Un bonheur sans pitié

🌗Fuir le bonheur de peur qu’il ne se sauve🌓

On les nomme manipulateurs ou pervers narcissiques, on les dit incapables d’aimer ou d’éprouver de l’empathie. On les décrit aimables en société et tyranniques dans l’intimité. On a créé des tests sur internet pour les démasquer, qui se concluent tous par la même injonction : « Fuyez ».

Vous savez qu’ils existent, il paraît qu’il y en a même de plus en plus, que notre époque en fait pousser comme du chiendent.

Mais voilà, une fois que vous avez démasqué votre partenaire, comme Marina l’héroïne de ce roman, il est déjà trop tard, vous êtes sous son emprise. Votre chat vous avait pourtant prévenu, il le déteste et le mord depuis le début, et comme tous les autres signes, vous n’aviez pas voulu comprendre. Votre vie n’a plus de sens sans lui, vous ne savez plus respirer, plus bouger, plus rien décider. Et puis vous lui avez fait un enfant, vous n’avez plus d’amis, vous ne voyez plus vos parents, vous avez perdu votre job, alors à quoi bon.

Torsten répond à ces critères. Il apparaît comme le sauveur dans une période de doute amoureux de Marina. Très vite, elle va s’isoler avec lui, dépendre de lui sexuellement, «il n’a jamais connu ça », elle le rend fou, il est le miroir d’une image idyllique d’elle même. Image qui n’existe pas, qui disparaîtra très vite et qu’elle passera le reste de sa relation à essayer de retrouver.

Sous le double regard de Malek, l’écrivain du roman et celui d’Eric Genetet, le lecteur assiste impuissant, haletant, désespéré, à la descente aux enfers de Marina. On voudrait lui hurler de partir, de changer la serrure, de ne pas lui faire d’enfant, de cesser de lui donner de l’argent. Mais le livre ne nous obéit pas, Marina doit aller au bout de son épuisement, de sa dépression, le roman dépeint parfaitement le piège, le labyrinthe sans issue de cette relation toxique, avec au bout, très peu d’espoir, seulement l’envie de le tuer, qu’il disparaisse enfin. Et l’écriture salvatrice, en témoin, car rien ne valent les mots que l’on pose pour comprendre enfin.

Un court roman très subtil, où chaque protagoniste prend la parole pour une analyse psychologique très aboutie. Un récit ultra prenant, un regard nouveau sur cet amour illusoire.

Sentinelle de la pluie

« Paris ressemble à une Venise obscure et effrayante; une métropole engloutie sombrant peu à peu dans l’oubli, incapable de lutter, cédant à la violence tranquille et meurtrière de son fleuve devenu fou. »

Le roman

Trois cent soixante pages de pluie incessante. Dans ce roman à l’ambiance humide, vous glissez malgré vous dans les chaussures trempées de Linden, le protagoniste principal du roman et partez rencontrer sa famille.

Linden est un photographe trentenaire franco-américain et réputé.
La famille étant aux quatre coins de la planète, sa mère a décidé de les réunir pour les fêtes à Paris. Lorsqu’ils arrivent, la menace plane, ils ne savent pas comment prendre la mise en garde de la presse et de leurs amis : la crue de La Seine risque de dépasser celle de 1910.
Un deuxième élément s’ajoute alors : le père de Linden, un arboriste passionné, a l’air très mal et fatigué, il ne parle quasiment pas, il semble perturbé, peu réjoui de retrouver les siens. Linden s’interroge : de quoi s’agit-il? Il n’a jamais eu de conversation intime avec son père, il serait temps de lui parler de son petit ami, Sacha : il ne l’a pas encore présenté à son père, pourtant leurs projets de vie sont imminents. Sa soeur semble très irritable aussi, et sa mère distraite. Sous la pluie battante de Paris, c’est l’histoire de chaque membre d’une famille que l’on retrace.

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Le zouave du pont de L’alma : lorsque l’eau monte jusqu’aux chevilles, la crue est annoncée

Mon avis

Arboriculture, Photographie, crue de la Seine, Homosexualité, maladie… Les sujets sont nombreux dans le nouveau roman de Tatiana de Rosnay. Nombreux et traités de façon assez consensuelle. A l’inverse de la Seine, le fil narratif ne déborde pas, et c’est rassurant aussi parfois, des personnages plutôt prévisibles, une absence d’excès névrotique, une lecture non dérangeante, bien construite, que l’on peut conseiller à tous. La lecture était fluide, et j’ai lu ce livre avec plaisir.
Paris sous l’eau est très bien traité, le travail de recherche et de description parfaitement dosé et captivant.

« Ce qui frappe Linden, c’est le silence : plus de moteurs de voiture, de grondements de bus, de coups de klaxon; rien que le chuintement de la pluie et de l’eau qui se mêle au murmure des voix. »

Le fil rouge du roman, l’arbre préféré du père de Linden, un tilleul, apporte son lot d’émotions et de messages, il amène progressivement le lecteur au message essentiel du roman, la nature, la préservation de notre éco-système, et de soi-même.

« Quand la nature se mettait en colère, avait-il dit, il n’y avait rien que l’homme puisse y faire. Absolument rien. »

Le signe astrologique du roman

Scorpion.Signe d’eau obligatoire pour ce roman à l’ambiance totalement aquatique, mais une eau stagnante, comme celle du scorpion, qui s’infiltre jusqu’au plus profond de nos habitations pour aller chercher nos secrets. Le scorpion est un signe d’eau mystique, celui qui déterre ce qui est caché.

Extrait choisi

Linden regarde à travers le carreau ruisselant, et il lui semble être devenu une sentinelle qui guette l’inévitable submersion aquatique, qui surveille son père, la pluie, la cité entière.

Le petit + spécial réseaux sociaux

@lindenmalegarde a un compte Instagram !! Retrouvez les photos de Paris et du village de Venozan en noir et blanc, prises avec le fameux Leica du roman!