Les Os des filles, Line Papin

Histoire d’Os

Line Papin a vingt-trois ans et signe avec Les os des filles son troisième roman. Un livre bouleversant sur ses origines et son anorexie adolescente. Elle raconte sa grand-mère, sa mère, ses tantes, toutes ces « eaux » et tous ces « os », qui l’ont vu naître, une famille dont elle ne peut pas se passer et qui lui a tant manquée.

Tel un arbre déraciné, Line Papin a un jour été cette petite fille incapable de grandir hors de sa terre. Ayant vécu dix années de bonheur et d’insouciance à Hanoï, au Vietnam, et ce malgré la pauvreté du pays après l’embargo, c’est en s’installant en France que la vie a alors perdu tout son attrait. Longtemps, elle n’a pu poser les mots sur cette souffrance, le manque de sa terre nourricière, comme une véritable mère.

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Le récit commence comme un éblouissement. Entre les guerres et dans le plus total dénuement, trois petites filles naissent. Elles sont les filles de Ba, une femme forte et indépendante comme sa mère avant elle. Ba ne connaît pas sa date de naissance, mais elle offre à ses filles la meilleure éducation possible. Elles habitent un petit village que l’on rejoint par un seul pont sans arrêt détruit par les bombardements et reconstruit. Livrées à elles-même, la chaleur et la simplicité des choses leur infusent le goût de l’espoir et de la joie. Plus tard, elles s’installent avec leur père à Hanoï, capitale où elles deviendront de belles jeunes femmes aux cheveux noirs. La deuxième fille épouse un jour un jeune Français, le père de Line, qui s’adapte à la culture et aux exigences de sa belle-famille, dîner par terre, dormir à même le sol.

Line avait été un bébé surprise, mais sa grand-mère et sa nourrice l’adoraient, elle avait ses cousins et ses amis, elle était une petite fille heureuse. Et puis un jour, brutalement, il a fallu vivre en France. S’adapter à la grisaille, au froid, à la solitude des Parisiens. Apprendre à fermer la porte de chez soi. Quitter Hanoï, cette ville qu’elle aimait tant, c’était quitter l’amour, et donc la vie. Alors, à l’adolescence, elle a mené la guerre qu’elle n’avait pas connu : celle de son corps, centre de toutes les souffrances familiales, elle a cessé de manger et de sourire, pour devenir juste quelques os. Car la tradition au Vietnam, après un décès, est de récupérer les os pour les conserver. Après trois ans passés dans une tombe, les corps sont exhumés et l’on transvase les os du défunt dans un coffret plus petit. À cette époque, inconsciemment, Line aspirait alors à tenir dans ce coffret.

Combien de temps, de larmes et de voyages faudra-t-il entreprendre pour faire cesser cette guerre intérieure et aimer enfin les deux pays qui la constituent ?

Un récit bouleversant et une plume extraordinaire font de ce texte un grand moment de littérature.

Extraits

Je pense aux os, je pense aux bleus, je pense aux bombes, je pense aux grains de riz, je penses à toutes ces filles, cinq, sous ce toit de misère, je pense aux rires, je pense aux paroles, je pense aux ongles, aux dents, aux yeux, aux bras, aux coeurs, je pense aux cheveux noirs.

J’ai de la peine, maman, tellement de peine. Pourquoi a-t-on dû partir et quitter tous ceux qui m’aimaient ? C’est la question que je pose, comme un soupir. J’ai de la peine car ceux qui m’aimaient, je les aimais aussi. Pourquoi a-t-on dû couper, sous le pied de l’amour, toute l’herbe ?

Quelle étrangeté, peut-être, d’avoir donné la vie sans le vouloir, d’avoir laissé grandir, vu grandir, puis de voir mourir, ne pas vouloir laisser mourir, quelle étrangeté, peut-être, cette enfant qui ne veut plus vivre, s’échappe, se donne la mort contre la vie qu’on lui a donné.

Eléna et les joueuses, Lolita Pille

« Tout le monde a du talent, c’est la seule chose la mieux partagée au monde. Mais l’opération par laquelle on transforme un talent moyen en puissance véritable, c’est le secret, du monde, le mieux gardé. »

Eléna n’est plus une joueuse, ses copines non plus. Ancienne prodige de tennis, elle a laissé le temps, les gens et l’argent filer.
Aujourd’hui, elle a discuté avec Irène et Ada avant de retrouver son amoureux Ismaël à la gare de Lyon. Eléna cherche un nouveau moyen de gagner sa vie, et a demandé conseil à ses amies. Puis elles ont évoqué Catherine Chèvreloup, l’amie dont Eléna n’a plus de nouvelles, même par Ismaël, son frère.
Qui était Catherine, qu’est-elle devenue, cette amie, cette soeur, belle-soeur : une sorte de double maléfique d’Eléna ? La réincarnation d’une autre ?

«  Je préfère pleurer par les rues, dans les bras de murs, que trahir une fragilité devant quelqu’un qui sait mon nom. J’ai honte de renfermer, comme du verre, ces fêlures mal visibles à la lumière, qui sont comme le journal des coups reçus, et qui finissent par exploser au moindre bruit. »

Eléna a grandi avec les Chèvreloup, une famille aisée, crainte et respectée qui par charité l’a recueillie elle et sa mère lorsque le père d’Eléna s’est retrouvé mis en examen. Avec chacun des membres de cette famille, une histoire semble avoir eu lieu.

Plus tard dans l’après-midi, le train d’Ismaël arrive enfin. Sous un décor parisien apocalyptique, Eléna se fiance après un slow italien. Puis elle observe ses tennis blanches immaculées se salir au fur et à mesure de cette étrange journée. Faut-il fuir ou rejouer le passé pour renaître ?

« Je respirais toujours aussi mal. La différence ne doit pas être si radicale entre le malheur et le bonheur. Ils se ressemblent dans notre coeur. Ils se passent et se repassent les mêmes séquences dans un ordre différent. Il y a autant d’espoir dans l’un que d’inquiétude dans l’autre. »

Une lecture déroutante, qui conjugue fulgurances poétiques et oralité contemporaine. L’univers de Lolita Pille est implacable, organique et visuel : un incendie inéluctable d’existences désabusées. Eléna est une Antigone moderne, résignée et tragique.

« Je n’arrivais plus à imaginer que quelque chose de mal, quelque chose de terrible, ait pu se produire. L’été mettait dans Paris davantage que la beauté du monde. »

Je recommande cette lecture à tous ceux qui aiment sortir de la terre et des sentiers battus 😉

Quand l’Albatros vole sous le soleil…

Parce que nos deux romans nous unissent à vie et que la musique les porte, voici notre chronique commune composée à quatre mains.

A:

J’aurais pu te rencontrer à un concert Nicolas.

J’aurais aperçu ton sourire et tes yeux briller dans la foule. 

J’aurais saisi l’instant de grâce que tu vivais, seul dans la syncope des lumières.

Mais la musique viendra plus tard, un fil rouge à nos romans jumeaux, enfantés du même sang et au même moment.

Car ce sont d’abord les mots qui m’ont menée à toi. 

Nos chroniques d’abord, puis ton sublime roman, une poésie de 250 pages, un bijou.

Je l’ai lu en dégustant chaque phrase, en la relisant deux fois.

 

N :

Je ne t’aurais pas parlé Agathe. Je n’aurais pas osé. Je me serais dit, elle est trop belle, elle sourit, elle rayonne. Moi la beauté m’intimide énormément. Quand je t’ai lue, c’est là que je t’ai rencontrée. Et pourtant, je te l’avoue, voyant le sujet, j’ai eu peur. Une femme enceinte qui raconte les tourments d’une rupture amicale, ça avait tout pour me faire fuir. 

J’ai ouvert ton livre par amitié, parce que c’était toi. Parce que c’était moi. Parce que c’était aussi con de te fuir parce que tu étais trop belle, que d’être intimidé par moi et mon gros fauteuil roulant. J’ai lu les premières pages et je me suis senti con. Avec mes gros préjugés que j’exècre chez les autres.

J’ai vu un dévoilement courageux, une sensibilité qui se déploie. Une audace aussi. Et une langue superbe. Je la connaissais déjà dans tes chroniques. Mais dans les articles, on se cache derrière les autres. Ce fameux « c’est pas moi, c’est eux », qu’opposent ceux qui hésite à déchainer leur âme. Et nos deux livres sont l’histoire d’une découverte de soi.

 

A:

Oui. Car le chemin vers la découverte de soi est parfois long et l’étincelle ne prévient pas.

« C’était l’anniversaire de Rimbaud », cette soirée du 20 octobre où le poète a pris son envol.

Patti Smith n’imaginait pas la renaissance qu’elle allait provoquer. 

En une dizaine de chansons, l’Albatros en toi s’était déployé.

À quoi ça sert de marcher quand les mots te font voler…

N :

Dans ta séparation d’avec elle, dans ton manque d’elle, j’ai vu l’écho de mon histoire d’amour, de cette amputation, quand un être vous manque vraiment. Quand il étend son ombre comme une arrière pensée sur chacun de nos actes. Tu m’as ému pour ça. Pour dire cette histoire d’amour qui ne finit jamais au fond en nous, quand on a aimé vraiment. Il y a des proches qui deviennent lointains, des amitiés qui s’étiolent, des gens que l’on perd dans un haussement d’épaules. Mais entre B. et B. c’est un truc de sang. Pas ces rapports idiots et obligatoires que la famille nous enfonce au burin dans le cœur, souvent de force. C’est l’histoire de deux femmes qui grandissent ensemble. Qui se révèlent, qui se découvrent. Avec une honnêteté désarmante à la fois crue et presque candide.

A:

Je t’imagine à cette soirée de concert, installé au-dessus la table de mixage, 

Tu laisses ton esprit vagabonder vers de tendres souvenirs :

L’enfance et le premier amour, y-a-t-il besoin d’autre chose pour vivre ?

Car ton grand amour est là, un peu plus bas. 

Il n’est pas nécessaire de la voir pour la deviner, la ressentir.

Les rendez-vous à distance sont tellement plus romantiques que les têtes à tête.

Le moment est venu de faire la paix,

Avec ce corps qui n’a jamais voulu écouter,

Avec la marginalité que tu as appris à sublimer

Avec cette femme qui n’est plus la tienne.

N :

Cette dépossession… Apprendre à vivre c’est apprendre à abandonner, à laisser sur la route ce qui n’est plus. Evidemment, il y a comme un goût amer en nous, comme un goût de poussière dans tout. Tu vois on a souvent dû louer ton sourire, ton aisance, l’étincelle dans tes yeux qui pétillent. Ce qui m’a touché là c’est ta mélancolie. La même que la mienne. Cette manière de voir les gens, cette lucidité qui les démasque vite, qui les décrit et les cerne redoutablement bien. Les mariages qui tournent mal, les enfants qu’on a trop jeunes, le bordel incroyable et le surmenage des études de médecine, que j’ai découverts dans des tableaux de débauches, de déchainements trop longtemps contenus. Ces dépressions aussi de gens qui deviennent dentistes quand ils se rêvaient littéraires. Cette manière désenchantée et paradoxale de toujours croire à l’idéal et d’en être déçue, souvent, et même parfois de manière assez comique. Mais de ne jamais lâcher, de ne jamais renoncer, d’essayer de vivre un peu plus fort. Envers et contre tout. Je crois que toi, comme moi, on dessine des personnages qui se sont construits dans l’adversité. Des complexés aussi, qui s’écrabouillent et se mettent au service des autres jusqu’à s’oublier. Et renaitre dans l’écriture.

 

A:

Une renaissance, c’est ce que nous a permis notre premier roman…

Tu étais un minuscule bébé, né trop tôt pour marcher mais pas pour aimer.

Tu parles de tes parents dont l’amour fou m’a bouleversée.

Je pleure à ce passage où ton père te fait découvrir le cheval, le ski, le vélo,

et tu oubliais la corde, la rampe, et les bras forts qui te soutenaient;

Tu ne pensais qu’au vent sur tes joues, le vide sous tes pieds, et l’ivresse de la vitesse.

Ce soir-là au concert, c’est pareil.

C’est le moment de ressentir, de ne plus forcer ton sourire pour faire oublier les roues de ton fauteuil.

C’est le moment d’être charmant uniquement avec toi-même.

De libérer tes mouvements désordonnés, de les laisser s’exprimer.

N :

C’est ça. Ce livre, c’est Agathe qui rompt les liens. Les fardeaux. Les chagrins. Comme je l’ai fait en écrivant, en trouvant mon son. Ça oblige à se regarder en face. A se confronter aux miroirs. On pourra bien raconter ce qu’on voudra. Mais c’est ce qu’on a fait. Et Caroline Laurent, notre éditrice, le tenait devant nous avec son imperturbable sourire. Et nous qui nous cachions, nous qui n’osions pas, nous qui avions peur du regard et du jugement des autres, on s’est lancés comme deux inconscients qui découvraient leur force.

A :

…Qui découvraient leur force et qui assumaient enfin leur faiblesses.

Leur peine. Cet amour perdu.

De cette histoire avec elle, que tu prénommes « E », 

Tu en gardes le souvenir magistral du dépassement et de l’éblouissement.

Tu étais comme tous les autres amoureux du monde. Tu volais, l’Albatros existait déjà.

Tu en as oublié tes maux, tes limites, tu as pris des trains et effacé les frontières.

« Elle a été le mur du son que tu n’as pu franchir. »

 

N :

L’amour c’est ça. Celui que tu décris aussi. Je ne veux pas être scabreux mais cette amitié est une histoire d’amour absolu. Mystérieux, malheureux. Je crois que quand on aime, on est confronté à une énigme qui nous fascine. A l’inconnu. A l’étrange dans le regard de l’autre. A des tas de projections. Encore une fois c’est une affaire de reflets. La maternité, sans doute, incite à voir au monde des visages qui ne sont plus les nôtres. Découvrir tes enfants, c’est découvrir aussi l’homme de ta vie, c’est découvrir la réalité. C’est découvrir tout ce qui n’est pas toi. C’est aussi cesser de rechercher la résonnance et le repli sur soi. C’est accepter que le monde existe en dehors de nous. Tu décris l’enfance. Tu décris l’adolescence superbement. Mais surtout tu en décris la fin. La sortie. La prise de conscience et la perplexité qui vous envahit à l’âge adulte. La véritable nature de l’amour, son pouvoir ultime est d’atomiser toutes nos certitudes, tout ce qu’on croyait acquis, éternel, immuable. Quand on décrit l’amour, on décrit aussi la peur, la hantise et la fin des sortilèges. 

A:

Tu étais seul ce soir-là au concert, ce qui t’arrive rarement.

Cela t’a permis d’expérimenter la transcendance,

La possible communion de ton âme et de ton corps à travers la musique.

Comme ce jour avec l’Indienne, cette femme qui sans un mot a mis ses mains sur tes douleurs.

En fait, tu recherches le chant des sirènes et les prières des sorcières.

Tu t’agrippes à leurs longs cheveux gris et te hisses vers la vie.

Tu t’es perdu dans l’addiction des sensations, 

Et dans la communion des êtres, les mots sont venus te donner les réponses.

N :

Tes réponses à toi sont des moments de vie. Des phases. Là nous différons, je fais dans la métaphysique, tu fais dans les souvenirs. Les flashbacks. Moi aussi mais d’une autre façon. Mais toujours avec cet amour de la langue qui explose à chaque page. C’est pas les souvenirs d’une femme enceinte, c’est pas une rupture amicale, pas plus que l’histoire d’un handicapé qui raconte la séparation qui a changé sa vie. C’est de la littérature qui sauve. De l’art qui transcende. Qui permet de se lever le matin pour aller quérir un peu de beauté dans le regard des autres. Je crois que c’est ce qui nous relie toi et moi avant tout. Comme des compagnons, comme des semblables. Cette nécessité de l’écrire. Et la chance qui nous en a été donnée. Comme tu me l’as souvent dit, ça nous a unis comme un pacte de sang. Quelque chose d’important. Et pour tous les deux, il n’y avait rien de plus inespéré. Et de plus important que ces livres qui disent notre sensibilité, notre expérience de l’existence, notre violence, notre fièvre aussi.

 

A :

Oui je me retrouve dans cette nécessité fiévreuse. De vivre pour écrire.

Comme quand tu es rentré chez toi pour commencer ce livre.

Ce n’est pas un hasard si nous avons rencontré la même éditrice.

Aujourd’hui, nos romans nous lient à vie. Merci Nicolas d’être entré dans la mienne. 

Que l’Albatros continue son envol, bravo, infiniment.

N :

Merci de m’avoir donné ta main pour entreprendre ce vol ensemble. Notre rencontre est belle, précisément à ce moment de nos vies. N’arrête pas d’écrire et envoie les préjugés d’abrutis comme moi au diable. 

C’est beau quand on en revient.

Vivre ensemble

Tout est dans l’agenda. Dans l’enchaînement régulier des semaines A et des semaines B.

Car oui, tout s’alterne, la garde, les appartements et les animaux de compagnie. Pendant les semaines A, Déborah et Pierre peuvent vivre sans frémir, sans concilier, libres de s’aimer. Les semaines B, quand Salomon le fils de Pierre (10 ans) est chez eux, les problèmes commencent. Menaces, crises, injures, têtes de mort sur la porte de sa chambre. Mésentente totale avec Léo, le fils de Déborah. Les différences de religion et d’éducation pèsent parfois très lourds. Déborah commence à craindre de plus en plus la présence du jeune garçon, surtout lorsque Pierre s’absente.

L’agenda recense justement les dates des déplacements de Pierre à Calais. Très engagé, il  s’occupe de redonner un minimum de salubrité à la jungle et ses migrants. Vivre ensemble dans la jungle et dans ces conditions, c’est la torture. Mais vivre ensemble quand on l’a décidé, est-ce vraiment plus facile ? Car la violence se loge partout, et la première date de leur vie commune inscrite sur ce fameux agenda, c’est celle de l’attentat du 13 novembre, cette soirée où Déborah et Pierre se sont trouvés si près de la mort que Déborah a ressenti l’urgence vitale de rassembler leurs familles. 

Sur l’agenda, il y aura d’autres dates, des moments clés de leur vie commune, mais aussi celles marquant la mémoire collective, d’autres attentats, signant la continuité de cette violence dans l’humanité, celle qui au fond n’a jamais cessé d’exister.

Mon avis

Ce roman pose la question du Vivre ensemble, possible ou pas? Que ce soit au sein d’une famille, recomposée ou non, d’un peuple, d’un pays, est-ce illusoire de penser que le vivre-ensemble existe ?

J’ai lu ce roman d’une traite, il est extrêmement abouti, contemporain, il est même nécessaire et indispensable, car il marque une époque, celle encore assez récente des familles recomposées d’aujourd’hui dans le contexte terroriste, la petite violence dans la grande. En faire un objet de littérature était un pari compliqué, et la plume d’Emilie Frèche, précise, aiguisée, et son récit prenant et réaliste en font un livre d’une incroyable clarté sur la dimension humaine, et met en exergue l’ambivalence permanente entre générosité et cruauté. 

La fin du roman est, pour moi, parfaite. Un beau coup de coeur !

Le signe astrologique du roman

Verseau

C’est le signe le plus « humaniste » du zodiaque, mais aussi parfois, hélas, le plus clivant. Pour mener à bien ses projets et réaliser ses idéaux (surtout s’ils sont trop élevés), le verseau ligue malgré lui les personnes entres elles sans parvenir à éteindre le conflit. Diviser pour mieux régner pourrait être ainsi sa devise. Les autres s’entretuent et il regarde. Tout ça car le projet initial était utopie. C’est un peu le message que dégage ce roman. Aimez-vous les uns les autres mes frères, et Dieu vous pardonnera pour vos péchés et le sang déversé.

Extrait choisi

« Y en a marre, à la fin ! Vivre-ensemble, vivre-ensemble, on dirait qu’ils n’ont plus que ce mot à la bouche. Moi j’en peux plus, du vivre-ensemble. Je vais même vous dire, ça me fait chier, le vivre-ensemble. Surtout avec un tiret et un article devant. Non mais sérieusement ? Quel est l’abruti qui s’est levé un matin et qui a décidé d’en faire un nom ? C’est comme le bonheur, ça… On pouvait pas laisser la bonne heure ? La bonne heure, c’était parfait, c’était humble, on passait une bonne heure et on était content. Mais non, faut toujours plus, le bonheur, comme si c’était atteignable. Ça n’existe pas, le bonheur. C’est un leurre. Et le vivre-ensemble aussi. »

Avec toutes mes sympathies

À l’automne 2015, l’éditorialiste que nous connaissons n’arrivait plus à lire. Impossible, plus une ligne. Elle était en fait très occupée à chercher son frère dans les mots et leurs souvenirs d’enfance. De son bureau, elle observait les oiseaux voler dans le ciel et relisait les mails d’Alex. Ecris ton livre, lui avait-il suggéré avant de mourir. La commande est passée, aujourd’hui le roman est là.

L’été précédent, Olivia profitait paisiblement de son premier matin de grasse matinée en vacances à Cadaquès lorsque le téléphone a sonné. Alexandre, son frère, avait voulu mettre fin à ses jours à Montréal où il vivait. Olivia a alors sauté dans le premier avion pour le rattacher à la vie.

Alex était atteint d’une mélancolie sans nom, que l’on nomme troubles de l’humeur, dysthymie. À 45 ans, il semblait avoir réuni tous les éléments du bonheur, une femme et un job qu’il aimait, une famille soudée et heureuse. Et pourtant, la vie était pour lui un effort constant. Il avait fait une première tentative quinze ans plus tôt. À l’époque, même scénario mais à Paris, Olivia avait fait face avec Florence, sa belle-soeur, à la décrépitude de l’hôpital psychiatrique, aux médecins protocolaires et à la camisole chimique. 

« On va te sortir de là.

Non, je suis bien ici. »

À ces mots, auxquels j’ai souvent pensé par la suite, j’ai compris à quel point mon frère était ailleurs, tombé dans un de ces trous noirs de l’univers dont les chercheurs tentent de percer les mystères. Malheureux, égaré, désespéré, épuisé : je cherchais le mot juste. Je n’arrivais pas à penser à lui comme à un malade. (…) Malade ou lucide? Je ne peux pas m’empêcher de le trouver clairvoyant. La société dans laquelle on vit mérite-t-elle tellement qu’on s’y attache ?

Dès le début du roman, on connaît l’issue fatale, le 14 octobre funeste ayant succédé cet été-là. Alors comme Olivia, on lit pour essayer de comprendre, de cerner, de revivre. Chercher par exemple dans la génétique familiale masculine, où trois suicides ont eu lieu. La mélancolie est-elle héréditaire, tout se jouerait dans un défaut de sécrétion de la sérotonine ? A-t-il eu une enfance joyeuse, auprès de ses trois soeurs et des parents bourgeois, avares en sentiments, aux « journées aussi normées que dans les albums de Petit ours brun » ? Oui sans doute, c’est injuste, tout est injuste, toute cette comédie, la vie qui continue et ces mails qui affluent. Olivia est en colère.

La rédemption par la méditation, la slow life, très peu pour moi. Au contraire, je rêve avec des mots crus. J’ai soif d’une violence à la mesure de celle que je ressens depuis ta disparition. J’ai envie de hurler et de m’engueuler avec le premier venu, de cracher leur bêtise à ces gens qui s’y croient. De balancer ton suicide et un rôti de boeuf bien saignant dans leur gueule végétarienne. Ils me semblent si étranges, ces bien-nourris, affairés à chérir leur intestin comme si la mort n’existait pas. Il sera écolo leur cercueil ?

Un jour, Olivia devra remonter dans l’avion vers Montréal pour enterrer son frère. Les Québécois, à la manière de Françoise Sagan, traduiront littéralement l’anglais et lui adresseront en guise de condoléances « toutes leurs sympathies ». L’ambivalence de l’expression deviendra le titre de ce roman, symbole cocasse de la vie se confondant avec la mort.

Mon avis

À travers ses confessions, ses souvenirs et ses digressions littéraires, cette lecture m’a fait découvrir la femme derrière la journaliste. Et quelle femme ! Elle ne se cache pas, n’édulcore rien, ni sa peine, ni sa colère. Il n’y a ni complaisance ni exercice de style. À travers ce roman, elle n’a rien à prouver, elle a juste besoin d’écrire, c’est guidé par sa main, par le souvenir de son frère, c’est une nécessité. J’ai aimé la façon dont elle libère les mots, tous ceux qu’elle retient, je me suis attachée à sa famille, à ses soeurs, belle-soeur, et son père aussi, « cet homme des grands évènements », portrait qui m’a beaucoup touché. Elle a écrit un de ces romans qu’elle aime lire, prenant, de ceux qui émeuvent et dévorent sans chercher à impressionner. Et c’est sain, c’est émouvant, l’écriture est directe, belle, on rit, on pleure, on sait pourquoi on l’appréciait déjà tant. Olivia de Lamberterie signe un premier roman débordant de sincérité. Un hommage à la vie, à la famille, et à la littérature !

Le signe astrologique du roman

Poissons, comme Alexandre.

Ce signe d’eau est théoriquement régi par deux planètes :  Jupiter l’expansive, l’exubérante, la généreuse, et Neptune, symbolisant l’inconscient, le mystique, les illusions perdues. Parfois, le natif est plutôt jupitérien ou neptunien, ou l’influence des planètes varie au cours de sa vie. Ici, Alexandre semble beaucoup plus neptunien.

Le Poisson neptunien tente constamment d’échapper à la réalité. De manière positive, l’individu est inspiré, poète et visionnaire. Mal équilibrée, elle peut conduire à la dissolution de l’âme. Les poissons sont par nature perdus, noyés sur terre, tantôt victimes tantôt martyrs. Ils ont énormément de mal à gérer les dures réalités de la vie mais sont terriblement attachants.

Quelques citations du roman

Lire répare les vivants et réveille les morts.

Les mauvais écrivains me volent ma vie.

La mort n’efface pas la beauté, elle la rend hors de portée.

L’auteure

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Olivia de Lamberterie est journaliste à Elle, chroniqueuse littéraire à « Télématin » sur France 2, au « Masque et la plume » sur France Inter et correspondante pour Radio Canada.