Brillant comme une larme, de Jessica L. Nelson

Elle avait dix ans de plus que lui, il était encore un adolescent et ils avaient Le diable au corps… Vous l’avez relu dix fois et vous en voulez encore ? Lisez ce prodigieux roman de Jessica Nelson et découvrez la véritable histoire de Raymond Radiguet.

À quatorze ans, il découvrait Alice, future Marthe Lacour, sur le quai d’une gare. À vingt ans, il mourait, adulé par la presse et reconnu par ses pairs. Entre temps : six années, une vie, une oeuvre. Pressentait-il la brièveté de son existence pour répondre aussi bien à l’urgence ?

Avant l’ambition, l’amour. Radiguet convoite une femme mariée dont le mari est au front. On est en 1917, la guerre n’est pas gagnée, l’argent manque, pourtant Raymond et Alice se retrouvent tous les soirs et s’aiment éperdument. Le jeune homme le sait : les plus belles histoires sont celles qui n’ont aucun avenir. 

Les habitants de Saint-Maur murmurent le scandale et au bout de quelques mois, intenable, assoiffé, le jeune Raymond quitte Alice et rejoint Paris pour proposer ses dessins, puis ses articles et des poésies.

 » En attendant, il a d’autres défis à relever. Fuir la petitesse de son univers, repousser les limites, trouver son destin. « 

Il sonne aux bonnes portes, côtoie les artistes les plus influents de l’après première guerre. 

Pourquoi s’économiser quand on a 17 ans et du génie ? Séducteur malgré sa myopie, amoureux des lettres, du whisky et des femmes, il ne vise qu’une chose : « la postérité », rien que ça. En Cocteau, il trouve un mentor. Jean aime éperdument le jeune homme qui en retour donne le minimum pour rester dans son giron protecteur. Cocteau le présente et le propulse. Raymond rencontre Picasso, Modigliani, Brancusi, et tellement d’autres. Aragon le jalouse, Breton le critique. De toutes ces soirées naîtra « Le bal du comte d’Orgel ». Cependant Raymond a une santé trop fragile et a besoin de calme pour écrire, alors Cocteau l’emmène dans le Sud et aide le jeune poète à se réaliser, loin du tumulte parisien et de ses démons…

Plongez dans l’effervescence créatrice de l’époque et découvrez un Raymond Radiguet bien plus sombre et féroce que le protagoniste romantique du « diable au corps » ne le laissait supposer. Totalement embarquée dans le destin fascinant du jeune prodige, j’en ai oublié l’écriture et le temps qui passait. Je vous recommande vivement ce roman parfaitement abouti, passionnant et inspirant. Merci Jessica Nelson pour ce livre qui manquait à la culture française !

 

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Raymond Radiguet, par Man Ray

Extraits

 » La question du lieu est primordiale dans la prolongation d’un baiser arraché à l’éternité et aux yeux du monde. Sans un lieu, il n’y a pas d’amants. « 


 » Au jeu de l’amour interdit, celui qui gagne est-il celui qui calcule ? « 


« Depuis quand l’avis du peuple qui hurle t’importe-t-il ? Ne m’as-tu pas appris que le bien le plus précieux, c’est la liberté ?

— La liberté a un prix, ronchonne Maurice.

— La liberté est sans prix.

— La liberté est un scandale !

— Le scandale met en perspective ce qui est réellement important.

— Raymond tu vas trop loin.

Le jeune homme fixe son père avec intensité.

— Je n’aime que cela.

— Le scandale ?

— Tu ne me comprends pas. Je veux aller à l’essentiel.  »


 

Madame Einstein

« Il y a un étudiant qui m’a souri. Un peu trop longtemps à mon avis, mais tout de même, il avait l’air sincère. Pas moqueur. Il s’appelle Einstein, je crois. »

Chez les Curie, on ne peut citer Pierre sans Marie. Mais chez les Einstein, on ne connaît qu’Albert, et encore, très mal. Qui était-il? Le théoricien génial ou cet homme velléitaire utilisant l’intelligence de sa femme ? Lorsque l’on sait à quel point le cerveau du Nobel a été soumis à toutes sortes d’analyses, coupes et autopsies, la lecture de ce roman interroge sur celui de sa femme. Qui a vraiment écrit la théorie de la relativité ? Mise en lumière de de celle qui resta dans l’ombre…

Mileva Marić a une vingtaine d’années lorsqu’elle intègre Polytechnique à Zurich en 1896. Ses parents lui ont assuré que sa démarche claudicante —un problème congénital de la hanche— rendait impossible tout projet de mariage. Il ne lui restait plus qu’à se réfugier dans les mathématiques, un vrai don qui depuis son plus jeune âge la prédisposait à devenir une intellectuelle. Son père très aimant place tous ses espoirs en elle et la famille concède à quelques sacrifices afin que Mileva reçoive le meilleur enseignement possible.
A Zurich, ville considérée comme moderne à l’époque, Mileva, l’unique jeune femme étudiante, affronte l’opprobre de ses congénères d’amphithéâtre avant de forcer leur admiration et finir par s’intégrer. Le jeune Einstein la remarque d’emblée, se lie d’amitié.

Les mois et les années passent, de compagnons d’amphi, ils deviennent un peu plus que des amis. Pourtant Mileva s’était fixée des objectifs, elle ne peut pas tout gâcher maintenant, avant l’obtention de son diplôme, elle essaiera de lutter, de changer d’établissement, mais le lien qui l’unit à Einstein est plus fort que tout. Albert lui promet la lune et le bonheur, il lui vante cet esprit de bohème qui souffle sur leur tête, bien sûr Mileva que tu peux te marier avec moi et être une femme intellectuelle, de celles qui comptent, à deux nous serons plus forts Mileva, nous collaborerons ensemble sur les plus grandes découvertes et nous marquerons l’histoire.

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Et puis à quelques mois de l’obtention de son diplôme, Mileva tombe enceinte, hors mariage. Soudain tout semble compliqué pour Albert. Sa mère n’apprécie guère la jeune femme, ses origines juives ne lui permettent pas de trouver un travail… Mileva se voit alors contrainte d’abandonner ses études si près du but et retourner chez ses parents. Puis accoucher et attendre désespérément en Serbie qu’Albert fasse le voyage afin de rencontrer sa fille. Mais Einstein a d’autres obligations, des succès imminents, des articles à finir, des femmes à rencontrer… Ce n’est que le début de la longue dégringolade qui attend Mileva. La suite sera une addition d’humiliations et de trahisons, le destin brisé d’une femme brillante. Sa vie entière sera dévouée à un homme intéressé, manipulateur et dénué d’empathie que l’on nommerait aujourd’hui sans abus de langage un pervers narcissique.

J’ai inspiré profondément, je me suis calmée et j’ai essuyé mes larmes. Puis j’ai choisi la vie. Et pour que cette vie avec Albert soit heureuse, cela supposait de choisir la science. C’était la langue dans laquelle nous avions communiqué au début de notre relation, et la seule qu’il maîtrisât parfaitement.

Mon avis

Un roman passionnant, documenté et parfaitement romancé, nous transportant de l’admiration à la révolte. Les personnages d’Einstein et de son épouse, ou encore des parents de celle-ci sont dépeints très finement, ainsi que le milieu de l’époque. Ce roman prouve que l’importance de la science et des découvertes n’empêchaient pas les sujets éternels : la parade amoureuse de l’homme, les dangers de l’amour, les diktats sociaux, la dépendance de la femme, la difficulté de choisir sa carrière, ses tiraillements autour du bonheur de ses enfants passant avant son propre intérêt. Un coup de coeur ! Merci aux Editions Presses de la cité pour cette lecture !

Extrait choisi

Alors que je me réfugiais dans ma chambre, l’une des lois fondamentales de Newton sur le mouvement m’est inopportunément revenue à l’esprit : un objet suit une trajectoire donnée jusqu’à ce qu’une force lui soit appliquée. Des années durant, je n’avais pas dévié mon chemin en restant la femme d’Albert, mais j’étais à présent soumise à trois forces distinctes qu’il m’était difficile d’ignorer —Marcel, Elsa, et la main d’Albert sur mon visage. Ma trajectoire allait forcément s’en trouver altérée.

Le signe astrologique du roman

Verseau !

Impossible pour moi de ne pas relier le signe des génies et des marginaux à ce roman ! Gouverné par Uranus et Saturne, le verseau est cet être illuminé et rationnel à la fois, capable d’abstraction et de raison. Il est le signe des grandes causes, de ceux qui marquent l’histoire et la révolutionnent.

NB : Albert Einstein était Poissons, la lecture de ce roman me pousse à croire qu’il avait tous les plus mauvais aspects du poissons : lâcheté, velléité, martyr éternel! Un Poissons dont le thème est équilibré est quelqu’un de généreux et sensible (comme Albert étudiant) et peut s’il se sent menacé (c’est le cas lorsque les compétences de sa femme dépassent les siennes) devenir complètement tyrannique.