L’adversaire d’Emmanuel Carrère : La sortie d’un Romand…

Certains patronymes semblent prédestinés, et Jean-Claude Romand a passé sa vie à jouer avec la vérité. Auprès des siens, il a incarné pendant 18 ans le rôle d’un père de famille modèle, médecin à l’OMS, avant de les tuer. Après vingt-six ans passés en prison, on lui a accordé la liberté conditionnelle jeudi dernier, l’occasion de revenir sur sa vie grâce au très beau livre d’Emmanuel Carrère, publié en 2000.

 

Unknown
Famille Romand : Florence, Jean-Claude, Caroline et Antoine

Comment peut-on mentir pendant 18 ans, mener une double voire triple vie sans jamais éveiller les soupçons de ses proches ? Comment arrive-ton à composer ainsi avec la réalité, être entraîné dans une telle spirale ?  C’est ce que l’auteur a cherché à expliquer, sans le juger ni le défendre. Simplement essayer de comprendre.

Tous les matins, il emmenait ses enfants à l’école et partait travailler à Genève. Parfois, il s’en allait pour de longs voyages à travers le monde. C’était un homme important, respecté. En réalité, il passait ses journées à lire des magazines dans sa voiture ou à gâter sa maîtresse.

 

 

 

Fils unique, peu d’amis, une mère dépressive, il a été imprégné des non-dits familiaux et de l’art de la dissimulation. Très tôt, il a arrangé la réalité à sa manière.

Il s’inscrit en fac de médecine pour rejoindre Florence dont il est très épris, elle un peu moins, elle préfère qu’ils restent amis. Un matin d’examens, de tristesse sans doute, il rate son réveil et par conséquent sa deuxième année. Il fait croire à sa fragile maman et Florence qu’il l’a obtenue. L’engrenage infernal naît de ce premier mensonge, auquel il en ajoute un deuxième, il est très malade dit-il à Florence, il a un lymphome, il a besoin d’elle. Elle est alors en pharma, ils se retrouvent et se marient quelques années plus tard, ils font deux enfants, Caroline et Antoine. (Tous les personnages cités dans ce paragraphe seront assassinés.)

Pour ses études, il profite d’une faille dans le système administratif de la fac : chaque année, il se réinscrit en deuxième année de médecine pour obtenir sa carte d’étudiant et partager les cours des 3ème, 4ème, 5ème années.. puis des internes. Il est à l’entrée et à la sortie des examens, jamais présent dans la salle, et personne ne remarque rien. Très vite, il prétend ne pas aimer la proximité des patients, et comme il a toujours été très brillant, il obtient un haut poste à Genève à l’OMS. Personne ne verra jamais son bureau, son épouse dira en souriant qu’il « cloisonne » sa vie professionnelle.

Sous le faux docteur Romand, il n’y avait pas de vrai docteur Romand.

Mais comment a-t-il fait financièrement pour subvenir au train de vie élevé que lui imposait son statut ? C’est là où le bât blesse, c’est ce que Jean-Claude Romand n’a jamais assumé lui-même. Au fond de lui il eût préféré être un grand trafiquant d’armes quand il n’était en fait qu’un « petit escroc », plaçant l’argent de ses connaissances dans des banques en Suisse pour les faire fructifier alors qu’il les dilapidait. Il bénéficiait de la confiance de ses parents, de ses beaux-parents, et tous lui donnaient des sommes vertigineuses, comptant les récupérer un jour. Etrangement, lorsque son beau-père lui a demandé une partie de son argent, celui-ci est tombé dans l’escalier puis est décédé dans la foulée. Des zones d’ombre subsistent dans l’enquête, Jean-Claude Romand nie l’avoir tué, « Si je l’avais tué, je le dirais, on n’en est plus à un près. » … Mais quand même, voici un décès bien tombé pour ses finances !

Quand il a senti que l’engrenage se refermait sur lui, entre sa maîtresse, l’interdit bancaire, son faux métier, son faux cancer, les doutes de Florence, il a décidé non pas seulement de se suicider, mais de tuer tout le monde : en fait il ne supportait pas l’idée que les gens qu’il aimait connaissent un jour la vérité. Cette idée était absolument  insoutenable pour son profil narcissique. Il a tout de même essayé de se tuer aussi en mettant le feu à sa maison, mais les pompiers l’ont sauvé des flammes… Au réveil, la prison l’attendait.

L’adversaire est un livre passionnant, très prenant et bien construit ; outre les passages difficiles sur les circonstances de l’assassinat de sa femme et de ses enfants, Emmanuel Carrère parvient à la perfection à nous glisser dans le quotidien du criminel. Les rapports psychiatriques démontrent qu’il croyait à ses mensonges, qu’il luttait en permanence contre lui-même et son adversaire intérieur. Il souffrait de «dépersonnalisation». Durant son procès auquel l’auteur de ce livre a assisté, il oscillait de l’impassibilité à la culpabilité extrême.

Aujourd’hui, maintenant qu’il est dehors, comment Jean-Claude Romand va-t-il gérer la réalité, lui qui à 18 ans déjà, à l’épreuve de philo du bac, avait disserté sur ce sujet : « La vérité existe-t-elle ? » 

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« Cette histoire ne tenait pas debout et c’est pourquoi , paradoxalement, personne n’a songé à la mettre en doute. Un menteur s’efforce en général d’être plausible : ce qu’il racontait, ne l’étant pas, devait être vrai. »

 

Je ne suis pas une héroïne

« Un livre qui parle d’amour et d’identité française » résume Nicolas Fargues, évoquant son dernier roman.
« Un livre au pari risqué ! » me suis-je répétée durant la lecture.
Se mettre dans la peau d’une femme en évitant les poncifs était un défi audacieux et admirablement réussi. Au demeurant, un pari peut en cacher un autre, car l’auteur a décidé que sa narratrice serait noire.
Loin de vouloir faire de son roman un essai anti-raciste, Nicolas Fargues s’intéresse ici au multiculturalisme : omniprésent aujourd’hui, comment l’abordons-nous ? Sommes-nous si à l’aise derrière nos grands discours ? Comment cohabitons-nous ?

Géralde n’a pas grand chose à perdre en quittant Paris pour la Nouvelle Zélande afin de rejoindre Pierce qu’elle connait à peine. Elle est parisienne, trentenaire et collectionneuse d’échecs sentimentaux. En première partie de roman elle visite son passé sentimental, ses amies, sa mère. Idéologique, il y a beaucoup de nous dans Géralde. Tenant constamment ses amants en joue sur les sujets sensibles, (origines, politique, féminisme, cheveux) elle quitte l’autre à la moindre déception. Et ce n’est pas pour Pierce qu’elle fera exception dans la deuxième partie. Même à l’autre bout du monde, Géralde s’en va car rien ne répond à ses attentes. Sur la route du retour, elle croise Hadrien, prof de conférence. Plus âgé, plus subtil, elle ose en tomber amoureuse et ouvrir ainsi « la porte » qu’évoque Marguerite Duras dans « L’amant », la porte fermée, celle de notre coeur immense que si peu d’hommes méritent.

Ultra ancré dans notre époque, cette anti-héroïne avance et expérimente la vie entre deux Snaps et posts Instagram. Rire et réfléchir simultanément par ce roman était une expérience agréable et aboutie : c’est subtilement que ce livre emmène le lecteur à dépasser ses positions. J’admire l’acuité sociologique et féminine de l’auteur. Une très belle surprise !

Extrait choisi

Ces filles-là ne savent pas leur privilège, j’ai pensé. D’avoir la bonne couleur de peau, les bons cheveux, d’avoir passé le permis de conduire à vingt ans, appris à nager et à skier dans leur petite enfance aussi naturellement qu’on apprend à marcher. D’avoir eu leur premier rapport sexuel en toute tranquillité, sans s’être senties obligées de le dissimuler à la terre entière. D’avoir invité leur petit copain à dormir dans l’appartement familial en présence des parents et d’avoir eu par la suite des partenaires de lit aussi naturellement qu’on va faire ses courses ou qu’on prend le métro, sans que cela pose de problème à personne. De prendre la pilule chaque jour comme on avale un bonbon, de ne pas faire un drame d’un avortement si elles tombaient enceintes à un mauvais moment, avec les mots de consolation de maman en prime pour les désagréments subis. De bronzer seins à l’air sur les plages publiques en été. De n’avoir jamais ressenti la moindre honte pour rien. De n’avoir pas été emmenées, elles, de force à l’église chaque dimanche jusqu’à leurs dix-sept ans. D’avoir eu un papa présent et soucieux de leur bien-être. Des parents cool, modernes, tolérants, financièrement solvables et propriétaires de leur logement. D’être promises à devenir des héritières, propriétaires un jour à leur tour. De pouvoir divorcer er refaire leur vie sans que cela choque personne au sein de leur famille.

Le signe astrologique du roman

Lion. La chevelure de Géralde, ses « vanilles » qu’elle soigne et qu’elle oint d’huile, m’évoque les rayons du soleil symbole du signe.
Le Lion s’exhibe et brille. Ambitieux, solitaire et fier, il expose ses principes et son idéalisme, telle Géralde, que j’ai trouvée si entière, digne, soignée, droite. Signe de feu positif, le décor néo-zélandais grandiose et lumineux s’y accorde parfaitement.