Un effondrement, Alexandre Duyck

Photo de circonstance, parce qu’il y a de quoi s’effondrer un peu, tout de même, pour les librairies et les structures culturelles en général, qui depuis des mois rament et s’adaptent chaque jour pour que survivent la musique, la danse, les spectacles. Dès que la culture reprend un peu d’air, pouf, on lui enfonce la tête sous l’eau à nouveau. Cela porte le doux nom de torture.
Ceci étant posé, passons au livre du jour.

Effondrement, écroulement, éboulement, anéantissement… Autant de mots pour décrire un état de fatigue intense.

« Le burn-out, c’est pour les forts ».
Dans son nouveau roman, Alexandre Duyck décortique celui de sa femme. Burn-out, un nom pompeux et souvent galvaudé, dont le propriétaire n’ose jamais le prononcer de peur pour passer pour un fou… ou un faible. À tort puisque c’est toujours celui qui se croit invincible qui se fait avoir, repoussant sans cesse ses propres limites et tombant inévitablement dans le piège de l’épuisement.

L’épouse d’Alexandre Duyck était « travailleuse sociale ». Une vocation, un métier sacerdoce. La misère du monde à gérer avec peu de moyens ou de reconnaissance. Un métier qui vous place d’emblée parmi les proies préférées de l’effondrement. Lorsqu’il se produit, son épouse n’est plus capable de rien, à part peut-être de dormir. Alors l’auteur raconte à sa place, toutes ces femmes et ces enfants, le parcours qui les conduisent à appeler son épouse à toute heure du jour et de la nuit, car « Ces femmes n’avaient jamais entendu parler du burn-out et s’en moquaient éperdument, c’était leur survie dans la rue qui était en jeu et la travailleuse sociale cloîtrée chez elle culpabilisait, culpabilisait de prendre un arrêt-maladie, un arrêt qui n’en finissait pas ».
Voici un récit juste et fort qui ne s’attaque à personne mais qui, implacable, vous remet les idées en place sur les souffrances de notre époque et son impuissance.

Sélection littéraire du déconfinement !

Ô joie, les librairies sont ouvertes ! Voici une sélection de 6 livres que j’ai lus pendant le confinement et que je vous recommande. On note que les femmes et les Sophie sont à l’honneur, c’est totalement fortuit. Foncez vite chez votre libraire préféré.

Un loup quelque part : un livre glaçant, haletant, sur le rejet maternel, le poids de l’apparence et des secrets familiaux. Une maîtrise absolue. 

Les fleurs de l’ombre : un roman excellent et addictif. Il se voulait d’anticipation, mais le confinement l’a rendu actuel. Bluffant ! Tatiana de Rosnay est un génie.

Les corps conjugaux : De sa plume enchantée, Sophie de Baere nous raconte un amour impossible, le poids des secrets et les schémas familiaux que l’on répète inéluctablement.

Sur les balcons du ciel :  Comme Vadim et Alma, deux adolescents, allez flâner, aimer et vous reconstruire sur les toits de Paris. Toujours justes, ancrés dans notre époque, je ne me lasse pas des livres de Sophie Henrionnet. 

Chasse à l’homme : Le texte le plus poétique et littéraire de cette sélection. Des bribes d’une histoire d’amour, un roman recommencé cent fois, une déclaration d’amour à l’auto-fiction et à Sophie Calle.

Signes extérieurs de richesse : Le plus drôle ! En lisant ce livre, j’ai eu l’impression de boire du vin jusqu’à l’aube avec ma meilleure amie. C’est punchy, humble, sincère, et tellement plus encore !

Le plus fou des deux

Manipuler une célèbre marionnettiste… Mais vous n’y pensez pas ?

En même temps, comme vous aviez prévu de vous suicider, vous êtes peut-être sur la bonne voie.

J’avais atteint le sommet de ma carrière, là où tout est facile mais où tout est fragile. Ce moment particulier on nous aime autant qu’on nous déteste et où notre légitimité commence à faire de l’ombre à la génération suivante, qui nous admire autant qu’elle nous rêve morts.

Lucie est une artiste très renommée dans son milieu, elle court les festivals avec sa marionnette Théodora. Un jour, Alexandre s’installe à côté d’elle dans une salle de cinéma vide. « Donnez-moi une bonne raison de ne pas me suicider ce soir ». Cette phrase, elle la connaît, c’est celle qu’avait prononcé son propre père avant de s’ôter la vie quand elle était ado.

Alors, parce qu’elle n’a pas le choix, peut être pour ressusciter son père, elle propose à Alexandre d’être le récitant, la voix de son spectacle. Son timbre est grave et envoûtant. Elle ne le paie pas, ne lui fait signer aucun contrat. Alexandre accepte. Qui est le plus fou des deux ?

Qu’y-a-t-il de sérieux là-dedans ? Vous vous prosternez autour de cette poupée qui est tout ce que vous aimeriez être. Une femme fatal qui attire tous les regards. Vous jouer de son charme parce que vous n’en avez aucun. Vous êtes aussi rigide qu’elle est gracieuse. 

Si certaines rencontres sont déstabilisantes, elles sont pourtant nécessaires… Je n’en dis pas plus, mais je vous recommande ce roman. L’intrigue vous happe, les personnages originaux vous envoûtent, et le style, n’en parlons pas, un pur bonheur, fluide et percutant. Vous allez vous attacher à Lucie, inévitablement, à ce moment de vie où elle teste sa vulnérabilité.

« L’artiste a-t-il pour vocation de changer le destin des morts? »

À lire !

Les guerres intérieures, Valérie Tong Cuong

Ouverture du bal… Rentrée littéraire c’est parti!! Je vous ai choisi le nouveau roman de Valérie Tong Cuong, très beau coup de coeur, une fiction contemporaine que j’ai dévorée pendant mes vacances.

Jamais Pax Monnier n’a aussi bien réussi un casting, il arborait le voile dramatique et mystérieux des grands artistes. Il rêvait de tourner avec Peter Sveberg et miracle : il est bien pressenti pour le rôle.
Cet air lointain cache cependant un lourd secret. Il a négligé d’appeler la Police quelques heures plus tôt, lorsqu’il a entendu le cri d’agonie de son voisin du dessus. Il n’a pas réagi, il avait peur d’être en retard au casting, il s’est persuadé que ce n’était rien. Pourtant le jeune homme à l’étage baigne dans son sang, victime d’un accès de violence gratuit et impuni. Le succès de Pax, s’il a lieu, sera lié à la culpabilité d’une vie gâchée. Sa guerre intérieure.
Plus tard, il tombe amoureux d’Emi, 40 ans, chef d’entreprise. Elle a fait appel à ses talents de comédien pour former ses salariés. En effet, un de ses employés est mort lors d’une sortie de route, Emi en porte la culpabilité, elle ne croit pas à la thèse de l’accident, le salarié était malheureux, en mal de reconnaissance, sa mort est un fardeau, sa guerre à elle qu’elle ne verbalise pas.
Emi et Pax tombent amoureux. Est-ce parce qu’ils partagent les mêmes failles qu’ils sont attirés l’un envers l’autre? C’est un amour impossible, la culpabilité de Pax ressurgit, il doit prendre ses responsabilités. Mais y a t’il toujours un responsable ? « La vie est un risque », lui souffle Emi.
À affronter ses démons, à choisir entre la lâcheté et le mensonge, on risque parfois de tout perdre.

Je suis infiniment admirative du style de Valérie et des problématiques actuelles qu’elle aborde dans ses romans. L’humilité transpire entre les lignes, il n’y a pas un mot en trop, son écriture est au service du lecteur, limpide et exigeante. Je ne connais pas ses guerres intérieures, mais comme j’aime son âme que l’on perçoit à travers ses personnages ! Merci Valérie et bravo !

 

Extraits

Chaque fois qu’il lira dans le journal les récits spectaculaires de ce jeune couple, gagnant d’un fabuleux voyage, dont l’avion s’est crashé au milieu de l’Atlantique, de cet ex-millionaire du loto ruiné et dépendant des aides sociales ou de cet homme dont l’auto s’est encastrée dans un platane alors qu’il se rendait à son mariage, Pax se reverra, euphorique et candide, courant vers son propre abîme.

 

Elle est désorientée lorsqu’elle repense à Pax Monnier, à ce qu’elle a lu dans son regard, et plus encore par ce flottement sensoriel qui l’a happée, transportée, comme un léger galet roulé par la vague. Elle s’applique à l’ignorer mais tout la ramène à cet état paradoxal qu’elle désire autant qu’elle le redoute, un courant d’air léchant ses épaules, la chaleur  de l’ordinateur posé sur ses genoux ou le battant ouvert d’une fenêtre.

 

La lâcheté était peut-être le caractère le mieux partagé dans ce monde : chacun l’expérimentait tôt ou tard, d’une manière ou d’une autre, et s’empressait aussitôt de la dissimuler. Pax avait obéi à ce déterminisme universel. Il avait agi de manière discutable, il n’en était pas fier, mais au moins en avait-il conscience, au moins avait-il renoncé à se mentir.

La vie sans toi : Quelques questions à Xavier De Moulins

Le livre

On ne compte plus les talents de Xavier de Moulins. Régulièrement, le journaliste fait place à l’écrivain, qui dans ce sixième roman très addictif, explore plusieurs sujets avec brio : le deuil d’un enfant, la reconstruction d’un couple et l’importance de l’Art. Ayant à coeur de tenir en haleine son lecteur, il utilise la forme du thriller psychologique, et nous surprend jusqu’à la dernière page.
Au départ, Eva et Paul, en couple depuis longtemps, ont deux petites filles. Eva est une banquière hyperactive, Paul un peintre mélancolique. Petit à petit, l’un et l’autre prennent la parole pour révéler les secrets et les non-dits de leur famille. Ils s’adressent à l’absent, mais ne communiquent plus entre eux. Quel drame a eu lieu il y a huit ans ? Qui est le responsable ? Leur couple semble aller à la dérive, Paul s’étiole et ne parvient plus à peindre.
Un jour, au lycée de sa fille, Eva rencontre un homme. Son ciel intérieur s’éclaircit et ses migraines s’effacent. Lui aussi semble avoir vécu un drame. La voix des morts s’élève et prend petit à petit le pas sur celle des vivants. À moins que ce ne soit l’inverse. La folie est parfois la seule issue pour récupérer celle que l’on aime, et chacun sa façon de retrouver la paix intérieure.

Vous refermerez ce livre complètement étourdi. Entre les drames et les leurres, les souffrances débordent de la Seine. Fait-on plus facilement le deuil d’un être ou d’un amour ?
Un roman à mettre entre toutes les mains, un cocktail de psychologie et de suspense.

 

L’interview

Bravo Xavier De Moulins pour ce sixième roman. Une seule envie en le refermant, le relire tout de suite ou vous bombarder de questions…

Où avez-vous trouvé votre inspiration pour ce livre ? Le métier de journaliste aide-t-il à incarner les personnages, à trouver des idées ?

XDM : Le livre est né d’une envie de continuer à explorer les liens familiaux mais sous un axe thriller psychologique. En clair d’intégrer le suspense dans les relations hommes femmes, en posant la question du couple, et en convoquant deux choses, l’épreuve et les apparences. Dans cette société de l’image, je voulais tenter l’aventure d’aller voir au-delà des reflets, des apparences d’écrire, donc une histoire d’amour qui embarque le lecteur et le manipule, joue avec lui, mette en branle ses émotions et lui pose des questions comme celle ci toute simple : et si …? Pour incarner les personnages je me sers de tout. Je tiens à ce que mes personnages soient ancrés dans le réel, qu’ils possèdent une voix propre, un métier crédible, une identité forte. Pour l’observation, mon métier de journaliste est un plus, cela me demande aussi beaucoup d’empathie et aussi souvent quelques recherches, je lis beaucoup autour de chaque livre, parfois pour nourrir un paragraphe, c’est Sisyphe mais indispensable pour l’immersion dans la vie de chacun d’entre eux.

L’Art occupe une place importante dans le roman. À propos de la peinture de Paul, vous écrivez p.91, « le problème avec la création, c’est l’équilibre. Une idée peut naître à 10h10 et mourir à 18h20. Celui qui crée passe en un battement de cils d’un état à un autre. Une furieuse envie de vivre et une curieuse envie de mourir ». Pensez-vous que l’on peut rapprocher la peinture et l’écriture ? Créer, est-ce toujours souffrir ?

Ah ça oui cette phrase sur la création, on peut l’appliquer à l’écriture. C’est terrible, une phrase marche et quelques heures après, se tue sur le rocher de l’imagination, et il faut la remplacer, revenir à la manœuvre. Écrire ce n’est pas souffrir, c’est tout faire pour arrêter de souffrir justement, mais c’est un travail d’équilibriste, sur le fil en permanence. Écrire c’est un travail très manuel finalement comme la peinture ou la sculpture, il faut savoir dire, on recommence, et garder le cap. Revenir à la charge, équilibrer toujours, chercher, trouver, c’est une quête sans fin qui peut rendre fou et très heureux, c’est une démarche d’espérance pure où rien n’est garanti jamais, et vos yeux et votre cerveau ne sont pas toujours fiables, alors il faut laisser reposer son texte, des jours entiers pour le retrouver vierge et le peser. J’ai déjà jeté un livre entier à la poubelle, il ne sortira jamais.

Le suspense est à son acmé dans ce nouveau livre. D’où vous vient ce don pour tisser la trame d’un thriller psychologique ?

Merci pour « le don »… Mais ce n’est pas à moi de dire ça, c’est au lecteur d’en juger. Disons que sur ce livre, j’ai passé beaucoup, beaucoup de temps à imaginer la structure. Comme une quête au service de l’action et du destin des personnages. J’y ai pris beaucoup de plaisir. Je tournais autour du suspense depuis Charles Draper et là j’étais prêt à assumer pleinement l’idée de tenter de relever le défi. J’espère que les lecteurs comprendront en lisant le livre…

Vous dites dans une interview que ce livre a été un cheminement intime, et qu’il vous a aidé, ainsi que certaines rencontres; pouvez-vous nous en dire un peu plus (dans la limite de vos envies) ?

J’ai écrit ce livre pour conjurer le sort. Et donc protéger les miens. En l’écrivant j’ai rencontré des gens étonnants et merveilleux. Ecrire est une expérience solitaire, et parfois quand vous mettez le nez dehors et que des belles personnes vous encouragent de leur bienveillance à tout faire pour rester une belle personne cela vous donne de l’énergie pour votre création. C’était une expérience humaine forte en soi de découvrir tous ces gens sur le chemin de l’écriture. Ensuite, l’écriture de ce livre m’a appris quelque chose de très simple : soyons heureux, c’est la seule solution, et pour ce faire, éteignons souvent nos téléphones portables… ça paraît idiot dit comme ça, mais si vous y réfléchissez vous verrez… Écrire c’est aussi éteindre son téléphone !

Déjà dans Charles Draper, vous avez travaillé sur l’ambivalence des personnages, leur double. Pensez-vous qu’à l’instar de Paul nous portons tous en nous plusieurs facettes ? Et vous ? 😉

Ahahaha. Evidemment que nous sommes plusieurs. Combien avons-nous de facettes exactement ? Plein. Ça prend une vie de faire connaissance avec tout le monde… Regardez quand vous tombez amoureux : vous vous sentez seul dans l’univers mais il y a tous les autres en vous, qui de votre enfance à votre âme, de votre cœur à votre cerveau, sont plus ou moins bien rangés. C’est ça qui est passionnant, dans une personnalité, tous ces autres qui s’y cachent sans forcement dire leur nom et vous tombent dessus parfois…

 

À propos de l’amour, le couple du roman traverse un drame difficile. D’après vous, est-ce illusoire et voué à l’échec de tenter de se reconstruire à deux ?

C’est illusoire d’être à deux tant qu’on ne fait pas corps avec soi. Etre deux c’est d’abord faire famille avec soi. Dans la joie comme dans la peine. On arrive seul, on repart seul et entre temps on croise, et on tricote de très belles choses, parfois on accouche de chef-d’œuvre, des relations de toute une vie, parfois on se plante. Mais dans l’épreuve, on n’est pas trop de deux quand on est bien construit, hélas c’est pas si simple. Dans un cas comme celui du livre, c’est-à-dire le pire qui puisse arriver à mon sens dans la vie, c’est impossible de généraliser.

Dans la volonté d’offrir parfois la narration à l’Absent, vous convoquez le fantasme de nombreuses personnes ou religions : les morts ne sont pas morts, ils sont parmi nous, il nous écoutent et nous aident. Est-ce l’idée que vous avez voulu faire passer dans le livre?

Exactement. Ce que je crois intimement, c’est que la mort n’existe pas. La mort, c’est la vie qui continue différemment, c’est pour ça que l’un des personnages dit dans le livre : « quand il se tue, un enfant ne meurt jamais. » Les morts nous veillent, et nous regardent, ils nous parlent. Il suffit de prendre le temps de les écouter. C’est un temps précieux que ce temps-là, vous savez.

 

Merci infiniment Xavier De Moulins pour ces belles réponses, et merci aux Editions Lattès pour leur collaboration.