Un certain M.Piekielny

J’ai fait quelque chose de pas bien. Beaucoup d’entre vous vont hurler ou esquisser une moue méprisante, voilà : j’ai bâclé La promesse de l’Aube pour lire le roman de François-Henri Désérable. Nommons-le FHD, ça lui donne un côté BHL.
J’ai ainsi sélectionné les chapitres essentiels me permettant d’appréhender « Un certain M. Piekielny » sans passer pour une ignare attardée. Oui, j’ai donné l’avantage à mon contemporain plutôt qu’à son prédécesseur —pourtant très moderne pour son époque— parce que le premier n’est pas encore mort et mérite d’entendre des éloges avant de décéder.
Lire Francois-Henri Désérable. J’avais des a priori, un nom pareil, un ancien livre titré pompeusement « Evariste », un grand père vénitien -la chance- quand même tout cela faisait prétentieux, ou alors j’étais impressionnée, ou jalouse, je craignais une lecture hermétique et un étalage de connaissances, j’avais des a priori donc, mais une certaine curiosité de découvrir la plume de cet auteur qui a le même âge que moi, car oui ça y est, je suis arrivée à cet âge-là, celui où l’on peut connaître des écrivains du même âge que soi et qui ont une page Wikipedia. Ce qui m’a décidé c’est d’avoir fait un selfie boomerang avec FHD. Tous les auteurs ne sont pas forcément adeptes du selfie boomerang et soudain FHD et son roman m’ont paru tout à fait accessibles.
C’est ainsi que dès le début, ce roman m’a paru tellement familier de mon époque, de mon quotidien, que lire la biographie, autobiographie de Gary/Désérable, y trouver tant d’anecdotes, sentiments ou lieux géographiques communs, c’était un peu comme si j’étais le maillon suivant de la chaîne, d’où cette chronique où je parle de moi en parlant de FHD qui parle de lui en parlant de Romain Gary.
FHD commence son roman par une scène que j’ai bien connue, celle où un jeune homme part en voyage dans les pays de l’Est pour un enterrement de vie de garçon. Comme FHD, il y a deux ans, mon cher et tendre non plus n’avait pas eu le choix, « parce que vois-tu mon amour, qu’y pouvons nous si le futur marié est amateur de patins et de crosses, s’il rêve d’assister aux championnats du monde, et s’ils ont lieu cette année en Biélorussie où les filles sont si belles et si blondes et si promptes à se dévêtir ? » bon, tout le monde ne finit pas à Vilnius devant la maison de Gary. C’est pourtant ce qui arrive au narrateur qui se remémore alors une phrase de La promesse de l’aube : « Au n°16 de la rue Grande-Pohulanka, à Wilno, habitait un certain M.Piekielny ». C’est à ce moment précis qu’il lance à la recherche de cette petite souris triste.
Parce qu’il a pressenti que je n’aurais pas lu La promesse de l’aube à temps, ou pour éviter tout handicap à son lectorat, FHD a pris un soin particulier à retranscrire tout ce que Gary a écrit sur Piekielny. Puis laissant ses pensées dériver et opérer des analogies logiques entre sa vie et celle de Gary, il entreprend de rassembler les rares pièces du puzzle Piekielny. Nous voici donc plongés entre Vilnius et Paris, entre Gary et Désérable.
FHD nous parle des études de Gary, celui-ci avait choisi droit, parce qu’il ne savait pas, pour faire plaisir à sa mère, alors qu’il va devenir un grand écrivain; cela nous renvoie à l’auteur, qui s’est également inscrit en fac, pour faire plaisir à sa mère, alors qu’il va devenir un grand écrivain; alors cela me renvoie à moi-même, qui me suis inscrite en fac, suis devenue dentiste, pour faire plaisir à ma mère, alors que je voudrais devenir une grande écrivaine. Gary n’a pas connu le succès tout de suite, comme FHD a essuyé vingt lettres de refus pour son premier manuscrit, comme j’en ai moi-même essuyé dix pour un premier roman que je viens d’envoyer (oui c’est un aveu, à prendre ou à laisser).
On a tous un Clément dans sa vie -comment ça pas vous?- on a tous été profondément marqué par le CPE, on a tous, à dix sept ans, détourné la phrase de Rimbaud, car oui on est trop sérieux quand on a 17 ans, et puis oui, on a tous trouvé que le titre du dernier FHD faisait penser à un certain monsieur Bikini.
Ce roman donc, en plus de nous faire partager la passion Gary, est un excellent jeu de miroirs entre l’auteur et son lecteur, une mise en abyme réjouissante, tout ça dans un style narratif drôlissime et aéré.
J’ai appris souvent, j’ai ri aux éclats parfois, mais j’ai vraiment lu. C’est bien moi qui ai lu et non pas un être factice créé par mon orgueil et mon imagination.

L’auteur

François-Henri Désérable, né le 6 février 1987 à Amiens, est un écrivain et ancien joueur de hockey sur glace français. Pour le reste de sa biographie, vous pouvez lire son roman Un certain M.Piekielny.

« Les cours reprirent; je n’y retournai pas. On me croyait sur les bancs de la fac : j’étais à la bibliothèque où je lisais, j’écrivais. Je ne savais pas alors que toute ma vie allait tenir dans ces deux verbes, au point qu’elle se confondrait avec eux.

Le signe astrologique du roman

« Gary nous dit donc que M.Piekielny ressemblait à un souris triste, méticuleusement propre de sa personne et préoccupée. Il nous dit aussi qu’il avait l’air discret, effacé, pour ne pas dire absent. »

Avec si peu d’informations, M.Piekielny pourrait être capricorne. Saturnien pour cet air triste et préoccupé (les capricornes sont loin d’être exubérants, ils regardent le plus souvent leurs pieds) et capricorne aussi pour le méticuleusement soigné, les hommes capricornes n’en font pas des tonnes mais ont une certaine idée de l’élégance. Capricorne aussi pour sa discrétion, l’absence de traces qu’il a laissé… Jésus aussi était capricorne 🙂

Extraits choisis

A Venise, à propos de Canaletto, le peintre du tableau « La place Saint Marc » :

« Si le peintre, me dis-je, devait revenir aujourd’hui dans la cité des Doges, deux cent cinquante ans et quelques après sa mort, il ne serait pas complètement dépaysé.
Alors bien sûr il aurait sans doute quelques motifs de stupéfaction : il s’étonnerait certainement de voir des barques sans rames qui semblent mues par la seule force de l’esprit; il serait apeuré par ces insectes aux trajectoires si droites et qui laissent des nuages éphémères, le blanc jailli de leurs ailes finissant par se dissoudre dans le bleu du ciel; il s’inquiéterait de savoir où sont passés les Dalmates, les Albanais, les Flamands, les Grecs, les Milanais, les Tartares, les Mongols, et il se demanderait de quelles contrées lointaines proviennent ces hordes barbares portant des bananes autour de la taille, des chaussettes dans leurs sandales, leur inculture en bandoulière et, au bout d’une perche, cette drôle d’amulette qu’ils brandissent si souvent face à eux. »

« Qui n’a jamais entendu le cri d’une mère découvrant le corps sans vie de son enfant n’a jamais entendu de cri. »

« Qu’est-ce qu’un mensonge, sinon une variation subjective de la vérité ? »