Une vie possible

À partir de quand devient-on mère ? Et femme ? Faut-il se sentir femme pour devenir mère ?

C’est l’histoire de deux grossesses interrompues, involontairement et volontairement. À partir de deux événements douloureux vécus à un an d’intervalle, une fausse couche puis un avortement, Line Papin raconte la maternité, la féminité et la liberté.
Comme beaucoup d’entre nous, Line ne savait pas exactement ce qui l’attendait, notamment les codes que la maternité imposait. Elle a vite perçu cette vulnérabilité, ce pouvoir incroyable, mystique, craint, envié, de donner la vie. À l’aune de sa grossesse, elle comprend enfin les combats des femmes avant elle et revisite l’histoire féminine et féministe. La femme a toujours représenté un sujet politique. Le droits des femmes, le vote, le compte bancaire, l’avortement… On a longtemps décidé à leur place et rien n’est acquis. « Sommes-nous si bêtes, nous les femmes, au point de mettre sept cent ans à sortir la tête de l’eau ? »
Le roman alterne entre le récit intime, sincère et courageux de l’auteure, avec des chapitres plus documentés, pour en faire un livre complet sur la maternité et l’histoire de l’émancipation des femmes. D’ailleurs, les précieuses références citées en fin d’ouvrage m’ont donné envie de découvrir ou relire les grands textes de Virginia Woolf, Gisèle Halimi ou Benoite Groult.

Peut-on devenir mère sans enfanter ? Peut-on transmettre sans tenir entre ses mains la chair de sa chair ? Après avoir lu cette magnifique déclaration d’amour faite aux femmes, Il semblerait que oui. Une vie possible, c’est aussi celle d’une femme, d’une écrivaine.
Merci @linepapin.officiel ❤️

« Au fond, je crois que je m’accrochais à la promesse d’un enfant comme à la promesse d’un bonheur. Puis, j’allais comprendre qu’il fallait aussi promettre le bonheur à l’enfant. Et de ça, j’en étais incapable. »

Comme un ciel en nous, Jakuta Alikavazovic

Qui ne connaît pas encore Jakuta Alikavazovic ?
J’ai lu « L’avancée de la nuit » en 2017 et depuis je ne suis plus vraiment la même.
Il y a quelques mois, « Comme un ciel en nous » a obtenu le Prix Médicis Essai, je retardais ma lecture au maximum, attendant ce creux émotionnel dans l’euphorie des rentrées successives.
Pour la collection Ma nuit au musée de chez Stock, l’auteure choisit de passer une nuit, seule, au musée du Louvre, laissant pour la première fois son bébé de 9 mois.
En réalité, écrire sur le Louvre, c’est écrire sur son père. Arrivé en France à 20 ans, celui-ci ne connaît pas un mot de la langue. Au Louvre, il apprend tout, pas seulement à lire, mais à vivre. Il y donne ses rendez-vous, il s’y brosse les dents.
Son jeu préféré avec la petite Jakuta est le suivant : régulièrement il l’apostrophe « Et toi, comment t’y prendrais-tu, pour voler la Joconde ? »
Et père et fille, main dans la main arpentant le musée, à imaginer mille et un stratèges pour dérober le tableau le plus connu au monde. C’est là que résidait leur complicité, et sans doute qu’elle y demeure encore.
Clin d’œil à l’auteure, cette sculpture d’Aphrodite qui nous a interpelées, ma fille et moi lors de notre dernière visite, et dont elle parle dans son ouvrage. La petite main d’Eros qui ne se détache pas du dos de sa mère. « Cette main sur le dos de sa mère est tout ce qui reste d’un petit Amour depuis longtemps rendu aux éléments, à la poussière ; et pourtant il est là, tout entier contenu dans les cinq doigts et la paume qui s’attarde. Comme ma main a été, je le devine cette nuit, toujours posée sur le dos de mon père, même quand j’étais moi, assise sous le regard aveugle de la statue la plus célèbre du monde, même quand j’étais dans le désert américain, dans un train pour Istanbul ou dans une soirée mondaine, à douter de lui. »

Jakuta Alikavazovic possède la magie des lieux. Déjà dans l’avancée de la nuit, l’ambiance feutrée de l’hôtel m’a paru si réaliste, mes pieds ressentaient la texture de la moquette des chambres. Alors écrire sur un musée, c’était sans doute une évidence…
…« Mais connaît on vraiment jamais son père ? »
Magnifique récit ⭐️

Une adolescente, de Lolita Pille

👊🏻Outch 👊🏻Attendez une seconde, je m’essuie la tempe et je remonte sur le ring vous parler de ce livre qui vient de me mettre K.O.
Si vous aussi, bande de naïfs, aviez cristallisé Lolita Pille avec 15 cuillères en argent dans la bouche, ouvrez ce livre et découvrez la deuxième version de l’auteure, celle qui ne passait pas ses samedis après-midi chez Dior, mais assise sur un banc à la lisière du bois de Boulogne, entre deux barres d’immeuble. Matez ses potes, Amar, Krim, Ibrahim, non non, pas d’Andrea en vue. Observez davantage ces deux filles, May, puis Ambre. Peut-être que leur caractère et leurs déambulations parisiennes vous évoqueront un personnage de roman, une dénommée Hell…

Ce livre, c’est cette poupée en chiffon à double face, celle dont on retourne la jupe pour voir le visage caché, celui qui pleure. Il est une claque à la machine infernale de la sexualisation et du fantasme médiatique. Montre moi ce que tu écris je te dirai qui tu dois être. Étrange comme on a préféré croire à l’auto-fiction et lire l’histoire d’une fille riche et dépravée plutôt que celle d’une jeune banlieusarde fauchée violée et fraîchement avortée. Je plaide coupable, moi aussi je l’ai enfermée dans une fausse image. Qui sommes-nous pour associer un auteur à son œuvre ?

Ce texte est infiniment poétique, douloureux, vibrant et abouti. La hauteur est partout, les points de vue et les discours sont littéraires et se lisent avec délectation, stupeur et révolte.
Le récit commence lentement, on erre dans les couloirs du lycée, on fume sur un banc. Ça traîne, et c’est ça l’adolescence, ça paraît si long, et pourtant ça bouillonne et tout arrive d’un coup comme dans le texte, les mecs, les sorties, les fugues, les cris. Les rendez-vous malsains, le viol la honte. Et tout ce que l’on enfouit, tout ce que l’on garde pour plus tard. Dans l’immédiat, on invente un personnage à paillettes, sublimateur. Et vingt ans plus tard, on en fait un roman magnifique.
Lisez-le.
Bravo et merci Lolita Pille 🙏🏻💙

Artifices

« Ce qui est fascinant dans les faits divers, et ça ne loupe jamais, c’est que si tu les mettais dans un roman, les gens n’y croiraient pas. Le réel est insoutenable. »
Alors, si on inventait un fait divers, pour en faire un roman ? C’est le nouveau pari très réussi de Claire Berest. À partir d’une fusillade dans un bled de Bretagne, le soir du 14 juillet, elle nous présente Abel Bac, lieutenant suspendu par l’IGPN. A-t-il commis une faute ? Que fait-il ainsi reclus chez lui, à arroser ses orchidées de paracétamol ou de lotion anti-poux, tandis que sa voisine du dessus débarque ivre en pleine nuit chez lui, et qu’un grand cheval blanc vient d’être retrouvé à l’intérieur de Beaubourg ? Quelques jours plus tard, c’est un loup empaillé en train de boire du champagne dans un décor de fête que l’on découvre au musée de la chasse.


Non, on ne nage pas en plein délire, tout cela est crédible puisque c’est de l’Art. Mieux que ça, une performance. L’artiste en question, Mila, célèbre et auréolée de mystère, semble régler une ancienne colère, qui n’est pas sans lien avec la suspension d’Abel Bac. Où était-il, vingt ans plus tôt, le soir du 14 juillet ?
La contingence, c’est-à-dire la probabilité qu’une chose arrive ou n’arrive pas, est l’un des thèmes majeurs de ce roman avec l’Art et les traumatismes psychologiques.


De Claire, j’ai lu tous les livres, et celui-ci est indubitablement une performance ! De textes habituellement biographiques elle passe sans prévenir à une fiction proche du polar. J’ai été bluffée par son imagination et son talent de tisseuse. Il m’en faut beaucoup pour accrocher à la fiction, mais j’ai été happée par les névroses des personnages, la construction en puzzle, la grisante impression de résoudre l’enquête avant les protagonistes, et évidemment une langue moderne et un univers complètement barré, unique, celui de Claire Berest.

Beau coup de coeur, un roman très abouti et différent de ceux que j’ai pu lire en cette rentrée littéraire.

Un fils sans mémoire, Valentin Spitz

Un fils raconte un père qu’il n’a pas connu. Comment réparer l’absence, obsédante, lorsqu’on se heurte au vide des souvenirs, quand on ne possède que trois photographies floues de son enfance ? En faisant appel à la fiction. Romancier, Valentin Spitz comble les failles de sa mémoire. « Je me demande si je n’ai pas passé mon enfance puis ma vie à écrire ce roman familial ».
Son père, c’était le Doc sur Fun Radio, connu des jeunes pour débrider la sexualité à l’antenne. « Tu en as de la chance, ça doit être un super papa ! » disaient les copains. Quelle chance, oui, ce père qu’on écoute le soir pour enfin entendre sa voix, présents pour tous les jeunes, sauf pour lui. Quelle chance, les tests ADN, un patronyme qu’on n’a pas le droit de porter. Quelle chance de se référer à Wikipédia pour découvrir le parcours de son géniteur. Enfant, lors des week-ends de garde, le petit garçon attend en vain, devant la fenêtre jusqu’à minuit, son sac à dos contre lui, chaque moto qui vrombit dans la nuit. « C’est pour cet enfant que j’écris. »
Adolescent, il ne le verra qu’une seule fois.
Heureusement, il y a les piliers de l’amour, un grand-frère protecteur, et sa mère, apprêtée, gaie, grande lectrice et positive, tenant à préserver l’admiration et le respect que l’on doit au père de famille. « C’est ton père, quoiqu’il arrive. Et un jour, il sera fier de toi. » Puis elle travaillait tout l’été pour qu’il parte en vacances.
Plus tard, à l’aube de sa vie d’homme, le romancier a enfin noué des liens avec son père, par le travail, la radio et le journalisme. En quête éternelle de reconnaissance, c’était désormais l’enfant qui demandait au directeur de l’antenne d’engager son père. Ils ont même « coécrit » un livre sur la parentalité, à l’aide de précieux enregistrements. Et dans cette bataille, car c’en était une, l’auteur n’a fait que chercher l’amour d’un père, ou peut-être un pardon.

« Pourquoi l’amour n’a-t-il de valeur que par l’absence ? » est sans doute la phrase qui résume le mieux le livre et me parle le plus. Je partage le thème d’écriture de Valentin Spitz et chacun de ses mots résonne. Sincère et touchant, je vous le recommande absolument.