La vie sans toi : Quelques questions à Xavier De Moulins

Le livre

On ne compte plus les talents de Xavier de Moulins. Régulièrement, le journaliste fait place à l’écrivain, qui dans ce sixième roman très addictif, explore plusieurs sujets avec brio : le deuil d’un enfant, la reconstruction d’un couple et l’importance de l’Art. Ayant à coeur de tenir en haleine son lecteur, il utilise la forme du thriller psychologique, et nous surprend jusqu’à la dernière page.
Au départ, Eva et Paul, en couple depuis longtemps, ont deux petites filles. Eva est une banquière hyperactive, Paul un peintre mélancolique. Petit à petit, l’un et l’autre prennent la parole pour révéler les secrets et les non-dits de leur famille. Ils s’adressent à l’absent, mais ne communiquent plus entre eux. Quel drame a eu lieu il y a huit ans ? Qui est le responsable ? Leur couple semble aller à la dérive, Paul s’étiole et ne parvient plus à peindre.
Un jour, au lycée de sa fille, Eva rencontre un homme. Son ciel intérieur s’éclaircit et ses migraines s’effacent. Lui aussi semble avoir vécu un drame. La voix des morts s’élève et prend petit à petit le pas sur celle des vivants. À moins que ce ne soit l’inverse. La folie est parfois la seule issue pour récupérer celle que l’on aime, et chacun sa façon de retrouver la paix intérieure.

Vous refermerez ce livre complètement étourdi. Entre les drames et les leurres, les souffrances débordent de la Seine. Fait-on plus facilement le deuil d’un être ou d’un amour ?
Un roman à mettre entre toutes les mains, un cocktail de psychologie et de suspense.

 

L’interview

Bravo Xavier De Moulins pour ce sixième roman. Une seule envie en le refermant, le relire tout de suite ou vous bombarder de questions…

Où avez-vous trouvé votre inspiration pour ce livre ? Le métier de journaliste aide-t-il à incarner les personnages, à trouver des idées ?

XDM : Le livre est né d’une envie de continuer à explorer les liens familiaux mais sous un axe thriller psychologique. En clair d’intégrer le suspense dans les relations hommes femmes, en posant la question du couple, et en convoquant deux choses, l’épreuve et les apparences. Dans cette société de l’image, je voulais tenter l’aventure d’aller voir au-delà des reflets, des apparences d’écrire, donc une histoire d’amour qui embarque le lecteur et le manipule, joue avec lui, mette en branle ses émotions et lui pose des questions comme celle ci toute simple : et si …? Pour incarner les personnages je me sers de tout. Je tiens à ce que mes personnages soient ancrés dans le réel, qu’ils possèdent une voix propre, un métier crédible, une identité forte. Pour l’observation, mon métier de journaliste est un plus, cela me demande aussi beaucoup d’empathie et aussi souvent quelques recherches, je lis beaucoup autour de chaque livre, parfois pour nourrir un paragraphe, c’est Sisyphe mais indispensable pour l’immersion dans la vie de chacun d’entre eux.

L’Art occupe une place importante dans le roman. À propos de la peinture de Paul, vous écrivez p.91, « le problème avec la création, c’est l’équilibre. Une idée peut naître à 10h10 et mourir à 18h20. Celui qui crée passe en un battement de cils d’un état à un autre. Une furieuse envie de vivre et une curieuse envie de mourir ». Pensez-vous que l’on peut rapprocher la peinture et l’écriture ? Créer, est-ce toujours souffrir ?

Ah ça oui cette phrase sur la création, on peut l’appliquer à l’écriture. C’est terrible, une phrase marche et quelques heures après, se tue sur le rocher de l’imagination, et il faut la remplacer, revenir à la manœuvre. Écrire ce n’est pas souffrir, c’est tout faire pour arrêter de souffrir justement, mais c’est un travail d’équilibriste, sur le fil en permanence. Écrire c’est un travail très manuel finalement comme la peinture ou la sculpture, il faut savoir dire, on recommence, et garder le cap. Revenir à la charge, équilibrer toujours, chercher, trouver, c’est une quête sans fin qui peut rendre fou et très heureux, c’est une démarche d’espérance pure où rien n’est garanti jamais, et vos yeux et votre cerveau ne sont pas toujours fiables, alors il faut laisser reposer son texte, des jours entiers pour le retrouver vierge et le peser. J’ai déjà jeté un livre entier à la poubelle, il ne sortira jamais.

Le suspense est à son acmé dans ce nouveau livre. D’où vous vient ce don pour tisser la trame d’un thriller psychologique ?

Merci pour « le don »… Mais ce n’est pas à moi de dire ça, c’est au lecteur d’en juger. Disons que sur ce livre, j’ai passé beaucoup, beaucoup de temps à imaginer la structure. Comme une quête au service de l’action et du destin des personnages. J’y ai pris beaucoup de plaisir. Je tournais autour du suspense depuis Charles Draper et là j’étais prêt à assumer pleinement l’idée de tenter de relever le défi. J’espère que les lecteurs comprendront en lisant le livre…

Vous dites dans une interview que ce livre a été un cheminement intime, et qu’il vous a aidé, ainsi que certaines rencontres; pouvez-vous nous en dire un peu plus (dans la limite de vos envies) ?

J’ai écrit ce livre pour conjurer le sort. Et donc protéger les miens. En l’écrivant j’ai rencontré des gens étonnants et merveilleux. Ecrire est une expérience solitaire, et parfois quand vous mettez le nez dehors et que des belles personnes vous encouragent de leur bienveillance à tout faire pour rester une belle personne cela vous donne de l’énergie pour votre création. C’était une expérience humaine forte en soi de découvrir tous ces gens sur le chemin de l’écriture. Ensuite, l’écriture de ce livre m’a appris quelque chose de très simple : soyons heureux, c’est la seule solution, et pour ce faire, éteignons souvent nos téléphones portables… ça paraît idiot dit comme ça, mais si vous y réfléchissez vous verrez… Écrire c’est aussi éteindre son téléphone !

Déjà dans Charles Draper, vous avez travaillé sur l’ambivalence des personnages, leur double. Pensez-vous qu’à l’instar de Paul nous portons tous en nous plusieurs facettes ? Et vous ? 😉

Ahahaha. Evidemment que nous sommes plusieurs. Combien avons-nous de facettes exactement ? Plein. Ça prend une vie de faire connaissance avec tout le monde… Regardez quand vous tombez amoureux : vous vous sentez seul dans l’univers mais il y a tous les autres en vous, qui de votre enfance à votre âme, de votre cœur à votre cerveau, sont plus ou moins bien rangés. C’est ça qui est passionnant, dans une personnalité, tous ces autres qui s’y cachent sans forcement dire leur nom et vous tombent dessus parfois…

 

À propos de l’amour, le couple du roman traverse un drame difficile. D’après vous, est-ce illusoire et voué à l’échec de tenter de se reconstruire à deux ?

C’est illusoire d’être à deux tant qu’on ne fait pas corps avec soi. Etre deux c’est d’abord faire famille avec soi. Dans la joie comme dans la peine. On arrive seul, on repart seul et entre temps on croise, et on tricote de très belles choses, parfois on accouche de chef-d’œuvre, des relations de toute une vie, parfois on se plante. Mais dans l’épreuve, on n’est pas trop de deux quand on est bien construit, hélas c’est pas si simple. Dans un cas comme celui du livre, c’est-à-dire le pire qui puisse arriver à mon sens dans la vie, c’est impossible de généraliser.

Dans la volonté d’offrir parfois la narration à l’Absent, vous convoquez le fantasme de nombreuses personnes ou religions : les morts ne sont pas morts, ils sont parmi nous, il nous écoutent et nous aident. Est-ce l’idée que vous avez voulu faire passer dans le livre?

Exactement. Ce que je crois intimement, c’est que la mort n’existe pas. La mort, c’est la vie qui continue différemment, c’est pour ça que l’un des personnages dit dans le livre : « quand il se tue, un enfant ne meurt jamais. » Les morts nous veillent, et nous regardent, ils nous parlent. Il suffit de prendre le temps de les écouter. C’est un temps précieux que ce temps-là, vous savez.

 

Merci infiniment Xavier De Moulins pour ces belles réponses, et merci aux Editions Lattès pour leur collaboration.

 

Boys, Pierre Théobald

À ne pas rater !

Vous lirez quelque part que ce livre est un recueil de nouvelles, parce qu’il faut bien rentrer les choses dans les cases, mais je ne suis pas tout à fait d’accord, l’auteur crée un nouveau genre, entre nouvelles et roman. Quand le fil conducteur est un personnage, ici Samuel par exemple, vous ne pouvez pas faire autrement que d’aller jusqu’au bout. (ce qui est rarement le cas chez moi dans les recueils de nouvelles que je finis rarement, mea culpa).

Alors, qui sont ces Boys ? Ce sont vos maris, vos amis, votre frère. Comme le dit la citation de The cure en exergue, « Boys don’t cry », rares sont ceux qui étalent leur états d’âme sur leur quotidien, leur vie, leur couple, leur problème de fertilité. N’avez-vous jamais été frappé par l’absence de dialogue entre deux potes, comparé à la logorrhée endiablée des filles entre elles ? Un homme se confie plus volontiers à sa femme qu’à un ami, avec qui il préférera partager une bière, un spectacle, un match de foot. Entre hommes, on se doit de faire des trucs virils, ne pas être triste, parler carrière… Vous allez penser que j’émets une généralité, et qu’il en existe, des hommes qui bavardent entre eux de leurs états d’âme, sûrement, mais ils sont aussi peu nombreux que ce livre. Ici, les hommes pansent une rupture en affichant une sexualité débridée par exemple, alors qu’ils sont au fond d’eux totalement dévastés. Ah, ces caïds qui n’en sont pas.

Au-delà des portraits ultra-contemporains de notre société, (rupture, garde alternée, papa investi ou dans le doute, homme trompé ou infertile) , j’ai sur-adoré le style de l’auteur. C’est moderne, rythmé, ça ne dégouline jamais de bons sentiments et de pathos, c’est actuel, ciselé, romancé, incarné. Je suis absolument séduite et je ne peux que vous recommander ce livre !

 

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Les gratitudes, Delphine de Vigan

C’est la question du moment : As-tu aimé le dernier roman de Delphine de Vigan ?
Oui!!🙋🏻‍♀️
Non!!🙅🏻‍♀️

Qui veut débattre ?👩🏻‍⚖️👨🏻‍⚖️

Mon avis ?
Oui, j’ai aimé ce roman.
À partir du moment où l’on entre dans un livre pour en ressortir directement en tendres sanglots, ce serait être de mauvaise foi de dire que la magie n’a pas opéré. C’est un peu le père Noël de l’émotion : mais d’où viennent ces gouttes d’eau sous mes yeux ? Par quelle cheminée sont-elles arrivées je ne comprends pas !? C’est archi subtil, je n’ai rien vu venir et je me suis laissée emporter. Voilà.

Question aux sceptiques : qui d’autre que Delphine de Vigan peut réussir à vous captiver sur l’histoire d’une vieille mamie placée dans un EHPAD? (je mets au défi qui que ce soit d’y parvenir, vous avez 6 mois…) Moi-même la vieillesse n’était pas un sujet qui m’attirait, et pourtant j’ai pris un grand plaisir de lecture.

👩🏼‍✈️objection principale : « les personnels soignants ne sont pas aussi bienveillants et disponibles que l’orthophoniste du roman ». Certes. Mais c’est un roman, ce n’est pas un documentaire scandalisé sur la maltraitance des personnes âgées. Même s’il faut lutter contre, ce n’est pas le sujet, ici on parle vocation, transmission, grandeur d’âme. On parle de la vie qui s’éteint et qui se donne. C’est simple et c’est beau.

Je me suis laissée bercer par la musique, l’humour délicat, les lapsus très drôles de cette Michka. C’était un dosage parfait entre les personnages et leurs dialogues, sans forcer le trait, l’écriture sobre, sans fioriture, qui s’oublie pour mieux nous parler. Le format court répond parfaitement au sujet et à la lignée débutée par l’auteure: les loyautés, les gratitudes, quel sera le 3ème volet ?

Amour Propre

Quand Sylvie Le Bihan m’a proposé de m’envoyer son magnifique roman à la prose grandiose (autant rompre le suspense d’emblée), elle craignait que le sujet me rebute, qu’en tant que mère neuve et enceinte je m’insurge devant Giulia la narratrice, elle qui remet en question la maternité et « regrette avoir eu des enfants ».

Mais qui de mieux qu’une mère pour en comprendre une autre ? 

Giulia, c’est une mère abandonnée qui abandonne. Pas au même âge, pas dans les mêmes circonstances, cependant avec le même fil conducteur : Curzio Malaparte. De lui, on connaît surtout l’architecture de sa maison à Capri, source de mille inspirations et excuses de voyage. De lui toujours, sa mère a laissé et annoté le roman « La peau » avant d’abandonner Giulia lorsqu’elle avait huit mois.

C’est dans ces moments-là, ceux où je me sens happée par le vide, qu’une mère me manque, ne serait-ce que pour lui en vouloir de m’avoir ôté l’enfance qui m’aurait construite autrement. En partant, elle a fait de moi une mendiante, une pouilleuse et ma faim d’amour, trop visible derrière mon masque de femme libre, faisait fuir les hommes, tous les hommes, même ceux que je ne voulais pas vraiment.

Alors à son tour, un jour de septembre, Giulia craque soudainement, ses fils à peine majeurs ont pris une décision qui l’a anéantie, reflet de l’inutilité de toutes ces années passées auprès d’eux à les éduquer et leur offrir la meilleure vie possible. Elle attendait secrètement qu’ils quittent enfin le nid pour se retrouver elle-même. C’est pourtant ce qu’elle va faire, en fuyant Paris pour découvrir Capri. Giulia est professeure d’italien et un ami universitaire lui propose de séjourner dans la fameuse Casa Malaparte pour rédiger un livre sur l’auteur défunt. 

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Elle va enquêter sur Curzio et se rapprocher au plus près des souvenirs de celle qui lui a tant manquée, en nous offrant une réflexion sincère et moderne sur ce que pensent les mères depuis toujours. La dualité permanente entre la mère et la femme est au coeur du récit et traitée avec justesse sans aucun mauvais cliché. Jamais je n’ai lu de mère aussi aimante que cette héroïne. Je n’y vois aucun malaise, c’est juste la peur de mal les aimer qui prédomine à travers ses pensées, et non pas une démonstration d’égoïsme.

Quant au style et à la narration, l’humour inimitable de Sylvie parfois ressurgit, comme ce passage hilarant et tellement réaliste au parc avec trois enfants en bas âge, mais c’est surtout une écriture envoûtante et extrêmement aboutie qui défile à travers les pages. C’est un voyage introspectif et coloré, dont la destination est la quête de l’apaisement. À lire !

Note à l’auteure :

Chère Sylvie, j’ai regardé cette journée défiler devant des légos et le toboggan du square, les mots sur ton livre se bousculaient dans ma tête et j’attendais fébrilement d’être à ce soir, enfants couchés, pour célébrer la sortie de ce très beau roman. Etre mère OUI, mais pas quand les romans sortent un mercredi !

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Tous les hommes désirent naturellement savoir

« Je répare par les mots mes nuits à chercher ce que je ne trouve pas, l’amour et le souvenir de la beauté —les femmes allongées sur les rochers, les voix de ma mère et de ma soeur m’appelant depuis le sixième étage de la Résidence à Alger. »

Dans la catégorie des romans qui me plaisent et m’émeuvent, il y a ceux sur la recherche identitaire, les romans initiatiques, ceux qui dévoilent la belle âme d’un écrivain. 

J’ai refermé ce roman très émue mais aussi très perplexe devant mon écran, comment  chroniquer un roman comme celui-là ? 

Message à ma chère Hadia, elle aussi marquée récemment par la lecture de ce texte. Réponse immédiate :  « Moi je commencerais par la violence muette, celle qu’on n’exprime pas dans la vie réelle, à l’image de sa mère qui se fait agresser et qui rentre meurtrie sans rien dire… Et puis la violence du déracinement… En fait ce livre est très beau parce que la violence est racontée avec délicatesse ».

(Voilà comment je force des écrivains à devenir des chroniqueurs et à bosser pour moi.)

Vous l’avez deviné, entre mélancolie suggestive et violence muette, quel beau roman que celui-ci, dans lequel Nina Bouraoui renoue avec l’exil et son enfance, pour mieux comprendre son identité sexuelle, les femmes.

« J’ai juste peur des hommes la nuit » écrit-elle. Quel rôle ont joué les femmes de sa vie au cours de la sienne ? Une mère d’origine bretonne, tombée amoureuse d’un algérien ayant contourné l’opprobre familiale pour aller vivre à Alger. Une soeur à ses côtés, qui a parfois joué le rôle d’une mère. Puis toutes les femmes qu’elle rencontrera le soir, « au Kat », lieu d’émancipation et de ses premières rencontres.

À travers un récit fragmenté de courts chapitres où elle sait, se souvient et devient, elle part à la recherche de sensations, de réminiscences fondatrices.

L’écriture, musicale, toujours en fil rouge, pour l’aider, la guider. Mais attention, quand certains écrivent pour se libérer, Nina Bouraoui soutient que non, « L’écriture n’apaise pas, c’est le feu sur le feu. »

Le signe astrologique du roman

Cancer.

Difficile de mettre un autre signe que celui de l’auteure pour ce roman très auto-fictionnel. Si pour Beaux Rivages j’avais trouvé un récit très aquatique et dominé par l’élement eau, l’eau revient ici sous le signe du cancer, un natif très tourné vers son inconscient et ses ressentis intérieurs, protégés par sa fameuse carapace. Pudique et discret, c’est souvent dans l’intimité (ou par l’écriture) qu’il se livre vraiment.