Nos rendez-vous, Éliette Abécassis

« Le meilleur moment de l’amour, c’est quand on monte l’escalier » écrivait Clémenceau, Il sous-entendait le désir d’amour, le champ des possibles, l’idée d’un feu que l’on va allumer en tremblant.

J’associe une de mes citations favorites à ce livre parce que j’aime cette idée romanesque : pour préserver un amour ardent, pour le garder au chaud pendant une vie entière, il suffit d’imaginer un immense escalier dont vous n’atteindrez jamais la dernière marche. Chaque palier sera un rendez-vous avec lui ou avec elle, à des mois, des années d’intervalle. Et vous vous retrouverez toujours. Les rencontres seront aussi éphémères qu’intenses, et les amants cristalliseront le fantasme de l’histoire d’amour parfaite et éternelle. En somme, ils seront portés par un espoir enfoui, une religion bien à eux, secrète et exaltante. L’assommant quotidien n’interférera pas dans leur liaison et ils s’inventeront une bulle magique.

C’est ce qu’Amélie et Vincent ont fait. Pour réussir cette prouesse, il a suffi d’une nuit magique à bavarder jusqu’à l’aube et d’un rendez-vous manqué. Ensuite, ils ont passé leur vie à s’attendre, à vivre des rendez-vous courts ou inaboutis, comme deux vieux amis dont l’histoire n’aurait pas commencé, dont le goût d’inachèvement motiverait sans cesse l’envie de se revoir.

Après leur premier-rendez vous raté, les réseaux sociaux n’existaient pas encore, et il a bien fallu avancer. Vincent et Amélie, chacun de leur côté, ont fait leurs études, se sont mariés, ont eu des enfants. Amélie a ouvert une librairie, Vincent est devenu un homme d’affaire. Leur vie, pensaient-ils, était tracée. Mais prendre des décisions ne résout pas tout.

« Qui était-elle pour lui ? Elle n’était pas son amie, elle n’était pas sa maîtresse, elle n’était pas sa femme. Elle était différente, et ne lui était pas indifférente. Elle était comme une constante, au sein des variables de son existence. Cette conversation qui s’éternisait, ou bien qui n’en finissait pas de mourir ; ne de mourir de ne pas dire, ne vois-tu pas que je meurs d’envie de t’aimer ? »

Un beau roman d’amour éternel et impossible, à la plume délicate, comme on les aime. 

🤣, de Frédéric Beigbeder

Je n’avais pas écouté la radio. Une amie dans la journée m’a téléphoné : « Ton idole a foiré sa chronique ce matin, il n’avait rien préparé, apparemment ils vont le virer ». J’avais souri. Pourquoi quitter France Inter comme tout le monde ? Tôt ou tard, il en ferait un livre.

N’est-il pas génial et improbable, ce smiley imprimé sur la couverture jaune côtelée des éditions Grasset ? Ceux qui critiquent avant d’avoir lu doivent bien avouer qu’ils n’ont jamais vu ça. Quiconque parvient à raconter son suicide a le droit d’imposer son audace. Oui, il s’agit bien d’un suicide en direct. Il est venu sans feuille, juste avec une jolie gueule de bois, et il n’a rien dit, ou pas grand chose. Comme il le dit lui-même, il aurait dû ne pas venir. Oui mais voilà, Frédéric Beigbeder est trop bien élevé ou pas assez, et surtout, il n’avait plus envie de faire rire.

C’est un secret pour personne : Octave Parango, son double littéraire, n’est pas vraiment un modèle de vertu. C’est lui qui arpente Paris les mercredis soirs en poussant le chroniqueur à sortir, regarder les filles et ingurgiter un panel de substances illicites —chacun se prépare comme il peut avant de passer à l’antenne. Le job était le suivant : faire l’aller-retour à Paris pour 3 minutes de chronique hebdomadaire, rivaliser d’inventivité pour maintenir l’audience et son statut d’« humoriste le plus écouté de France ». Vraisemblablement, il n’y prenait plus de plaisir, et ce livre explique pourquoi.

Regardez de plus près cet émoticône qui « pleure de rire », vous donne-t-il vraiment envie de sourire ? Non, on dirait le mélange d’un clown et d’un masque de Scream. Il est grotesque et effrayant. « La drôlerie est devenue obligatoire » et toutes les époques et les sujets ne s’y prêtent pas. Octave se remémore avec nostalgie ses années folles, où le ton était libre, sans doute beaucoup plus qu’aujourd’hui. À travers cette déambulation nocturne, Octave revient sur son passé, ses rencontres, ses soirées, fait des détours par le monde de la politique, celui de la radio et de la littérature.

Ce livre est un grand cri de résistance, non seulement contre l’uniformisation de l’humour et de ses codes, mais aussi contre le temps qui passe et la bienséance. Beigbeder n’a jamais autant été Beigbeder, drôle, subversif et en phase avec son Octave intérieur. Il l’avoue avec humilité, même auprès de la plus belle femme du monde, ce n’est pas évident de faire le grand-écart des vies, de célèbre dandy parisien à celle du papa de Tchoupi dans le Sud-Ouest… Le dilemme est répandu, « il y a un Octave qui sommeille en tout homme. C’est lui, qui, le soir de Noël, a envie de finir la prune cul sec. »

Ce texte raconte la peur universelle du bonheur, il explore les forces destructrices et créatrices qui s’agitent en chacun de nous. Sincérité et pudeur se disputent le propos de l’inadaptation au réel. Source inspirante de liberté et d’audace que je n’ai jamais retrouvée chez personne, Frédéric Beigbeder n’ose pas, il sur-ose. Il ne se met pas à nu, il nous offre son squelette aux rayons X. Il ne se drogue pas, il invente un paradis perdu. Il ne se suicide pas, il sublime sa part sombre. Ce n’est pas exagéré, c’est surréaliste.

Rien n’est grave après tout, tant que cela sert la littérature. Demeure l’éternelle question : peut-on tout oser dans la vie si c’est pour l’écrire un jour ?

Extraits

« Aujourd’hui, la drôlerie est obligatoire. Les présentateurs plaisantent, les hommes politiques badinent, les chauffeurs de taxi galèjent, même les pilotes d’avion et les conducteurs de train tentent des annonces comiques au micro. La grande rigolade est universelle. Le monde entier se gondole en même temps qu’il se réchauffe. »


« L’humour est une dictature parce qu’il n’autorise jamais de droit de réponse. »


« Je suis souvent en retard et bourré.

J’aime voir l’aube, quand le ciel prend une couleur de Bellini : un ciel qui mélange le champagne et le jus de pêche, voilà tout ce que je demande à la peinture vénitienne.

Je me déteste tellement que je suis obligé de prendre un Viagra pour me branler. »


« Le sarcasme des humoristes est généralement présenté comme la réponse indispensable à l’arrogance des puissants, mais ne perdons pas de vue qu’il est aussi la vengeance des impuissants. »


« Nous vivons sous le joug du smiley. Le smiley est une onomatopée dessinée, un borborygme illustré, une réduction du langage a minima. Les ennemis de l’intelligence auront gagné quand les romans auront pour titre ces petits visages à la symétrie stupide. Hihiho. »

Un matin d’hiver

En cette longue après-midi caniculaire, Philippe Vilain et moi avions envie de vous rafraîchir, ne nous remerciez pas, la littérature est d’une générosité sans limite.

Car il arrive parfois des moments dans la vie où la chaleur extérieure ne suffit pas à réchauffer les cœurs désertés, où les jours défilent et ressemblent tous à des matins d’hiver. La joie s’est éteinte, remplacée par l’attente, le doute et le désespoir. Philippe Vilain raconte une histoire vraie, celle d’une femme meurtrie, confiée pour immortaliser l’amour et la souffrance.

Son mari a disparu. Du jour au lendemain, sans laisser de traces, d’indices, il semble avoir été ôté du globe terrestre, laissant sa femme et sa petite fille dans l’attente d’un possible retour. Les années passent, sa fille grandit, sa femme n’aura plus jamais la même vie. Qu’est il devenu ? S’il a été tué, n’est-ce pas la plus belle façon de mourir ? S’il a voulu refaire sa vie, n’est ce pas la plus belle façon de rompre ? La disparition est en soi très romanesque, et pour une professeure de littérature il fallait au moins qu’il en reste un livre.

J’ai beaucoup aimé cette histoire et le traitement qu’en a fait Philippe Vilain, de sa plume soyeuse et de son style si littéraire. L’absence est un thème qui m’est cher, elle est superbement décrite ici.

« L’absence n’est ni la mort, ni tout à fait l’espoir, mais cette torture du temps, son inquiétude et son vertige, qui fait espérer des choses auxquelles on fait semblant de croire ; l’absence c’est attendre sans pouvoir agir ni faire le deuil, c’est vivre avec un sentiment d’inachevé. »

Un jardin en Australie

Quelque part en Australie, Eléna va avoir trois ans et ne parle toujours pas. Sa mère, Valérie, française d’origine, tente d’apprivoiser le langage de sa fille à travers le jardin de leur maison. Ensemble, elles plantent des graines pour que les mots fleurissent enfin.

Ce jardin, c’est le héros du roman, c’est le lieu, la clé, le repère, le point de rendez-vous des existences qui se croisent. Ce jardin parle, il est habité. Car 70 ans auparavant, Ann, l’ancienne propriétaire de la maison, y a consacré sa vie. Cette femme, peu après son mariage avec Justin, au début du XX siècle, est tombée amoureuse de cette terre rouge. Les enfants ne venant pas, elle s’est consacrée entièrement à ces hectares, une passion dévorante qui a pris le dessus sur son couple et son existence. Sur cette terre aride, elle a planté des arbres venus d’ailleurs, des citronniers, des grenadiers, elle a passé ses jours dans les plates-bandes à ratisser et planter encore. Elle consignait tout dans des carnets. Que cherchait-elle à résoudre ?

En parallèle, l’histoire de Valérie se dessine à ses côtés, les deux femmes élèvent un chant à deux voix, une douce mélodie faisant l’éloge de la nature et de l’intimité des femmes. Le jardin est « une chambre à soi », ce lieu neutre et fertile qui nous extrait de notre passé et de nos blessures. Un lieu de recueillement et de réflexion. Il représente aussi le piège, l’émancipation et la liberté personnelle.

Petit à petit, les récits des deux femmes se confondent, elles ont en commun le déracinement familial, un goût pour la solitude et leur amour immense pour leur mari. Elles ont renoncé à la vie étriquée et au destin tout tracé que leurs parents avaient décidé pour elles, elles se sont affranchies de leur milieu pour se concentrer sur l’essentiel. Leur jardin illumine leur vie et apaise leur âme.

L’écriture est superbe et la narration envoûtante. Un roman au souffle nouveau, un superbe voyage en Australie, coupé du monde. Un excellent moment de lecture.

Extrait choisi

Je me souviens des premières semaines de notre mariage, j’avais l’impression d’être enfin sortie de ma vie. Vous passez des années à servir le thé dans le salon de vos parents, rougissante et silencieuse comme il se doit, des années à jouer au tennis avec vos amis en regardant du coin de l’oeil les garçons assis un peu plus loin sur des bancs, puis un jour vous êtes une épouse et vous vous rendez compte que rien ne vous a préparée à cela.

Merci aux éditions Grasset et à Juliette Joste pour l’envoi de ce petit bijou.

La vengeance du loup

Ayant un excellent souvenir du « Journal d’une femme perdue » publié en 2009, histoire d’un amour déçu au style infiniment poétique, j’avais hâte de lire le nouveau livre de PPDA. 

«La Vengeance du loup » est une grande fresque familiale reliant trois générations d’hommes, dans un contexte politico-médiatique. L’histoire débute avec Charles, jeune homme ayant perdu sa mère à douze ans et ambitionnant de devenir président de la République (rien de moins). Avant de mourir, sa mère lui confie un secret d’une grande ampleur, son père biologique est en fait un comédien célébre, Jean-Baptiste d’Orgel. Charles décide alors de le rencontrer, et ainsi de se confronter au destin tragique de ses ancêtres. Car Jean-Baptiste remonte le fil, et conte ses origines à Charles : son père Guillaume, né à Alger, est tombé amoureux d’une jeune femme arabe, Amina. Mais les drames, la politique et la soif de vengeance ont ruiné la vie des jeunes tourtereaux. Comme les schémas se répètent et que les destins se transmettent, Charles a sans le vouloir récupéré une histoire à finir et une carrière à accomplir. Y parviendra-t-il ?

Une fiction hautement romanesque, s’inspirant de personnes politiques réelles. J’ai été très emportée par les trois quarts du récit, cette histoire d’amour se déroulant entre Paris, Alger puis Marseille, mais beaucoup moins par la dernière partie, où il est question de complots politiques et de cancans médiatiques qui ne m’intéressent pas et qui ne font pas bon ménage selon moi avec la littérature, ôtant toute poésie et lyrisme éventuel. Tant qu’à aller au bout des choses, j’ai enquêté après ma lecture sur l’identité du jeune Charles, (directeur adjoint de cabinet de l’Elysée sous Sarkozy, 30 ans à l’époque, si quelqu’un peut m’aider) mais il se peut que cela soit aussi fictif. Ballottée entre fiction réussie puis dissimulée, je n’ai donc rien appris sur les personnages politiques actuels et j’ai terminée ma lecture perplexe, m’interrogeant sur le projet global du roman qui, par conséquent, a dû m’échapper. Un roman tourbillonnant mais pouvant laisser quelques lecteurs sur le côté de la route.