie de Violaine à la biographie de Catherine, la mère. Et là tout s’éclaire. Catherine a eu mille vies avant d’avoir ses filles. Catherine danseuse, Catherine pauvre, Catherine différente aussi. Qui ne finit pas «maniacodépressif » avec un passé aussi surchargé ? Qui ne revendique pas sa liberté de femme, d’épouse, de mère après une enfance à l’hôpital, une mère distante, un père pervers, un mari excessif ? Six noms différents ?

Dans la troisième partie, Violaine devenue adulte reprend la narration, elle a le recul sur l’histoire et nous aussi, on fait désormais partie de l’histoire. Le roman se referme sur notre âme bouleversée.

C’est l’histoire sublime d’une femme extra-ordinaire dont la beauté n’avait d’égale que l’immense amour qu’elle portait en elle.
L’écriture est splendide, fluide, percutante, bouleversante. 
Magnifique premier roman !!

Le signe astrologique du roman

Lion ! Un signe de feu pour cette histoire de femme hors du commun ! Lion pour son endurance, pour son énergie, sa dignité aussi, son goût du spectacle et de la danse, son tempérament libre, colérique, hautain et condescendant parfois.
Une femme qui n’en ressemble à aucune autre, qui se distingue de la masse ne pouvait être classée dans aucune catégorie ! Il est impossible d’ignorer le Lion, c’est une personnalité spectaculaire qui fait forte impression, mais aussi chaleureuse et positive qui fait entrer le soleil dans la vie de ses proches. Le lion est quelqu’un qui nous agace mais dont on a du mal à se séparer !
Le lion aime l’argent, ce qui brille : Catherine ne pouvait se contenter d’une vie de provinciale, elle en voulait plus, elle n’a pas pu résister à tomber dans les bras d’un homme riche…
Le lion régit également la maison V, celle de la créativité, de l’art et du spectacle.

Extrait choisi

« Pour maman, être une mère suffisamment bonne n’avait rien d’une évidence. Aux demandes incessantes du nourrisson, à l’aliénation de la maternité, et aux bouleversements affectifs, à la crise identitaire que représentait le fait de devenir mère, vu son parcours, sa maladie, son passé, elle ne pouvait que répondre de manière violente, imprévisible, destructrice, mais aussi avec tout l’amour qu’elle n’avait pas reçu et rêvait de donner en retour. Cet amour fou, cette passion intenable que représentaient deux moutardes avec leurs emmerdements à tous âges, cet amour qui n’en finissait pas, qui ne pouvait finir, qui survivait à tous, flambait plus haut que tout, pardonnait tout, cet amour qui la faisait nous appeler, quand nous n’étions pas des petites connes ou des salopes ou des pétasses, mes chéries adorées que j’aime à la folie, cet amour la fit vivre autant qu’elle le put.

Un certain M.Piekielny

J’ai fait quelque chose de pas bien. Beaucoup d’entre vous vont hurler ou esquisser une moue méprisante, voilà : j’ai bâclé La promesse de l’Aube pour lire le roman de François-Henri Désérable. Nommons-le FHD, ça lui donne un côté BHL.
J’ai ainsi sélectionné les chapitres essentiels me permettant d’appréhender « Un certain M. Piekielny » sans passer pour une ignare attardée. Oui, j’ai donné l’avantage à mon contemporain plutôt qu’à son prédécesseur —pourtant très moderne pour son époque— parce que le premier n’est pas encore mort et mérite d’entendre des éloges avant de décéder.
Lire Francois-Henri Désérable. J’avais des a priori, un nom pareil, un ancien livre titré pompeusement « Evariste », un grand père vénitien -la chance- quand même tout cela faisait prétentieux, ou alors j’étais impressionnée, ou jalouse, je craignais une lecture hermétique et un étalage de connaissances, j’avais des a priori donc, mais une certaine curiosité de découvrir la plume de cet auteur qui a le même âge que moi, car oui ça y est, je suis arrivée à cet âge-là, celui où l’on peut connaître des écrivains du même âge que soi et qui ont une page Wikipedia. Ce qui m’a décidé c’est d’avoir fait un selfie boomerang avec FHD. Tous les auteurs ne sont pas forcément adeptes du selfie boomerang et soudain FHD et son roman m’ont paru tout à fait accessibles.
C’est ainsi que dès le début, ce roman m’a paru tellement familier de mon époque, de mon quotidien, que lire la biographie, autobiographie de Gary/Désérable, y trouver tant d’anecdotes, sentiments ou lieux géographiques communs, c’était un peu comme si j’étais le maillon suivant de la chaîne, d’où cette chronique où je parle de moi en parlant de FHD qui parle de lui en parlant de Romain Gary.
FHD commence son roman par une scène que j’ai bien connue, celle où un jeune homme part en voyage dans les pays de l’Est pour un enterrement de vie de garçon. Comme FHD, il y a deux ans, mon cher et tendre non plus n’avait pas eu le choix, « parce que vois-tu mon amour, qu’y pouvons nous si le futur marié est amateur de patins et de crosses, s’il rêve d’assister aux championnats du monde, et s’ils ont lieu cette année en Biélorussie où les filles sont si belles et si blondes et si promptes à se dévêtir ? » bon, tout le monde ne finit pas à Vilnius devant la maison de Gary. C’est pourtant ce qui arrive au narrateur qui se remémore alors une phrase de La promesse de l’aube : « Au n°16 de la rue Grande-Pohulanka, à Wilno, habitait un certain M.Piekielny ». C’est à ce moment précis qu’il lance à la recherche de cette petite souris triste.
Parce qu’il a pressenti que je n’aurais pas lu La promesse de l’aube à temps, ou pour éviter tout handicap à son lectorat, FHD a pris un soin particulier à retranscrire tout ce que Gary a écrit sur Piekielny. Puis laissant ses pensées dériver et opérer des analogies logiques entre sa vie et celle de Gary, il entreprend de rassembler les rares pièces du puzzle Piekielny. Nous voici donc plongés entre Vilnius et Paris, entre Gary et Désérable.
FHD nous parle des études de Gary, celui-ci avait choisi droit, parce qu’il ne savait pas, pour faire plaisir à sa mère, alors qu’il va devenir un grand écrivain; cela nous renvoie à l’auteur, qui s’est également inscrit en fac, pour faire plaisir à sa mère, alors qu’il va devenir un grand écrivain; alors cela me renvoie à moi-même, qui me suis inscrite en fac, suis devenue dentiste, pour faire plaisir à ma mère, alors que je voudrais devenir une grande écrivaine. Gary n’a pas connu le succès tout de suite, comme FHD a essuyé vingt lettres de refus pour son premier manuscrit, comme j’en ai moi-même essuyé dix pour un premier roman que je viens d’envoyer (oui c’est un aveu, à prendre ou à laisser).
On a tous un Clément dans sa vie -comment ça pas vous?- on a tous été profondément marqué par le CPE, on a tous, à dix sept ans, détourné la phrase de Rimbaud, car oui on est trop sérieux quand on a 17 ans, et puis oui, on a tous trouvé que le titre du dernier FHD faisait penser à un certain monsieur Bikini.
Ce roman donc, en plus de nous faire partager la passion Gary, est un excellent jeu de miroirs entre l’auteur et son lecteur, une mise en abyme réjouissante, tout ça dans un style narratif drôlissime et aéré.
J’ai appris souvent, j’ai ri aux éclats parfois, mais j’ai vraiment lu. C’est bien moi qui ai lu et non pas un être factice créé par mon orgueil et mon imagination.

L’auteur

François-Henri Désérable, né le 6 février 1987 à Amiens, est un écrivain et ancien joueur de hockey sur glace français. Pour le reste de sa biographie, vous pouvez lire son roman Un certain M.Piekielny.

« Les cours reprirent; je n’y retournai pas. On me croyait sur les bancs de la fac : j’étais à la bibliothèque où je lisais, j’écrivais. Je ne savais pas alors que toute ma vie allait tenir dans ces deux verbes, au point qu’elle se confondrait avec eux.

Le signe astrologique du roman

« Gary nous dit donc que M.Piekielny ressemblait à un souris triste, méticuleusement propre de sa personne et préoccupée. Il nous dit aussi qu’il avait l’air discret, effacé, pour ne pas dire absent. »

Avec si peu d’informations, M.Piekielny pourrait être capricorne. Saturnien pour cet air triste et préoccupé (les capricornes sont loin d’être exubérants, ils regardent le plus souvent leurs pieds) et capricorne aussi pour le méticuleusement soigné, les hommes capricornes n’en font pas des tonnes mais ont une certaine idée de l’élégance. Capricorne aussi pour sa discrétion, l’absence de traces qu’il a laissé… Jésus aussi était capricorne 🙂

Extraits choisis

A Venise, à propos de Canaletto, le peintre du tableau « La place Saint Marc » :

« Si le peintre, me dis-je, devait revenir aujourd’hui dans la cité des Doges, deux cent cinquante ans et quelques après sa mort, il ne serait pas complètement dépaysé.
Alors bien sûr il aurait sans doute quelques motifs de stupéfaction : il s’étonnerait certainement de voir des barques sans rames qui semblent mues par la seule force de l’esprit; il serait apeuré par ces insectes aux trajectoires si droites et qui laissent des nuages éphémères, le blanc jailli de leurs ailes finissant par se dissoudre dans le bleu du ciel; il s’inquiéterait de savoir où sont passés les Dalmates, les Albanais, les Flamands, les Grecs, les Milanais, les Tartares, les Mongols, et il se demanderait de quelles contrées lointaines proviennent ces hordes barbares portant des bananes autour de la taille, des chaussettes dans leurs sandales, leur inculture en bandoulière et, au bout d’une perche, cette drôle d’amulette qu’ils brandissent si souvent face à eux. »

« Qui n’a jamais entendu le cri d’une mère découvrant le corps sans vie de son enfant n’a jamais entendu de cri. »

« Qu’est-ce qu’un mensonge, sinon une variation subjective de la vérité ? »