L’amour qui me reste

Un très beau coup de coeur pour ce roman paru en octobre, émouvant, humble et sincère, lu d’une traite, sur les thèmes de la perte d’un enfant, du deuil, de l’adoption, et de la relation mère-fille.

Ce roman est un monologue d’une mère pour sa fille Giada, suicidée à 25 ans en Italie, le drame est posé dès le premier chapitre. « Je vous demande pardon. Désolée papa je n’y arrive plus. (…) Dis à maman qu’elle est parfaite. »

Parfaite ? Qu’est-ce que cela veut dire? Oui Daria a toujours été là, débordante d’amour et d’attentions, mais comment peut-elle être parfaite si elle n’a pas su pressentir et prévenir ce geste ? Elle retrace alors leur histoire, leur rencontre à l’orphelinat à 6 mois, l’adoption, car Daria ne pouvait pas avoir d’enfant. Plus tard, lorsque la petite Giada avait cinq ans, Daria est tombée enceinte, miraculeusement. La question est tombée: « moi aussi j’étais dans ton ventre? » La révélation a eu lieu ce jour-là, Daria lui a expliqué doucement, elles n’en ont plus reparlé, elle pensait que c’était réglé. Jusqu’au jour où la douleur et la souffrance du déracinement ont pris le dessus.

« Mais quand tu es venue me chercher, c’était parce que tu voulais une petite fille ou parce que tu m’aimais ? »

Si les mots de colère et de tristesse abondent, ils sont contrebalancés avec ceux de l’amour, inconditionnel, fusionnel, de la mère envers sa fille. Daria cherche à dénouer la culpabilité, et surtout à comprendre celle qui était toute sa vie mais qui n’en voulait plus. De fil en aiguille et grâce au travail de deuil, on suit toute l’histoire d’une mère et d’une famille, la complexité de l’adoption, et les failles avec sa propre histoire familiale. La psychologie est fine et travaillée, la documentation juridique concernant l’accouchement sous X et son évolution à travers les époques est passionnante. L’écriture est toute en subtilité, humilité, un roman réaliste et poignant. Ce livre a fait écho au livre d’Olivia de Lamberterie, un suicide prématuré survenu un 14 octobre. À lire.

Merci aux Editions Grasset pour l’envoi de ce roman !

 

 

 

Ásta

Enveloppez-vous du froid islandais et de ce roman à la mélancolie infinie…

Vous entrerez avec prudence dans sa déconstruction structurée et ses thèmes universels.

Ásta, comme sa mère avant elle, une jeune femme très belle, faisait partie de celles dont la promesse d’amour n’avait pas été tenue par la vie.

Ásta voyait grand, la vie et son monde étaient seulement bien trop étroits pour elles.

Vous découvrirez cette famille islandaise, que l’on suit sur deux générations, Sigvaldi le père, étendu là sur le trottoir, tombé d’une échelle, à attendre que la mort l’emporte loin de sa culpabilité. Il est en quelque sorte le centre temporel du livre.

Car ce roman met sciemment à mal nos repères chronologiques, pour mieux nous imprégner du message de vacuité de l’existence. Il m’a rappelé cette théorie d’Einstein: que le temps n’existe pas, l’homme l’a en fait inventé, tout est déjà prédéfini et écrit à l’avance, notre frise chronologique n’est animée que par notre perception aléatoire des choses, et que la conception d’Ásta jouxte pertinemment la mort de son père, de son amour Josef ou encore la folie de sa mère. Que nous ne sommes pas grand chose sans la poésie, à laquelle nous devons notre salut.

Lisez Ásta, vous serez déroutés mais vous vous en souviendrez…

Tu t’appelais Maria Schneider

Hier, je ne savais pas qui était Maria Schneider. Ce soir, j’ai envie de raconter sa vie à tout le monde (à vous conséquemment). Ne serait-ce pas le signe d’une exofiction réussie?

Qui de mieux que sa cousine, Vanessa Schneider, reporter au journal Le monde, pour la raconter, romancer l’existence de celle qui fascina tant les journaux de l’époque ?

Maria était actrice. Elle a vendu son âme à 20 ans dans le film qui l’a autant propulsée que détruite. Un dernier tango à Paris, de Bertolucci, aux côtés de Marlon Brando, 50 ans à l’époque. C’est à ce moment-là qu’elle est morte, mais c’est en 2011 qu’elle rendra son dernier souffle et que sa cousine commencera le récit.

Au nom de l’Art et surtout pour que le film fasse du bruit, pour que Maria simule parfaitement l’humiliation, Brando et le réalisateur ont manigancé une scène improvisée sans lui en parler. Le monde entier l’a ainsi découverte face contre terre, le postérieur enduit de beurre. Toute sa vie, les journalistes n’oublieront jamais de lui reparler du Tango et lui offrir des jeux de mots scabreux.  

Cette scène violente non écrite dans le script serait aujourd’hui punissable par la loi, mais la jeune Maria de l’époque n’avait pas conscience des retombées psychologiques que ce film aurait alors sur elle. 

Maria n’avait pas les armes pour supporter tant de pression, tant de médiatisation. Chassée par sa mère à 15 ans, un père (Daniel Gélin) qui ne l’a jamais reconnue, elle n’a pu que sombrer dans le désastre et la drogue dure. Après le Tango, elle ne tournera plus que complètement défoncée, offrant mille et un scandales à la presse avide de scoops. 

Pour mieux comprendre qui elle était, Vanessa Schneider retrace son parcours familial, leurs origines communes, une famille folle, engagée, des vrais et des faux enfants, des pères éparpillés. Le père de Vanessa était son oncle, et c’est chez eux que Maria s’est réfugiée à 15 ans. Quelques années plus tard, à la naissance de Vanessa justement, c’est Brigitte Bardot qui l’a accueillie en personne. Elle la soutiendra toute sa vie, Maria, sa petite protégée. D’autres personnalités jalonneront son existence et donc ce livre passionnant, on y croise Patti Smith, Alain Delon, Frederic Mitterand, Jean Seberg. Des soutiens indéfectibles, ceux qui l’aimaient et qui ont su lui dire.

L’écriture est parfaite, c’est celle que j’aime, un style fluide au service d’une narration concise, directe. Je vous le recommande !

Extrait choisi

Personne n’a écrit que tu étais partie en buvant du champagne, ta boisson favorite, la mienne aussi, celle qui fait oublier les meurtrissures de l’enfance et qui nimbe de joie les fêlures intimes des âmes trop sensibles. Tu t’en es allée au milieu des bulles et des éclats de rire, de visages aimants et de sourires pétillants. Debout, la tête haute, légèrement enivrée. Avec panache.

Le signe astrologique du roman

Lion! 

Pour le personnage flamboyant et la crinière de Maria, cette femme impétueuse et excessive. Le lion est un signe de feu, et ce roman dégage cet élément à chaque coin de page.

 

 

Ce que l’homme a cru voir

J’ai emménagé en ville par goût de la solitude. On y croise des gens sans jamais les rencontrer. On ne côtoie que leurs ombres, leurs odeurs parfois. À la campagne, on a de l’espace, mais on n’est jamais seul. L’autre est identifié, il est marchand de légumes, cafetier, cocu, l’un reluque les gamines, celle-là a le coeur sur la main, celui-ci est orphelin. Le voisinage a un visage, un prénom. La cordialité est intrusive et elle a des questions. Verfeil veut savoir pourquoi Simon est rentré et ce qu’il s’est véritablement passé cette nuit de juillet.

Cette terre gasconne, c’est le vieux Gregor, le grand-père de Simon, qui s’y est d’abord installé. Il y a construit une immense bâtisse, où plus tard les êtres coexisteront avec les drames. 

Cette campagne, sa terre d’origine, Simon n’y est pas retourné depuis 20 ans. Il habite désormais la capitale, auprès de Laura, une femme douce et aimante qui a appris à vivre avec cet homme mystérieux au passé inconnu. D’ailleurs, effacer le passé, les traces, Simon en a fait son métier. Il efface les données numériques, les vieilles photos compromettantes. Il offre aux êtres d’aujourd’hui une seconde chance.

Lorsqu’il reçoit le coup de téléphone d’une certaine Sarah lui parlant de l’état de santé très critique de son ancien ami Antoine, Simon part aussitôt près de Toulouse, cette région qui l’a vu grandir. Qui était Antoine, pourquoi Simon l’a-t-il fui comme il a fui toute sa famille ? Que cache-t-il ? Au fur et à mesure des jours, des soirées, des rencontres, Simon parviendra à s’ouvrir, rejouer les scènes de son passé, renouer avec ses parents, et enfin trouver la rédemption.

Ce que l’homme a cru voir, ce qu’il a fait, ce qu’il a pensé, c’est l’histoire d’un passé qui lui seul donnera la bonne version de la vérité. 

« Les gens sont obsédés par la vérité, mais ils ne la supportent pas. »

Mon avis 

Servi par une langue majestueuse, « Ce que l’homme a cru voir » revisite le thème du fils prodigue, le retour à la terre natale, à l’enfance, aux racines et aux secrets. J’ai passé un  éblouissant moment de littérature, une écriture soignée et imagée au service d’un sujet intemporel.

La construction haletante de l’intrigue le rend impossible à lâcher, tout nous pousse à savoir le secret de Simon et le suivre jusqu’à la dernière page.

Les descriptions de la campagne m’ont conquise, l’ambiance y est retranscrite avec éclat. Les personnages et leurs dialogues sonnent juste,  l’écriture de Gautier Battistella est tout en subtilité. 

J’ai retrouvé les thèmes chers à l’auteur, la province, mais aussi l’absence du frère, ou plutôt son omniprésence, ainsi que l’amitié perdue ; ce sont des sujets que j’affectionne beaucoup. Bien sûr, je vous le recommande.

Le signe astrologique du roman

Taureau !

Un signe terrien et fixe pour ce roman attaché aux origines, au frère, aux valeurs familiales ancrées. Le père, taiseux et patient, au quotidien immuable, semble n’avoir jamais bougé de sa chaise depuis 20 ans. Très peu de choses peuvent faire changer un taureau.

De polarité négative, le taureau a une tendance mélancolique et introspective. Jugé parfois un peu rustre, parfois austère, Simon est perçu sans coeur pendant toute la première partie du roman. Peu à peu, il se dévoile pour faire apparaitre un côté plus attendrissant que le début du roman le laissait présager.

Enfin, le natif du taureau reste parfois entêté dans une direction, un avis, ou un déni…

D’aussi loin que l’humanité existe, tout le monde a quelque chose à se reprocher.

Extraits choisis

« Les primeurs déballaient fruits et légumes, les lustraient à l’aide d’un chiffon, en prenant soin de ne pas renverser les gobelets de café posés en équilibre entre les tomates. Guirlandes de saucisson et tresses d’ail rose de Lautrec décoraient le camion du boucher aux joues couperosées ; monsieur maniait le hachoir, madame enfouissait des carrés de beurre à l’intérieur des poulets, avant de les empaler sur des brochettes étincelantes. Les voix étaient rondes et enrouées, on s’invectivait par affection. »

Nous abandonnons l’enfance le jour où nous comprenons que nos erreurs nous appartiennent, et que nous sommes les seuls responsables de nos échecs.

La petite fille sur la banquise

Son passage à La Grande Librairie avait suspendu le temps, les écrivains, la littérature. Ceux qui ont regardé l’émission ce soir-là n’oublieront jamais, sa voix, son témoignage, le silence des hommes autour d’elle, car hasard malencontreux ou non, il n’y avait que des hommes ce soir-là, sur le plateau, pour l’écouter.
Ayant été profondément touchée en plein coeur par son émotion et sa dignité, les larmes aux yeux pendant vingt minutes, j’ai attendu quelques semaines avant de pouvoir débuter son roman, sublime texte, d’un souffle magnifique, tendu, absolument littéraire.

Ce roman s’adresse à tout le monde. Adélaïde n’écrit pas pour elle-même, ou si elle le fait, c’est pour que l’on comprenne, que l’on ressente ce que vivent toutes les petites filles seules sur la banquise.

Ces petites filles qui, un jour particulièrement gai, ensoleillé, alors qu’elles viennent de gagner un poisson rouge à la kermesse de l’école, un homme, un prédateur rempli de haine, vient supprimer leur joie et voler leur enfance.
Ces petites filles dont le traumatisme va s’enfouir loin, très loin dans l’inconscient, et effectuer son immense travail de sape. Des méduses et leurs longs filaments venimeux emprisonnent leur vie, leur désir, leur plaisir. Elles surgissent sous forme de troubles psychotiques : crises, tétanie, anesthésie du bassin, boule dans la gorge, blocages sexuels, inadaptabilité pour le monde.

« C’est être toute seule perdue dans la forêt la nuit,
c’est une impression très physique
qui vient d’un coup n’importe quand »

Ces petites filles vont chercher des années, des dizaines d’années parfois, la maladie qui les ronge. Des centaines de thérapies, d’examens, pour comprendre, alors que la solution était là, le drame avait toujours été connu, tout le monde voulait passer outre; et cette phrase, insoutenable « C’était juste des doigts, ce n’était pas un vrai viol ».

Car au-delà de la violence physique, il y avait ce regard, ce regard qu’elle retrouvera aux assises, le regard de haine de son agresseur : dedans il y avait la mort, la mort d’elle-même, de son corps, de sa pureté, de sa féminité.

Les parents des petites filles portent plainte, et l’attente parfois n’aboutit à rien. Dans le cas d’Adélaïde, c’est enceinte de son premier enfant que la brigade des mineurs la rappelle. Ils ont retrouvé son agresseur. « Le plus beau cadeau » qu’on ne lui ait jamais fait, enfin la justice arrive, vêtue de sa longue robe et ses textes de loi pour s’occuper d’elle,  reconnaître ce qu’elle a subi, et punir son bourreau.

Le procès aura lieu, et alors se mêleront les voix de toutes celles qui ont subi, caché, menti, souffert. Toutes ces voix s’élèveront en une seule, en un cri, en un texte puissant et magistral. La voix pure et sincère de toutes les petites filles sur la banquise, qui ensemble ne sont enfin plus seules.

(Giovanni Costa dans le roman, l’agresseur, était un immigré italien, il a violé plus de 70 fillettes dans les années 80-90, notamment dans l’Ouest parisien. Il était un voleur/violeur. Il niera tout, insultera le juge et sera chassé du tribunal.)

Mon avis

Je recommande à tous de lire ce roman. Pour savoir, pour connaitre, pour faire attention aux mots que l’on emploie, pour ne pas dénigrer celles qui ont vécu l’horreur, ne plus en rire, et pour certaines, lire les mots qu’elles attendaient. Adélaïde confie qu’elle aurait aimé lire un roman qui parle de ce qu’elle a vécu : elle apporte ainsi à la littérature le témoignage romanesque qu’il manquait, avec des mots choisis, durs et poétiques, ceux de la reconstruction.

Car malgré les mots bouleversants, il y a cette aura solaire qui entoure Adélaïde tout au long de ce récit. Sa lutte effrénée avec la mort, c’est la vie qui gagne. Cette petite fille, pleine de joie et d’amour, se jette d’abord dans la nourriture, la boulimie, vivre, vivre, manger, combler. Puis plus tard la jeune fille délurée et théâtrale qu’elle devient va expérimenter, rencontrer un homme, plein d’hommes, essayer d’apposer d’autres expériences sur la première, ne jamais renoncer, rencontrer un psychiatre, deux psychiatres, des thérapeutes, requalifier le mot attouchement par le mot viol, il y a une sourde obstination chez elle, cette force de combattre, de comprendre, démontrant que la vie et le désir triompheront toujours.

« Elle est vive et enjouée en compagnie, et dès qu’elle échappe aux regards, elle mange. Elle rit toujours, peut-être même plus qu’avant, c’est qu’elle a le coeur si lourd que quand la joie lui vient, elle s’y jette. »

Le plus difficile pour l’auteure, et elle y parient avec brio, c’est d’être crédible dans ses mots, de les poser au bon endroit, et avec justesse, car tellement de témoignages passent à travers le filet de la justice. Elle raconte avec recul et distance la chance qu’elle a eu, celle d’avoir eu une famille, du confort matériel, un mari aimant. D’avoir obtenu réparation par la justice, d’avoir connu d’excellents thérapeutes ayant permis de faire revivre la mémoire post-traumatique, d’avoir eu les moyens de pouvoir raconter son histoire par un roman.
Ce livre est la reconstruction par l’écriture, l’indispensable par l’indispensable.
Bravo !

Le signe astrologique du roman

Taureau. Il aurait pu être poissons par l’effet méduse, l’eau insidieuse, filtrante et mélancolique du poissons, mais le livre va bien au-delà, j’en retiens essentiellement sa Pulsion de vie, cette caractéristique du taureau, signe nourricier, épicurien, jouisseur de la vie, créateur, représentant de la terre fertile. L’esprit tenace, obstiné, et infiniment gai.

« Dans ma bouche, dans ma gorge, le feu d’artifice d’une pomme croquée à pleines dents, dans mes narines, le long de ma trachée, l’odeur des aiguilles de pin roulées au bout des doigts, dans mes paumes, la chaleur vibrante et moite d’une poignée de terre grasse. »

Autre fait important qui m’a poussée à classer ce roman en ce signe terrien et printanier est l’obstination des grands événements de la vie de l’auteure à survenir en mai. L’évènement traumatique de ses neuf ans, mais aussi la naissance d’un petit homme, son fils, qui viendra libérer ce joli mois de printemps.