Un fils sans mémoire, Valentin Spitz

Un fils raconte un père qu’il n’a pas connu. Comment réparer l’absence, obsédante, lorsqu’on se heurte au vide des souvenirs, quand on ne possède que trois photographies floues de son enfance ? En faisant appel à la fiction. Romancier, Valentin Spitz comble les failles de sa mémoire. « Je me demande si je n’ai pas passé mon enfance puis ma vie à écrire ce roman familial ».
Son père, c’était le Doc sur Fun Radio, connu des jeunes pour débrider la sexualité à l’antenne. « Tu en as de la chance, ça doit être un super papa ! » disaient les copains. Quelle chance, oui, ce père qu’on écoute le soir pour enfin entendre sa voix, présents pour tous les jeunes, sauf pour lui. Quelle chance, les tests ADN, un patronyme qu’on n’a pas le droit de porter. Quelle chance de se référer à Wikipédia pour découvrir le parcours de son géniteur. Enfant, lors des week-ends de garde, le petit garçon attend en vain, devant la fenêtre jusqu’à minuit, son sac à dos contre lui, chaque moto qui vrombit dans la nuit. « C’est pour cet enfant que j’écris. »
Adolescent, il ne le verra qu’une seule fois.
Heureusement, il y a les piliers de l’amour, un grand-frère protecteur, et sa mère, apprêtée, gaie, grande lectrice et positive, tenant à préserver l’admiration et le respect que l’on doit au père de famille. « C’est ton père, quoiqu’il arrive. Et un jour, il sera fier de toi. » Puis elle travaillait tout l’été pour qu’il parte en vacances.
Plus tard, à l’aube de sa vie d’homme, le romancier a enfin noué des liens avec son père, par le travail, la radio et le journalisme. En quête éternelle de reconnaissance, c’était désormais l’enfant qui demandait au directeur de l’antenne d’engager son père. Ils ont même « coécrit » un livre sur la parentalité, à l’aide de précieux enregistrements. Et dans cette bataille, car c’en était une, l’auteur n’a fait que chercher l’amour d’un père, ou peut-être un pardon.

« Pourquoi l’amour n’a-t-il de valeur que par l’absence ? » est sans doute la phrase qui résume le mieux le livre et me parle le plus. Je partage le thème d’écriture de Valentin Spitz et chacun de ses mots résonne. Sincère et touchant, je vous le recommande absolument.

La beauté du ciel, de Sarah Biasini

Ce récit fera le bonheur de toutes celles et ceux qui comme moi, ne ratent jamais une occasion de retrouver Romy Schneider et de découvrir, par les mots de sa fille, une nouvelle version de l’actrice. Sarah Biasini signe ici son premier livre. Quoi de plus naturel que de commencer par la mère ? Ce texte n’est pas une énième biographie de Sissi, c’est un récit sur la transmission maternelle.

Au départ de cette histoire, le 1er mai 2017, la tombe de l’actrice défunte a été profanée dans la nuit. Quelques jours plus tard, Sarah apprend qu’elle est enceinte, d’une petite fille, après plusieurs mois de tentatives infructueuses. En enterrant sa mère une deuxième fois et en appréhendant sa propre maternité, les souvenirs de Sarah n’ont plus le choix, ils ne demandent qu’à être couchés sur papier.

Sarah a cinq ans quand Romy Schneider est retrouvée sans vie. De tristesse sans doute : son fils David est décédé l’année précédente. Comment envisager la vie quand l’amour familial est dominé par le spectre de la mort ? C’est la question centrale du livre : quand sa petite Anna naît, les angoisses de Sarah surgissent. Et si l’une des deux mourait ?

Sarah libère sa mère, à commencer par son prénom, Romy, qu’elle ne parvient jamais à prononcer car il semble appartenir au monde entier sauf à elle-même. Au fond, elle a fait la connaissance de sa mère —sa voix, son regard, son rire— à travers le cinéma et les archives.
Sarah interroge l’entourage, ceux qui l’ont connue sous la lumière des projecteurs et ceux qui l’ont aimée à la maison, en toute simplicité. Les grands-parents, la nounou et les hommes de sa vie témoignent, acteurs comme metteurs en scène, de Delon à Michel Piccoli en passant par Philippe Noiret.

C’est le journal d’une lignée, celle de trois femmes aux yeux verts. L’écriture de Sarah Biasini est élégante, toute en sobriété, on pourrait presque la superposer à la voix grave et à l’accent germanique de sa mère. En quelque sorte, par ce texte sincère et émouvant, Sarah Biasini organise la rencontre entre une grand-mère et sa petite-fille. La littérature a ce pouvoir, celui de relier le ciel à la terre.

Rien n’est noir, Claire Berest

Vous aimez les histoires d’amour, la peinture, les voyages ?

Vous aimez les styles incarnés, fiévreux et flamboyants?

Alors, n’hésitez plus et lisez le livre le plus coloré de la rentrée…

L’histoire de Frida et Diego m’habite encore, les chroniques dithyrambiques pleuvent depuis sa sortie, j’aurais pu m’en douter. Je l’ai dégusté, j’ai aimé le rythme incandescent, la tension érotique et dramatique se dégageant de chaque page.

Ce roman est l’exofiction très réussie de la relation tumultueuse de Frida Kahlo avec Diego Rivera, de 20 ans son aîné.

Frida résume parfaitement sa vie: elle a connu deux accidents: le premier, lorsqu’un tramway l’a percutée et transpercée de plein fouet.

Le deuxième, lorsqu’elle a rencontré Diego, ce peintre muraliste, insatiable de femmes.

Au cœur de ces deux événements : la peinture. La peinture-pansement, nécessaire et salvatrice.

Du Mexique aux Etats-Unis à la France, au gré de leurs rencontres et de leurs frictions, Frida s’émancipe peu à peu comme une artiste-peintre à part entière, et non plus comme l’épouse de Diego.

Ce livre est un voyage chromatique passionnant, documenté, l’auto-portrait d’une urgence de vivre.

Belle Infidèle, Romane Lafore

Vive l’infidélité ! Les meilleurs traducteurs seraient ceux qui, s’affranchissant du mot à mot, offriraient une version sublimée du texte d’origine.

C’est l’histoire de Julien Sauvage, traducteur d’Italien peu connu, soudainement démarché pour traduire le nouveau Prix Strega, « Rebus ». Pourquoi lui? Impossible de refuser une telle proposition, depuis trois ans il patine dans sa vie personnelle et professionnelle. La mort de sa mère et la rupture avec Laura sont deux chagrins dont il ne se remet pas. Au fur et à mesure du travail de traduction, les coïncidences se multiplient entre le texte et sa vie amoureuse passée. Simple phénomène de transposition à l’œuvre ou véritable machination ?

Ce roman est un thriller burlesque, où les personnages foisonnent et les indices semés comme les cailloux du petit Poucet. Julien arrivera-t-il à prendre la distance nécessaire au texte ? Qu’apprendra-t-il des vertus de l’infidélité ? Sur qui peut-il encore compter ? Entre Paris et Rome, les mots et les souvenirs virevoltent, et cette mise en abyme de fictions m’ont époustouflé ! Quel style dynamique, énergique et littéraire ! J’ai beaucoup ri aux déambulations de Julien Sauvage et aux chapitres sur le milieu de l’édition. Je vous recommande cette lecture qui n’a rien à envier à sa magnifique couverture.

Les Os des filles, Line Papin

Histoire d’Os

Line Papin a vingt-trois ans et signe avec Les os des filles son troisième roman. Un livre bouleversant sur ses origines et son anorexie adolescente. Elle raconte sa grand-mère, sa mère, ses tantes, toutes ces « eaux » et tous ces « os », qui l’ont vu naître, une famille dont elle ne peut pas se passer et qui lui a tant manquée.

Tel un arbre déraciné, Line Papin a un jour été cette petite fille incapable de grandir hors de sa terre. Ayant vécu dix années de bonheur et d’insouciance à Hanoï, au Vietnam, et ce malgré la pauvreté du pays après l’embargo, c’est en s’installant en France que la vie a alors perdu tout son attrait. Longtemps, elle n’a pu poser les mots sur cette souffrance, le manque de sa terre nourricière, comme une véritable mère.

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Le récit commence comme un éblouissement. Entre les guerres et dans le plus total dénuement, trois petites filles naissent. Elles sont les filles de Ba, une femme forte et indépendante comme sa mère avant elle. Ba ne connaît pas sa date de naissance, mais elle offre à ses filles la meilleure éducation possible. Elles habitent un petit village que l’on rejoint par un seul pont sans arrêt détruit par les bombardements et reconstruit. Livrées à elles-même, la chaleur et la simplicité des choses leur infusent le goût de l’espoir et de la joie. Plus tard, elles s’installent avec leur père à Hanoï, capitale où elles deviendront de belles jeunes femmes aux cheveux noirs. La deuxième fille épouse un jour un jeune Français, le père de Line, qui s’adapte à la culture et aux exigences de sa belle-famille, dîner par terre, dormir à même le sol.

Line avait été un bébé surprise, mais sa grand-mère et sa nourrice l’adoraient, elle avait ses cousins et ses amis, elle était une petite fille heureuse. Et puis un jour, brutalement, il a fallu vivre en France. S’adapter à la grisaille, au froid, à la solitude des Parisiens. Apprendre à fermer la porte de chez soi. Quitter Hanoï, cette ville qu’elle aimait tant, c’était quitter l’amour, et donc la vie. Alors, à l’adolescence, elle a mené la guerre qu’elle n’avait pas connu : celle de son corps, centre de toutes les souffrances familiales, elle a cessé de manger et de sourire, pour devenir juste quelques os. Car la tradition au Vietnam, après un décès, est de récupérer les os pour les conserver. Après trois ans passés dans une tombe, les corps sont exhumés et l’on transvase les os du défunt dans un coffret plus petit. À cette époque, inconsciemment, Line aspirait alors à tenir dans ce coffret.

Combien de temps, de larmes et de voyages faudra-t-il entreprendre pour faire cesser cette guerre intérieure et aimer enfin les deux pays qui la constituent ?

Un récit bouleversant et une plume extraordinaire font de ce texte un grand moment de littérature.

Extraits

Je pense aux os, je pense aux bleus, je pense aux bombes, je pense aux grains de riz, je penses à toutes ces filles, cinq, sous ce toit de misère, je pense aux rires, je pense aux paroles, je pense aux ongles, aux dents, aux yeux, aux bras, aux coeurs, je pense aux cheveux noirs.

J’ai de la peine, maman, tellement de peine. Pourquoi a-t-on dû partir et quitter tous ceux qui m’aimaient ? C’est la question que je pose, comme un soupir. J’ai de la peine car ceux qui m’aimaient, je les aimais aussi. Pourquoi a-t-on dû couper, sous le pied de l’amour, toute l’herbe ?

Quelle étrangeté, peut-être, d’avoir donné la vie sans le vouloir, d’avoir laissé grandir, vu grandir, puis de voir mourir, ne pas vouloir laisser mourir, quelle étrangeté, peut-être, cette enfant qui ne veut plus vivre, s’échappe, se donne la mort contre la vie qu’on lui a donné.