Un matin d’hiver

En cette longue après-midi caniculaire, Philippe Vilain et moi avions envie de vous rafraîchir, ne nous remerciez pas, la littérature est d’une générosité sans limite.

Car il arrive parfois des moments dans la vie où la chaleur extérieure ne suffit pas à réchauffer les cœurs désertés, où les jours défilent et ressemblent tous à des matins d’hiver. La joie s’est éteinte, remplacée par l’attente, le doute et le désespoir. Philippe Vilain raconte une histoire vraie, celle d’une femme meurtrie, confiée pour immortaliser l’amour et la souffrance.

Son mari a disparu. Du jour au lendemain, sans laisser de traces, d’indices, il semble avoir été ôté du globe terrestre, laissant sa femme et sa petite fille dans l’attente d’un possible retour. Les années passent, sa fille grandit, sa femme n’aura plus jamais la même vie. Qu’est il devenu ? S’il a été tué, n’est-ce pas la plus belle façon de mourir ? S’il a voulu refaire sa vie, n’est ce pas la plus belle façon de rompre ? La disparition est en soi très romanesque, et pour une professeure de littérature il fallait au moins qu’il en reste un livre.

J’ai beaucoup aimé cette histoire et le traitement qu’en a fait Philippe Vilain, de sa plume soyeuse et de son style si littéraire. L’absence est un thème qui m’est cher, elle est superbement décrite ici.

« L’absence n’est ni la mort, ni tout à fait l’espoir, mais cette torture du temps, son inquiétude et son vertige, qui fait espérer des choses auxquelles on fait semblant de croire ; l’absence c’est attendre sans pouvoir agir ni faire le deuil, c’est vivre avec un sentiment d’inachevé. »

Un jardin en Australie

Quelque part en Australie, Eléna va avoir trois ans et ne parle toujours pas. Sa mère, Valérie, française d’origine, tente d’apprivoiser le langage de sa fille à travers le jardin de leur maison. Ensemble, elles plantent des graines pour que les mots fleurissent enfin.

Ce jardin, c’est le héros du roman, c’est le lieu, la clé, le repère, le point de rendez-vous des existences qui se croisent. Ce jardin parle, il est habité. Car 70 ans auparavant, Ann, l’ancienne propriétaire de la maison, y a consacré sa vie. Cette femme, peu après son mariage avec Justin, au début du XX siècle, est tombée amoureuse de cette terre rouge. Les enfants ne venant pas, elle s’est consacrée entièrement à ces hectares, une passion dévorante qui a pris le dessus sur son couple et son existence. Sur cette terre aride, elle a planté des arbres venus d’ailleurs, des citronniers, des grenadiers, elle a passé ses jours dans les plates-bandes à ratisser et planter encore. Elle consignait tout dans des carnets. Que cherchait-elle à résoudre ?

En parallèle, l’histoire de Valérie se dessine à ses côtés, les deux femmes élèvent un chant à deux voix, une douce mélodie faisant l’éloge de la nature et de l’intimité des femmes. Le jardin est « une chambre à soi », ce lieu neutre et fertile qui nous extrait de notre passé et de nos blessures. Un lieu de recueillement et de réflexion. Il représente aussi le piège, l’émancipation et la liberté personnelle.

Petit à petit, les récits des deux femmes se confondent, elles ont en commun le déracinement familial, un goût pour la solitude et leur amour immense pour leur mari. Elles ont renoncé à la vie étriquée et au destin tout tracé que leurs parents avaient décidé pour elles, elles se sont affranchies de leur milieu pour se concentrer sur l’essentiel. Leur jardin illumine leur vie et apaise leur âme.

L’écriture est superbe et la narration envoûtante. Un roman au souffle nouveau, un superbe voyage en Australie, coupé du monde. Un excellent moment de lecture.

Extrait choisi

Je me souviens des premières semaines de notre mariage, j’avais l’impression d’être enfin sortie de ma vie. Vous passez des années à servir le thé dans le salon de vos parents, rougissante et silencieuse comme il se doit, des années à jouer au tennis avec vos amis en regardant du coin de l’oeil les garçons assis un peu plus loin sur des bancs, puis un jour vous êtes une épouse et vous vous rendez compte que rien ne vous a préparée à cela.

Merci aux éditions Grasset et à Juliette Joste pour l’envoi de ce petit bijou.

La vengeance du loup

Ayant un excellent souvenir du « Journal d’une femme perdue » publié en 2009, histoire d’un amour déçu au style infiniment poétique, j’avais hâte de lire le nouveau livre de PPDA. 

«La Vengeance du loup » est une grande fresque familiale reliant trois générations d’hommes, dans un contexte politico-médiatique. L’histoire débute avec Charles, jeune homme ayant perdu sa mère à douze ans et ambitionnant de devenir président de la République (rien de moins). Avant de mourir, sa mère lui confie un secret d’une grande ampleur, son père biologique est en fait un comédien célébre, Jean-Baptiste d’Orgel. Charles décide alors de le rencontrer, et ainsi de se confronter au destin tragique de ses ancêtres. Car Jean-Baptiste remonte le fil, et conte ses origines à Charles : son père Guillaume, né à Alger, est tombé amoureux d’une jeune femme arabe, Amina. Mais les drames, la politique et la soif de vengeance ont ruiné la vie des jeunes tourtereaux. Comme les schémas se répètent et que les destins se transmettent, Charles a sans le vouloir récupéré une histoire à finir et une carrière à accomplir. Y parviendra-t-il ?

Une fiction hautement romanesque, s’inspirant de personnes politiques réelles. J’ai été très emportée par les trois quarts du récit, cette histoire d’amour se déroulant entre Paris, Alger puis Marseille, mais beaucoup moins par la dernière partie, où il est question de complots politiques et de cancans médiatiques qui ne m’intéressent pas et qui ne font pas bon ménage selon moi avec la littérature, ôtant toute poésie et lyrisme éventuel. Tant qu’à aller au bout des choses, j’ai enquêté après ma lecture sur l’identité du jeune Charles, (directeur adjoint de cabinet de l’Elysée sous Sarkozy, 30 ans à l’époque, si quelqu’un peut m’aider) mais il se peut que cela soit aussi fictif. Ballottée entre fiction réussie puis dissimulée, je n’ai donc rien appris sur les personnages politiques actuels et j’ai terminée ma lecture perplexe, m’interrogeant sur le projet global du roman qui, par conséquent, a dû m’échapper. Un roman tourbillonnant mais pouvant laisser quelques lecteurs sur le côté de la route.

Où vivre, de Carole Zalberg

Quelle joie de retrouver Carole Zalberg et sa plume parfaite dans ce roman choral autour de l’après-guerre en Israël.

C’est l’histoire d’une famille juive éclatée. À l’origine, deux soeurs, Anna et Lena, la première reste en France quand la seconde décide de retourner sur la terre de ses origines et reconstruire le Kibboutz (communauté agricole de sionistes partageant les lieux et les récoltes). Lena s’unit à Joachim et tous deux travaillent très dur. 

« Je n’aime pas me souvenir de mes mains fines et soignées sur le piano de Grand-mère. Je n’aime pas ne pas m’autoriser à dire que les romans, la peinture, un certain raffinement me manquent. Et aussi la légèreté. Je ne suis pas sûre d’aimer non plus être cette fille robuste et dévouée à sa cause. »

Et pourtant, malgré les sacrifices, Lena, engagée et militante, restera en Palestine, et donnera trois garçons à Joachim.

Chacun prendra la parole dans le récit. Comme Noam, échappé aux Etats-unis et revenu dans son pays avec sa jeune épouse pour hélas subir un accident de voiture terrible. C’est à lui que s’adresse Marie, la narratrice du roman, sa cousine française, qui essaie aujourd’hui de comprendre comment une même famille, mais aussi une même communauté, juive, peut vivre ainsi dispersée, chacun à l’autre bout du monde. L’assassinat de Yitzhak Rabin en 1995 à Tel-Aviv, ce premier ministre israélien assassiné par un juif, confirmera la difficulté d’union et donc de paix, malgré l’espoir permanent de ses personnages et de l’auteur.

Un roman court et dense, foisonnant, un sujet dur mais nécessaire pour comprendre. Personnellement j’ai beaucoup appris. Une très belle lecture.

L’amour qui me reste

Un très beau coup de coeur pour ce roman paru en octobre, émouvant, humble et sincère, lu d’une traite, sur les thèmes de la perte d’un enfant, du deuil, de l’adoption, et de la relation mère-fille.

Ce roman est un monologue d’une mère pour sa fille Giada, suicidée à 25 ans en Italie, le drame est posé dès le premier chapitre. « Je vous demande pardon. Désolée papa je n’y arrive plus. (…) Dis à maman qu’elle est parfaite. »

Parfaite ? Qu’est-ce que cela veut dire? Oui Daria a toujours été là, débordante d’amour et d’attentions, mais comment peut-elle être parfaite si elle n’a pas su pressentir et prévenir ce geste ? Elle retrace alors leur histoire, leur rencontre à l’orphelinat à 6 mois, l’adoption, car Daria ne pouvait pas avoir d’enfant. Plus tard, lorsque la petite Giada avait cinq ans, Daria est tombée enceinte, miraculeusement. La question est tombée: « moi aussi j’étais dans ton ventre? » La révélation a eu lieu ce jour-là, Daria lui a expliqué doucement, elles n’en ont plus reparlé, elle pensait que c’était réglé. Jusqu’au jour où la douleur et la souffrance du déracinement ont pris le dessus.

« Mais quand tu es venue me chercher, c’était parce que tu voulais une petite fille ou parce que tu m’aimais ? »

Si les mots de colère et de tristesse abondent, ils sont contrebalancés avec ceux de l’amour, inconditionnel, fusionnel, de la mère envers sa fille. Daria cherche à dénouer la culpabilité, et surtout à comprendre celle qui était toute sa vie mais qui n’en voulait plus. De fil en aiguille et grâce au travail de deuil, on suit toute l’histoire d’une mère et d’une famille, la complexité de l’adoption, et les failles avec sa propre histoire familiale. La psychologie est fine et travaillée, la documentation juridique concernant l’accouchement sous X et son évolution à travers les époques est passionnante. L’écriture est toute en subtilité, humilité, un roman réaliste et poignant. Ce livre a fait écho au livre d’Olivia de Lamberterie, un suicide prématuré survenu un 14 octobre. À lire.

Merci aux Editions Grasset pour l’envoi de ce roman !