La vengeance du loup

Ayant un excellent souvenir du « Journal d’une femme perdue » publié en 2009, histoire d’un amour déçu au style infiniment poétique, j’avais hâte de lire le nouveau livre de PPDA. 

«La Vengeance du loup » est une grande fresque familiale reliant trois générations d’hommes, dans un contexte politico-médiatique. L’histoire débute avec Charles, jeune homme ayant perdu sa mère à douze ans et ambitionnant de devenir président de la République (rien de moins). Avant de mourir, sa mère lui confie un secret d’une grande ampleur, son père biologique est en fait un comédien célébre, Jean-Baptiste d’Orgel. Charles décide alors de le rencontrer, et ainsi de se confronter au destin tragique de ses ancêtres. Car Jean-Baptiste remonte le fil, et conte ses origines à Charles : son père Guillaume, né à Alger, est tombé amoureux d’une jeune femme arabe, Amina. Mais les drames, la politique et la soif de vengeance ont ruiné la vie des jeunes tourtereaux. Comme les schémas se répètent et que les destins se transmettent, Charles a sans le vouloir récupéré une histoire à finir et une carrière à accomplir. Y parviendra-t-il ?

Une fiction hautement romanesque, s’inspirant de personnes politiques réelles. J’ai été très emportée par les trois quarts du récit, cette histoire d’amour se déroulant entre Paris, Alger puis Marseille, mais beaucoup moins par la dernière partie, où il est question de complots politiques et de cancans médiatiques qui ne m’intéressent pas et qui ne font pas bon ménage selon moi avec la littérature, ôtant toute poésie et lyrisme éventuel. Tant qu’à aller au bout des choses, j’ai enquêté après ma lecture sur l’identité du jeune Charles, (directeur adjoint de cabinet de l’Elysée sous Sarkozy, 30 ans à l’époque, si quelqu’un peut m’aider) mais il se peut que cela soit aussi fictif. Ballottée entre fiction réussie puis dissimulée, je n’ai donc rien appris sur les personnages politiques actuels et j’ai terminée ma lecture perplexe, m’interrogeant sur le projet global du roman qui, par conséquent, a dû m’échapper. Un roman tourbillonnant mais pouvant laisser quelques lecteurs sur le côté de la route.

Où vivre, de Carole Zalberg

Quelle joie de retrouver Carole Zalberg et sa plume parfaite dans ce roman choral autour de l’après-guerre en Israël.

C’est l’histoire d’une famille juive éclatée. À l’origine, deux soeurs, Anna et Lena, la première reste en France quand la seconde décide de retourner sur la terre de ses origines et reconstruire le Kibboutz (communauté agricole de sionistes partageant les lieux et les récoltes). Lena s’unit à Joachim et tous deux travaillent très dur. 

« Je n’aime pas me souvenir de mes mains fines et soignées sur le piano de Grand-mère. Je n’aime pas ne pas m’autoriser à dire que les romans, la peinture, un certain raffinement me manquent. Et aussi la légèreté. Je ne suis pas sûre d’aimer non plus être cette fille robuste et dévouée à sa cause. »

Et pourtant, malgré les sacrifices, Lena, engagée et militante, restera en Palestine, et donnera trois garçons à Joachim.

Chacun prendra la parole dans le récit. Comme Noam, échappé aux Etats-unis et revenu dans son pays avec sa jeune épouse pour hélas subir un accident de voiture terrible. C’est à lui que s’adresse Marie, la narratrice du roman, sa cousine française, qui essaie aujourd’hui de comprendre comment une même famille, mais aussi une même communauté, juive, peut vivre ainsi dispersée, chacun à l’autre bout du monde. L’assassinat de Yitzhak Rabin en 1995 à Tel-Aviv, ce premier ministre israélien assassiné par un juif, confirmera la difficulté d’union et donc de paix, malgré l’espoir permanent de ses personnages et de l’auteur.

Un roman court et dense, foisonnant, un sujet dur mais nécessaire pour comprendre. Personnellement j’ai beaucoup appris. Une très belle lecture.

L’amour qui me reste

Un très beau coup de coeur pour ce roman paru en octobre, émouvant, humble et sincère, lu d’une traite, sur les thèmes de la perte d’un enfant, du deuil, de l’adoption, et de la relation mère-fille.

Ce roman est un monologue d’une mère pour sa fille Giada, suicidée à 25 ans en Italie, le drame est posé dès le premier chapitre. « Je vous demande pardon. Désolée papa je n’y arrive plus. (…) Dis à maman qu’elle est parfaite. »

Parfaite ? Qu’est-ce que cela veut dire? Oui Daria a toujours été là, débordante d’amour et d’attentions, mais comment peut-elle être parfaite si elle n’a pas su pressentir et prévenir ce geste ? Elle retrace alors leur histoire, leur rencontre à l’orphelinat à 6 mois, l’adoption, car Daria ne pouvait pas avoir d’enfant. Plus tard, lorsque la petite Giada avait cinq ans, Daria est tombée enceinte, miraculeusement. La question est tombée: « moi aussi j’étais dans ton ventre? » La révélation a eu lieu ce jour-là, Daria lui a expliqué doucement, elles n’en ont plus reparlé, elle pensait que c’était réglé. Jusqu’au jour où la douleur et la souffrance du déracinement ont pris le dessus.

« Mais quand tu es venue me chercher, c’était parce que tu voulais une petite fille ou parce que tu m’aimais ? »

Si les mots de colère et de tristesse abondent, ils sont contrebalancés avec ceux de l’amour, inconditionnel, fusionnel, de la mère envers sa fille. Daria cherche à dénouer la culpabilité, et surtout à comprendre celle qui était toute sa vie mais qui n’en voulait plus. De fil en aiguille et grâce au travail de deuil, on suit toute l’histoire d’une mère et d’une famille, la complexité de l’adoption, et les failles avec sa propre histoire familiale. La psychologie est fine et travaillée, la documentation juridique concernant l’accouchement sous X et son évolution à travers les époques est passionnante. L’écriture est toute en subtilité, humilité, un roman réaliste et poignant. Ce livre a fait écho au livre d’Olivia de Lamberterie, un suicide prématuré survenu un 14 octobre. À lire.

Merci aux Editions Grasset pour l’envoi de ce roman !

 

 

 

Ásta

Enveloppez-vous du froid islandais et de ce roman à la mélancolie infinie…

Vous entrerez avec prudence dans sa déconstruction structurée et ses thèmes universels.

Ásta, comme sa mère avant elle, une jeune femme très belle, faisait partie de celles dont la promesse d’amour n’avait pas été tenue par la vie.

Ásta voyait grand, la vie et son monde étaient seulement bien trop étroits pour elles.

Vous découvrirez cette famille islandaise, que l’on suit sur deux générations, Sigvaldi le père, étendu là sur le trottoir, tombé d’une échelle, à attendre que la mort l’emporte loin de sa culpabilité. Il est en quelque sorte le centre temporel du livre.

Car ce roman met sciemment à mal nos repères chronologiques, pour mieux nous imprégner du message de vacuité de l’existence. Il m’a rappelé cette théorie d’Einstein: que le temps n’existe pas, l’homme l’a en fait inventé, tout est déjà prédéfini et écrit à l’avance, notre frise chronologique n’est animée que par notre perception aléatoire des choses, et que la conception d’Ásta jouxte pertinemment la mort de son père, de son amour Josef ou encore la folie de sa mère. Que nous ne sommes pas grand chose sans la poésie, à laquelle nous devons notre salut.

Lisez Ásta, vous serez déroutés mais vous vous en souviendrez…

Tu t’appelais Maria Schneider

Hier, je ne savais pas qui était Maria Schneider. Ce soir, j’ai envie de raconter sa vie à tout le monde (à vous conséquemment). Ne serait-ce pas le signe d’une exofiction réussie?

Qui de mieux que sa cousine, Vanessa Schneider, reporter au journal Le monde, pour la raconter, romancer l’existence de celle qui fascina tant les journaux de l’époque ?

Maria était actrice. Elle a vendu son âme à 20 ans dans le film qui l’a autant propulsée que détruite. Un dernier tango à Paris, de Bertolucci, aux côtés de Marlon Brando, 50 ans à l’époque. C’est à ce moment-là qu’elle est morte, mais c’est en 2011 qu’elle rendra son dernier souffle et que sa cousine commencera le récit.

Au nom de l’Art et surtout pour que le film fasse du bruit, pour que Maria simule parfaitement l’humiliation, Brando et le réalisateur ont manigancé une scène improvisée sans lui en parler. Le monde entier l’a ainsi découverte face contre terre, le postérieur enduit de beurre. Toute sa vie, les journalistes n’oublieront jamais de lui reparler du Tango et lui offrir des jeux de mots scabreux.  

Cette scène violente non écrite dans le script serait aujourd’hui punissable par la loi, mais la jeune Maria de l’époque n’avait pas conscience des retombées psychologiques que ce film aurait alors sur elle. 

Maria n’avait pas les armes pour supporter tant de pression, tant de médiatisation. Chassée par sa mère à 15 ans, un père (Daniel Gélin) qui ne l’a jamais reconnue, elle n’a pu que sombrer dans le désastre et la drogue dure. Après le Tango, elle ne tournera plus que complètement défoncée, offrant mille et un scandales à la presse avide de scoops. 

Pour mieux comprendre qui elle était, Vanessa Schneider retrace son parcours familial, leurs origines communes, une famille folle, engagée, des vrais et des faux enfants, des pères éparpillés. Le père de Vanessa était son oncle, et c’est chez eux que Maria s’est réfugiée à 15 ans. Quelques années plus tard, à la naissance de Vanessa justement, c’est Brigitte Bardot qui l’a accueillie en personne. Elle la soutiendra toute sa vie, Maria, sa petite protégée. D’autres personnalités jalonneront son existence et donc ce livre passionnant, on y croise Patti Smith, Alain Delon, Frederic Mitterand, Jean Seberg. Des soutiens indéfectibles, ceux qui l’aimaient et qui ont su lui dire.

L’écriture est parfaite, c’est celle que j’aime, un style fluide au service d’une narration concise, directe. Je vous le recommande !

Extrait choisi

Personne n’a écrit que tu étais partie en buvant du champagne, ta boisson favorite, la mienne aussi, celle qui fait oublier les meurtrissures de l’enfance et qui nimbe de joie les fêlures intimes des âmes trop sensibles. Tu t’en es allée au milieu des bulles et des éclats de rire, de visages aimants et de sourires pétillants. Debout, la tête haute, légèrement enivrée. Avec panache.

Le signe astrologique du roman

Lion! 

Pour le personnage flamboyant et la crinière de Maria, cette femme impétueuse et excessive. Le lion est un signe de feu, et ce roman dégage cet élément à chaque coin de page.