La nuit après nous

Quand Mona tombe amoureuse de Vincent, elle devine déjà que cette passion n’est qu’un prétexte aux réminiscences de l’enfance et à raconter enfin son histoire.

« J’écris parce que j’ai cessé de croire que je pouvais laisser cette histoire hors de moi, grandir n’a pas suffi. Chaque matin persévère mais le passé partout bondit. J’avançais dans la vie avec les yeux de ma mère, un œil qui regarde et l’autre qui oublie. Je croyais qu’il était inutile de s’attarder, je n’avais rien compris. Je me demande si j’ai habité cette vie ou si j’ai juste attendu quelqu’un devant un robinet d’eau froide. »

Dès sa naissance, son père lui apprenait à voler au supermarché. Quand d’autres enfants vaquaient à leurs cours de piano ou de tennis, Mona volait comme elle respirait. Bien habillés, polis, la caissière n’aurait pu se douter que chaque semaine, père et fille pillaient les rayons. Elle veut qu’il soit fier, son père, et surtout qu’il rentre heureux le soir à la maison. Qu’il ne lève pas la main sur elle, ni sur sa mère. Alors elle s’applique à la tâche.
Pour comprendre d’où vient la colère du père, Mona remonte dans les années 60. Les parents de sa mère fuient la Tunisie, débarquent en France dans la plus grande misère. Déscolarisée, perdue, sa mère se marie au premier venu. Myope, elle ne travaillera jamais et subira son existence, son mari aigri, voleur et malheureux. Et Mona lâchera la main de la petite fille détruite.

C’est un texte qui doit sa beauté à sa maturité, à la force des mots si longtemps retenus. Il est servi par une écriture imagée, des scènes sensibles et une narration très fluide, pour que vous en ressortiez totalement bouleversé. J’ai lu la moitié en larmes, avec en tête une seule question : que peut-on faire contre la colère originelle des hommes ?

Je vous le recommande, ce livre est magnifique.

« Quelque chose se refermait sur nous, le beau qu’on a rêvé, le bleu qu’on n’a pas peint, minuit jamais atteint. »

Les envolés, Étienne Kern

Il y a quelques mois, un homme m’a appelée pour me proposer un saut en parachute. J’ai dit oui pour lui faire plaisir et j’ai raccroché. Puis j’ai réfléchi, je l’ai rappelé et j’ai dit non.
Non, je n’ai pas besoin de sensations fortes en ce moment, tout va bien, je ne suis pas un oiseau, je n’ai pas envie de voler. Encore moins de sauter dans le vide.

En commençant ce livre, j’ai vite compris que je partageais la même interrogation que son auteur, Étienne Kern. Que recherchent les envolés ? Ceux qui sautent, d’un avion, d’une tour ou d’une fenêtre ? A quoi pensent-ils, à quoi rêvent-ils, au moment de s’élancer ?

C’est à partir d’une histoire vraie, la chute fatale de Franz Reichelt et son parachute expérimental du haut de la Tour Eiffel, filmée en 1912, que l’auteur a bâti son roman. « Tu étais tout ce qui m’obsède. Le souvenir des corps qui chutent. Cette vérité si troublante : l’expérience du vertige n’est pas la peur de tomber mais le désir de sauter ».

Franz vient de Bohême et s’installe à Paris en tant que tailleur. Il commence le métier auprès d’Antonio, un éternel insatisfait, qui se lance le défi insensé de construire un avion. Son obsession finit par avoir raison de lui et il laisse son épouse veuve à 28 ans, un nouveau-né dans les bras.
En Emma, Franz retrouve le spectre d’une femme qu’il a aimée et perdue. Hélas, il semblerait que l’histoire du premier amour se répète sans fin.
« Les gens que nous aimons, nous ne pouvons rien pour eux ».

Impossible de ne pas être touché par la grâce et la pureté de ce roman, comme la façon de décrire la naissance du sentiment amoureux « Franz sentit remuer en lui des souvenirs mystérieux et apaisants, comme les prières qu’on apprend dans l’enfance et dont, parfois, quelque chose remonte à la mémoire ».
L’émotion y est distillée avec subtilité, et les personnages nous envahissent de leur folie mélancolique. Il n’y a pas un mot en trop, c’est un texte qui interroge notre part de rêve et nous place face au vide de l’existence et à la tentation de l’abîme.
À lire absolument.🪂

La définition du bonheur

Vous l’envisagez comment, vous, le bonheur ?
Comme Clarisse, à travers une fragmentation d’expériences intenses, ou plutôt comme Ève, dans une continuité docile et rassurante ? Peut-être possédez-vous votre propre définition du bonheur, votre recette pour être heureux, ou du moins le moins malheureux possible.

L’une habite Paris, l’autre New York. Ève rencontrera Clarisse, parce qu’un lien très fort les unit, mais pas tout de suite. Pour l’instant, elles ont beaucoup de choses à vivre. On fait leur connaissance à travers les événements marquants de leur existence, les joies et les drames, les bonnes nouvelles et les trahisons. Pour Clarisse, le mot bonheur semble s’accorder avec la notion de liberté, d’indépendance, de voyages, d’absence d’attaches matérielles, à l’image de son appartement parisien, un petit cocon de lumière au septième étage. Elle a élevé ses trois garçons presque toute seule, les hommes de sa vie sont tous partis, sauf le dernier. J’ai beaucoup aimé leur portrait, Hendrick l’étudiant égoïste, François le peintre bipolaire, ou Boris le Russe jaloux maladif, dont elle dira : « Il y a quelque chose de rassurant dans la possession. »
Ève connaitra elle aussi, comme toutes les femmes, son lot de frayeurs, de joie et de passages à vide.
L’Art de Catherine Cusset, au-delà de vous servir des personnages réalistes et hautement attachants, c’est de vous marquer à vie, par des émotions, ou des petites phrases.
Impossible de passer à côté de ce roman en cette rentrée littéraire !

Copies non conformes, Alix Ohlin

✨La soeur prodigieuse✨

Elles sont canadiennes et portent des noms d’oiseau. Lark et Robin sont demi-soeurs et n’ont pas de père, elles se sont élevées ensemble car leur mère Marianne les laissaient seules la plupart du temps. Le seul amour qu’elles ont reçu est celui qu’elles se sont donné. Dès qu’elle a pu partir, Lark a obtenu une bourse et a rejoint les Etats-Unis pour y faire ses études. Robin la rejoindra l’année suivante, ne supportant plus sa relation avec Marianne. Leur lien semble indéfectible, leur soutien mutuel ne connaît aucun limite. Lark suit des cours de cinéma pour devenir monteuse, quant à Robin elle excelle en tant que pianiste. L’une est travailleuse, l’autre a du talent. Lark reste dans l’ombre tandis que Robin est une jeune fille entière, rebelle, au caractère de diva.
Elles étudient et trouvent des petits boulots pour payer leur loyer en parfaite autonomie. Au fil des rencontres, leur chemin va pourtant finir par diverger. Jusqu’alors inséparables, elles partiront chacune de leur côté satisfaire leurs ambitions. Robin abandonnera brutalement le piano pour revenir au Canada et vivre avec les loups.
Mais qu’est-ce que la distance pour deux âmes soudées ? Quelques années plus tard, Robin réapparaitra dans la vie de son aînée, et un évènement les rapprochera à jamais.

Cela faisait longtemps que je n’avais pas lu un roman si fluide, aux personnages dépeints avec patience et talent. Un texte éblouissant sur la sororité, jamais loin de la maternité.

Merci @editions_gallimard et @constancejaffrennou pour cette belle découverte.

De sel et de fumée, Agathe Saint Maur

Au commencement, je vous avais posté le plus bel incipit de cette rentrée, il parlait de hanches, de voix rauque, de combats et d’amour. Depuis, j’ai lu le roman avec beaucoup d’attention. À la question que vous vous posez, à savoir si tout le texte est sur cette même tonalité, entre envolées littéraires et violence, je vous le confirme.
Non, vous ne lirez pas une auto-fiction amoureuse rédigée par une auteure de 26 ans. Vous ne partirez pas d’un début pour arriver à une fin, vous ne saurez pas qui est Mélanie, ni Marion, ni même Victoire. Vous ne lirez pas d’emblée les prémices de cette histoire d’amour.
Le génie de l’auteure, c’est de se mettre dans la peau de Samuel et de déambuler. Ce narrateur n’est pas un héros, c’est un Parisien de 20 ans, fou amoureux de Lucas, un de ses camarades de Sciences Po. Pour lui, il quitte Victoire La Magnifique, met en péril son groupe d’amis.
Samuel propose des fulgurances de son histoire : des bains, des soirées et des matins avec Lucas, lequel n’était jamais sorti avec un garçon, mais avec Samuel, c’est différent, « il n’est pas gay mais il a tout le temps envie d’être avec lui » : peut-on oser une meilleure définition de l’amour ?
Entier, engagé, bandana sur le nez, Lucas devient même prêt à se positionner en première ligne lors de la Manif pour tous… Sel, fumée…
Vous entrez dans un labyrinthe de souvenirs et vous vous laissez happer, tenus en haleine par la seule force de l’écriture, vibrante, érotique, sans craindre de ne pas trouver la sortie car pendant quelques heures vous êtes redevenus un peu étudiant.
Le roman pose la question de l’identité sexuelle de toute une génération. Peut-on aimer une fille, puis un garçon, qu’importe sa classe sociale ou politique, en commençant par la mort, en parlant de la vie, en changeant d’avis, et militer pour ? Ce livre ambitieux propose une langue nouvelle dans un texte dense, non formaté. C’est de la vraie littérature, de la pure Blanche de chez Gallimard, un premier roman, un premier cru…