Rivage de la colère, de Caroline Laurent

L’île Maurice vous évoque sans doute le voyage d’une vie, une eau transparente et le sable au sept couleurs. On connaît un peu moins les îles aux alentours. Franco-mauricienne, Caroline Laurent est née près de Paris. À dix ans, assise devant la table de la cuisine, sa mère lui parle de l’archipel des Chagos, annexé brutalement par le Royaume-Uni. À l’époque, Caroline ne perçoit ni les contours ni les enjeux de l’exil. Une chose cependant s’inscrit en elle : la colère dans la voix de sa mère.

Ça veut dire quoi, l’indépendance ? Qui est indépendant ? L’êtes-vous vous-même ?

On est toujours le colonisé d’un autre.

Avant le combat, la paix. Le paradis sur terre existait et les Chagossiens y habitaient. Des plages magnifiques, des enfants hors mariage, pas de monnaie et si peu de lois. Hommes et femmes cultivaient leur récoltes en harmonie et dans leur dialecte, tributaires toutefois d’un bateau de ravitaillement nommé le « Sir Jules ». C’est ce navire qui un beau matin dépose Gabriel sur le rivage, dont le regard croisera celui de Marie. Marie-Pierre Ladouceur est une jeune femme à peine plus âgée que Gabriel. Elle élève seule sa fille Suzanne, aux côtés de sa soeur et de sa tante. Aucun homme n’a jamais fait d’elle une épouse et encore moins une femme heureuse. Libre et incandescente, elle danse pieds nus devant Gabriel le soir de son arrivée. Peu importent les principes, la classe sociale, quelques jours suffisent à les unir. À ses côtés, Marie apprend à lire et à écrire, elle rayonne de joie et son ventre enfle rapidement.

Le bonheur inonde leur foyer, jusqu’au jour où Gabriel signe un étrange document, classé confidentiel. Les Chagossiens vont être chassés de l’île. Suite à l’indépendance de l’île Maurice, l’archipel appartiendra désormais au Royaume-Uni, deviendra une base militaire américaine stratégique, les îlois des exilés, et leurs enfants des apatrides. Tenu au secret, Gabriel est pris au piège. Marie et sa famille vont devoir quitter leur terre, chassés comme des malpropres, sans savoir ce qui les attend au bout du voyage.

Y aura-t-il un jour réparation pour le traumatisme infligé à cette population, qui jamais n’a pu retourner chez elle ? Une deuxième voix s’élève dans le récit. Celle de l’enfant à peine né et arraché à sa terre et à son père. Cet enfant a vu sa mère se battre toute sa vie ; pour elle et tous les Chagossiens, il continue la lutte. Une question revient : si ce peuple avait été instruit, aurait-il pu déjouer la manigance ? Combien coûte l’ignorance ?

Un livre à la fois passionnant et révoltant, c’est un bébé caché, une histoire tue pendant des années. Puisse la littérature par ce magnifique roman immortaliser l’archipel des Chagos et apporter la résilience à la mémoire de son peuple.

Extraits

Nous serons tous, dans nos pauvres existences, courageux à un moment ou un autre. Ne soyez pas impatients.


Je me souviens des couleurs. Le reste, vidé, oublié. Le soleil descendait dans la mer et la mer n’était plus bleue mais orange. Le rouge des femmes. Le noir de la cale. Nos peaux tassées. Le gris cendre d’un chien. Je me souviens du vert, du beige et du kaki. Et au milieu de tout ça, les pleurs de ma mère.


Elle tonnait, griffait, se débattait, elle était la tempête, elle était tous les cyclones, la mer en furie, la révolte d’une île, elle tendait sa peau déchirée au-dessus de l’océan, elle frappait les idoles de son coupe-coupe et les déposait sanglantes sur le rivage. Gabriel comprit qu’il l’aimait toujours.

Beaux-amis : Lettre ouverte à Harold Cobert

       Cher Harold, j’ai fait ta connaissance il y a deux mois à peine, à l’occasion d’un déjeuner de représentants auquel tu accompagnais ta dulcinée Peggy, pour un livre que vous avez coécrit chez Stock. J’aurais dû me méfier, ou changer le plan de table, car découvrir ton univers est hautement chronophage.

À la suite de notre rencontre, tu m’as fait parvenir « Belle-amie », ton nouveau roman publié aux éditions Les Escales, soigneusement dédicacé, étant a priori « la suite » du Bel-ami de Maupassant. Aïe. Un classique parmi d’autres que je n’avais pas lu. Ce n’est un secret pour personne, je n’en lis que très peu, l’attrait de la nouveauté dépassant sans cesse mes bonnes résolutions de blogueuse, dont celle de posséder enfin les bases de la littérature française.

Suite à la chronique très positive d’une amie, Delphine Olympe pour ne pas la nommer, dans laquelle elle inaugure carrément une section vidéo pour mettre en scène ton roman, je me décide. Au préalable, je m’informe : est-il vraiment nécessaire d’avoir lu le classique pour apprécier le petit nouveau ? Oui, quand même, tu apprécieras davantage, me répond-elle. Mon cher Nicolas alias L’Albatros confirme, relis Maupassant Agathe.

Direction la librairie, à choisir une belle édition de ce classique, celle du Livre de Poche, Picasso en couverture et haut de forme, car tant qu’à faire, autant lire quelque chose de tout à fait instagramable. Et me voilà partie pour 365 + 400 pages. Comme si c’était le moment, mon cher Harold, en cette dure période hivernale de pile débordante, comme si je n’avais pas des cours d’haptonomie à honorer pour bébé en cours, et au passage un livre à mettre au monde dans dix jours. Parfois, on est comme ça nous les blogueuses, appliquées et infiniment reconnaissantes pour une gribouille en deuxième de couverture.

J’ai lu Maupassant, consciencieusement, le texte, les notes en bas de page, les pré et post faces, les fiches bac, TOUT. Je ne vais pas être de mauvaise foi, il est brillant ce type, percutant, fou, et surtout ultra-moderne. J’ai pris un plaisir immense à le lire et j’ai évidemment regretté de ne pas le faire plus souvent. Le Paris qu’il décrit ne semble pas avoir changé d’un iota, l’ambition démesurée de ses habitants, les aspirations mélancoliques de ces dames, la politique véreuse et les combines journalistiques. 

La furieuse fascination de la capitale, symbole de réussite pour Georges Duroy, le rapproche tellement de nos contemporains qu’il est difficile de lui reprocher son opportunisme. On le prend en sympathie malgré sa fourberie et ses ignominies. Ainsi que toutes ces femmes rôdant autour de ce même homme, comme des mouches attirées vers une lumière prometteuse, toutes ces soirées, ces billets bleus échangés tels des sms d’aujourd’hui tapés discrètement lors d’un dîner d’amis. Vraiment, rien n’a bougé, alors oui, tu as bien fait, il fallait continuer l’histoire.

Car sans toi, la fin du livre très ouverte sur cette fameuse scène —Duroy convoitant du regard le Palais Bourbon— aurait pu faire naître une certaine frustration. Qu’allaient devenir Duroy et sa particule ? La belle Clotilde le recevrait-t-il à nouveau rue de Constantinople ? Heureusement, tu es là pour assouvir notre désir, celui de rester plongé dans ce microcosme mondain, entre Madeleine, Suzanne et les autres. J’étais donc, à la fin de l’oeuvre, pleinement enthousiaste à l’idée de découvrir la suite des aventures de notre cher Georges.

Dans ton roman, Georges Du Roy de Cantel a pris dix ans, fait deux enfants et n’est pas loin d’accéder aux hautes sphères du pouvoir. J’ai compris très vite l’exercice hautement périlleux que tu avais entrepris. Comme l’écrit Tatiana de Rosnay, c’est « un pari fou ». 

« Marcher dans les pas du maître » oui, mais comment, jusqu’où, quel style, quelles expressions garder, quelles libertés prendre ? J’ai deviné tes doutes, j’ai senti tes silences et tes hésitations, mais l’envie derrière, pulsionnelle, ambitieuse, de redonner vie à ces personnages abandonnés au papier, faire revivre cette oeuvre intemporelle.

J’ai pressenti avant même de te lire les critiques désabusées de tes pairs qui n’auraient pas voulu que Clotilde meure, que Duroy ne soit pas député, qu’il soit moins comme ceci, plus comme cela, car c’est tellement plus facile de remettre en cause l’imagination des vivants. On excuse le Duroy de Maupassant d’avoir violemment tabassé Clotilde, mais gare aux dérapages du tien.

Oui, difficile d’entreprendre tel ouvrage sans penser aux éventuels détracteurs. Je ne sais pas si tu en auras, mais le cas échéant dis-leur ceci de ma part : auriez-vous seulement inventé Salomé, la nouvelle « belle-amie » sulfureuse et envoûtante? Cette femme magnifique maintient une remarquable tension tout au fil de ton livre et les scènes sensuelles et oniriques sont admirablement réussies. Auriez-vous eu le courage, chers détracteurs éventuels, de faire mourir Clotilde pour mieux la faire renaître de ses cendres ? Comment auriez-vous mené votre campagne électorale, comment auriez-vous dépeint la Province ou encore le monde des finances de l’époque ? Avec quel mots auriez-vous décrit cet univers, sinon qu’avec une telle justesse et sans anachronisme ?

Dans une humanité où inexorablement la fin justifiera toujours les moyens, tu offres une belle réflexion à nos pairs et aux politiques, trop occupés à leur petit profit et manigances internes. Et puis tu places la femme au centre, tel un ascenseur social à double tranchant. Car si par le passé les femmes ont su faire monter très haut le petit Duroy, elles ne feront qu’une bouchée du grand. Tu as bien raison, car à l’instar de Madeleine, nous aimons les débutants et les aimerons éternellement.

Un seul risque que tu ne prends pas, et ce bien malgré toi, c’est de connaitre l’avis du maître sur ton travail. J’imagine que de là-haut, confortablement installé, libéré par la mort qui l’obsédait, Guy De Maupassant regarde au loin la Madeleine, le Palais-Bourbon, et surveille tes nouveaux commentaires sur Babelio.

Vraiment je ne te remercie pas mon cher Harold, à présent d’autres livres se sont ajoutés à la pile, et les titres ne devraient pas t’être totalement étrangers, puisqu’il s’agit de « Jim, « Un hiver avec Baudelaire » et « La mésange et l’ogresse ». Alors à défaut de te dire merci, je te dis BRAVO pour ce nouveau roman !!!

Ta très-chère dévouée, Agathe the book 😉