Summer

Nous avons essayé de quitter le passé mais rien n’a bougé, tout est exactement là où nous l’avons laissé, il y a vingt quatre ans, aussi net et brillant que des morceaux de verre.

Benjamin est le petit frère de Summer, jeune fille disparue à 19 ans au bord du lac Léman et jamais retrouvée. Il entreprend la narration chez le docteur Traub, son psy, sa dépression chronique ayant atteint un tel paroxysme qu’il n’est plus capable de sortir de chez lui.
Qui était Summer, sa soeur? A-t-elle un lien avec son état?

Ma soeur ressemblait pour de vrai à une reine de beauté de feuilleton américain, ces filles saines, aux jambes élastiques, avec des dents blanches irréelles, et dans les yeux une lueur insaisissable évoquant le chagrin ou le mal. Ces filles qui ont des rêves trop grands pour elles, ou qui font naitre une douleur, quelque chose qui ressemble à du ressentiment, dans le coeur des garçons, et qui finissent dans le coffre d’un 4X4, au fin fond d’une forêt.

L’intrigue du roman réside non pas dans le dénouement, —où est Summer— mais plutôt pourquoi a-t-elle disparu? S’agit-il d’un enlèvement alors qu’aucune preuve ne permet de l’envisager ?
Petit à petit, Benjamin déroule l’enfance et le huis-clos familial. Une mère splendide, parfaite, adorée, un père puissant, riche, des soirées mondaines par paquet, des enfants livrés à eux-mêmes, déviants, et consommant énormément de drogue.
Summer est au départ une adorable petite fille blonde, conciliante, jusqu’au jour où elle se met à sortir, rentrer tard, répondre à ses parents, peu avant sa disparition. Ni les trois amies de Summer, ni l’entourage proche ne parviennent  à comprendre sa disparition, et il ne reste plus à Benjamin qu’à plonger dans les limbes de ses souvenirs les plus enfouis.

Le signe astrologique du roman

POISSONS ! Toute cette eau, partout, ce lac, qui encercle les personnages, cette piscine pleine d’algues, ces poissons aux yeux globuleux, ces autres poissons dans l’aquarium, donnant au roman une tonalité envoûtante et marécageuse, m’a rappelé le dernier roman de Didier Decoin, « Le Bureau des Jardins et des étangs », très aqueux également, et très odorant.

Par ailleurs, l’ambiance du roman ainsi  que le personnage de Benjamin sont totalement neptuniens, planète du signe Poissons. Neptune jette le trouble dans l’esprit pour réorienter l’âme humaine vers une compréhension plus large de ses zones d’ombre. Enfin, Neptune est le Dieu des mers, des océans, des lacs et des rivières, il agit souvent de manière insidieuse pour pousser à la faute et permettre ainsi, au terme d’un lent travail de réfléxion, d’épuration aussi, d’accéder à la pleine conscience.

Mon avis

J’ai beaucoup aimé Summer et j’ai été complètement happée par le récit.
J’ai lu ce roman d’une traite et je ressors de ma lecture étourdie. En prenant cette photo sur les bords de Saône, j’ai été prise d’un léger vertige, comme Benjamin lorsqu’il conçoit toute cette vie sous marine, les profondeurs du lac, les yeux globuleux des poissons, l’effervescence bouillonnante des profondeurs extrêmement bien dépeinte dans le roman.

« Il y a là-dessous tout un monde, comme le nôtre en négatif. Nous oublions que nous nageons dans une gigantesque mare, une flaque d’eau croupie, où tout ce qui est balancé pour être oublié —des machines à laver, des vélos, des cadavres?— y demeurera pour toujours, aucun courant ne les emmènera au loin, pour les polir et les dissoudre.

Ce livre est un excellent roman d’ambiance, dont l’esthétisme répétitif nous hypnotise.
Ce que j’ai préféré dans le roman, c’est que Summer symbolise l’absence et amène à la réflexion suivante : comment vit-on lorsqu’un proche n’est plus là, que ce soit à cause d’un décès, ou d’une rupture, ou pire, comme c’est le cas ici, sans raison vraisemblable ? Il est toujours intéressant de constater à quel point les absents et les histoires inachevées jouent un rôle prépondérant dans notre façon d’agir au quotidien.
Concernant le rôle qu’a joué la forme « thriller » de ce roman, c’est-à-dire, donner au lecteur des clés de compréhension au compte goutte pour le tenir en haleine comme un bébé à qui l’on donne la becquée, ce n’est pas ce que je préfère, et je ne sais pas si cela est utile quand la qualité littéraire est là, mais cela n’engage que moi. Je n’aime pas être forcée de lire vite et ainsi gâcher la qualité d’une plume pour me sortir de l’angoisse de la curiosité. J’ai préféré déguster la première partie, riche et belle, l’esthétisme des personnages. J’ai préféré caresser leurs mystères que lire la deuxième partie dans l’expectative insoutenable du dénouement.
Mon avis reste entièrement positif sur ce roman, je comprends qu’il soit attendu au tournant mais pour ma part je le trouve réussi et je le recommande volontiers, si vous avez envie de plonger dans les eaux troubles du lac, partez vite à la recherche de Summer.

Extrait choisi

Son départ semblait confirmer le message de l’univers : les gens disparaissent de nos vies, c’est ainsi que cela se passe. Certains sont là pour toujours, d’autres, généralement ceux que vous aimez le plus, se volatilisent les uns après les autres, sans explication, ils sont là ensuite ils ne le sont plus, et le monde poursuit sa route, indifférent, à la façon d’un organisme primaire constitué d’eau et de vide se propulsant dans un espace également constitué d’eau et de vide, ou d’un coeur aveugle, translucide, entièrement dédié à sa pulsation.

L’auteur

Monica Sabolo est née à Milan en 1971. Elle est journaliste et écrivain française. Elle a obtenu le prix de flore en 2013 pour « Tout cela n’a rien à voir avec moi » publié chez Lattès.

Les corps inutiles

 

Le roman

« Ils ne me prendront rien, je me donnerai d’abord . »

C’est désormais le credo de Clémence, victime à 15 ans d’une tentative de viol, menacée à l’arme blanche.

Chaque 29 du mois, Clémence, 30 ans, s’habille, sort, et offre son corps à un homme, n’importe lequel, nourrissant l’espoir fou qu’il la réveille de son coma sensoriel. Car depuis l’agression, le corps de Clémence ne réagit plus à rien, n’a jamais froid ni chaud, n’a jamais mal.

« Je vois et je cligne des yeux, je n’ai pas de sensation mais j’ai des émotions, je ne sens rien mais je ressens tout, je baise donc je suis, je suis un être humain. »

Son corps est devenu aussi inutile que les poupées gonflables qu’elle maquille pour son métier. Toute la journée, elle donne vie à Nadine, Marie, Joy. 32 kg, 1m60, 85C. Pour M.Francis S. Qui sont ces hommes qui achètent ces poupées sur internet? Au nom de quoi les juge-t-on? Leur sourire est quotidien, elles peuvent tout supporter, ne diront jamais rien.
Clémence elle, n’a jamais rien avoué.
Pourquoi une victime ne va pas forcément porter plainte? Pour mille et une raisons, à cause du déni, de la honte, de la peur des conséquences. Pour ne pas être stigmatisée, pour encore être comme tout le monde, et surtout, surtout, pour qu’on ne lui dise pas «Ce n’était même pas un viol.»
Détestant son corps et incapable de s’éprendre d’un homme, envahie des démons de son passé, Clémence va être confrontée à les affronter. Un très beau récit.

Mon avis

Après mon  coup-de-coeur-naufrage, j’avais hâte de retrouver la plume de Delphine Bertholon. J’ai tenu bon quelques mois, à peine, le temps de légitimer mon envie en intercalant quelques lectures hétéroclites.
Et bien c’est un Re-coup de foudre total pour sa prose. Ses écrits sont tout ce que j’attends d’une auteure française contemporaine : portraits psychologiques actuels, sujets forts et sensibles traités avec une ironie mordante, un fil conducteur intriguant, aucune longueur… Je vous le recommande mille fois.

Mention spéciale pour la deuxième partie, de seulement 2-3 pages (il fallait oser, très bonne idée pour « casser » le rythme, ainsi que pour la play list musicale après les remerciements.

Le signe astrologique du roman

Capricorne ; le signe le plus « dur » du zodiaque. Gouverné par Saturne, la planète du contrôle, de l’ombre, du déni, de la peur, de la responsabilité, ce signe correspond parfaitement à Clémence, assumant pour elle seule son agression et se murant dans une profonde solitude. Le capricorne s’arrange toujours pour être seul mais s’en plaint, c’est son grand paradoxe, c’est aussi le cas de la narratrice. Ce signe, chez la native, est capable d’ébats sexuels complètement dissociés des sentiments, car tout reste toujours sous contrôle, et sous des airs parfois libres, ce signe est extrêmement froid, tenace et ne livre ses sentiments que rarement, et à très peu de monde.

Extrait

Je m’arrêtai dans une station service pour me changer, mettre la robe lamée que je gardais dans le coffre, mon blouson en jean brut et mes talons trop hauts (ceux-là, ceux qui déséquilibrent mais vous donnent l’allure d’une étoile lointaine vers laquelle tendre la main, espérer la saisir, la convoiter au moins). A l’époque, c’était mon look de quand j’avais soif.

Emprise

Ce qui donnait aux journées de Claire un aspect désespérément falot, c’était de ne plus pouvoir faire toutes ces toutes petites choses qui ponctuent -et ensoleillent- le quotidien. S’arrêter à une terrasse pour boire un café, entrer dans une expo, une galerie, un musée, grignoter sur le pouce en arpentant les bords de la Seine, ou simplement marcher dans la rue en respirant l’air du temps.

Le roman :

EMPRISE est un roman très bien mené et très intelligent. Il démarre comme une lecture de vacances, légère, l’écriture et les dialogues sont simples et efficaces. Entre Bridget et Le diable s’habille en Prada, des trentenaires parisiennes recherchent l’âme soeur sur Happn en buvant des verres en terrasse de leur café préféré. Claire est styliste, Audrey chroniqueuse littéraire, Josie est dans l’immobilier.
Sur ce réseau de rencontre, Claire rencontre Mark, l’homme parfait, dont la mère est riche et célèbre mais dont il refuse l’argent. Très vite, Claire reçoit des mails de plusieurs de ses ex, la prévenant du danger que représente Mark. Pervers narcissique, le mot est lâché. On se dit, ah, un énième roman sur les relations toxiques. Mais le but du roman n’est pas là. De toute façon c’est trop tard, on s’est attachée à Claire, alors on la suit, dans sa relation, idyllique au départ, son Mark absolument doux, prévenant et romantique. Jusqu’à ce qu’elle se marie avec lui au bout de 6 mois et qu’il l’emmène à Riyad, en Arabie Saoudite, pour son travail.
Le piège se referme d’un coup, et Claire se retrouve alors non seulement sous l’emprise de Mark, qui est devenu méchant, brutal et colérique, mais aussi sous l’emprise de la culture du pays, prisonnière du voile et privée de liberté. Ce roman est un reportage, celui d’une femme libre soudain contrainte de se retrouver soumise à un mari absent, volage et difficile dans un pays où « selon la complicité du Coran un homme vaut deux femmes ». Impossible de rentrer et sous cette omniprésente domination masculine, comment fait-on pour s’en sortir?

Mon avis

J’ai été assez bluffée par ce roman, qui au départ, me paraissait simple et dont le style littéraire ne répondait pas à mes aspirations poétiques. Je salue la prise de risques, celle de laisser le lecteur continuer, et de ne pas « tout donner » dès le départ, le laisser là, en terrasse, boire un verre, tranquillement. Prends des forces, lecteur, tu n’es pas au bout de tes surprises. Et nous voilà au milieu du roman, plongés en plein voyage en Arabie Saoudite ! J’ai été vraiment conquise.
Le roman est construit, la dimension romanesque est là, psychologique également, car n’est pas pervers narcissique qui veut, et pour avoir lu de nombreux livres à ce sujet, celui-ci est le premier qui ouvre une porte positive. Et si on n’était pervers narcissique que dans certaines circonstances? Et si les limites des cases dans lesquelles on range les gens étaient plus subtiles que cela?
J’ai adoré voyager en Arabie Saoudite car clairement ce n’est pas un voyage que j’oserais entreprendre dans ma vie de maman. La place de la femme occidentale, mêlée à ses congénères orientales, plongée brutalement dans cette nouvelle culture et ses paradoxes hypocrites, le port de l’abaya, les débats qu’il a suscité dans le roman entre les personnages par exemple, tout cela était extrêmement intéressant..

Le Starbucks de Riyad, Arabie Saoudite, était interdit aux femmes. Les autorités estimaient qu’elles y allaient pour draguer. La fille était sous la garde de son père, voire de son frère, puis, lorsqu’elle se mariait, passait sous l’autorité de son époux. La femme en tant que personne à part entière, la femme-sujet, la femme électron libre n’avait pas sa place dans cette société.

 

Le signe astrologique du roman

Scorpion. Un signe au caractère intense pour un sujet fort. Le scorpion symbolise la transformation des êtres et des sentiments. Mark est magnétique, comme le sont les natifs de ce signe. Il a du pouvoir, il est mystérieux et destructeur, ses actions sont parallèles à ses traumatismes. Poussé par un désir souverain de pouvoir, le scorpion n’hésite pas à utiliser les informations obtenues grâce à son intuition pour manipuler les gens afin d’arriver à ses propres fins : Mark n’hésite pas à demander en mariage Claire, car il sait qu’en Arabie saoudite, seuls les couples mariés peuvent y séjourner.
Mark est également vindicatif : sa rancoeur de ne pouvoir être aussi riche que sa mère l’incite à pousser Claire dans ses retranchements, il n’hésite pas à tout lui faire payer. Le scorpion est un excellent stratège : capable d’hypnotiser les autres pour leur faire faire ce qu’il désire.

L’auteur :

Valérie Gans (wikipédia) : Diplômée d’une maîtrise de finance et d’économie de l’université Paris Dauphine en 1987, Valérie travaille durant dix ans dans la publicité. Ancienne chroniqueuse pour la rubrique Place aux Livres d’LCI, et pour Le Nouvel Economiste, elle est actuellement chroniqueuse depuis 2004, pour la rubrique hebdomadaire livres de Madame Figaro..

À la suite de son expatriation au Moyen Orient, elle se consacre entièrement à l’écriture. Mère de deux adolescentes, elle a pour sujet de prédilection la psychologie familiale, de couple, l’éducation, la transmission, la place des hommes et des femmes dans nos sociétés…