Mes 7 livres marquants

Challenge prescription médicale, ordonnance faite par Charlotte Milandri que je remercie.
Un livre marquant par jour pendant 7 jours.
Forcément je vous mets les 7 d’un coup car je suis une grande rebelle.

L’été provoque souvent l’envie de faire des bilans et des remises en question, c’était l’occasion de fureter dans ma bibliothèque, de replonger dans des sensations inédites et d’avoir la réponse toute prête à cette question que l’on me pose parfois. Et toi Agathe, quels sont les livres qui t’ont marquée ? Euuu… (panique totale, aucun titre ne me venant à l’esprit)

Un livre marquant c’est quoi ?

Les livres marquants sont ceux qui vous changent et vous transforment. Ils sont ceux que je pourrais emmener sur une île déserte ou éventuellement dans ma pierre tombale —s’il faut vraiment passer par là.
Notons qu’il est beaucoup plus confortable d’en donner sept qu’un seul, car il est très difficile de trouver LE livre qui nous représente complètement, même 7 titres c’est encore trop peu. Il manque Kundera, Foenkinos, Ducrozet, Ernaux, Bourdeaut et tant d’autres à cette liste… Cela rejoint d’ailleurs ma théorie sur les tatouages, (petite digression) je connais très peu de gens qui n’en ont qu’un, et ces derniers projettent souvent d’en faire un autre, car un seul dessin est insuffisant pour définir les êtres complexes que nous sommes; voilà pourquoi on peut se retrouver la peau couverte d’encre ou mourir sous une pile de livres… grâce à notre immense complexité d’âme.

Pour ma part, je ne pense pas avoir des goûts très hétéroclites, je suis plutôt du genre passionnée, j’aime les premiers romans, les textes initiatiques, les jeunes auteurs, amoureux, décomplexés et sincères. Je suis loin d’être une intello de service comme le pensent mes proches qui ne lisent pas et qui ne savent pas à quel point les pages qui m’accaparent regorgent d’humour, de sexe et de psychologie humaine.

Pour moi un livre marquant doit être avant tout accessible un tant soit peu et ne jamais essayer de larguer son lecteur, tout en nous bluffant. Il doit nous procurer un état de grâce, nous faire voler, nous transcender. C’est ce qu’il m’est arrivé avec ces livres-là. Après eux, je n’ai plus été tout à fait la même.

N’ayant fait aucune étude littéraire, mes livres marquants ne sont ni Flaubert, ni Cohen, ni Proust. J’essaie régulièrement de les lire mais la magie n’opère pas. Pour Proust, une fois arrivée à l’épisode de la madeleine, je n’étais plus intéressée; (c’était la page 50/1200). Mea culpa.
Globalement, j’ai besoin de me sentir concernée dans mon époque. J’aime la littérature d’aujourd’hui, j’aime ces auteurs minimalistes au regard neuf qui ne m’emmènent pas dans des époques révolues et des descriptions géographiques à dormir debout. Je ne suis pas une nostalgique, je me dis que les meilleurs livres ne sont pas encore écrits. Conséquemment, je ne prône aucun élitisme, je ne critique jamais ceux qui lisent les auteurs à succès ou livres dits commerciaux.

Mes livres

  • Commençons par Beigbeder qui fait partie de mon top 7. On peut lui jeter la pierre Pierre, mais heureusement qu’il était là pour dépoussiérer la littérature, pour que chacun réalise que oui, lire et écrire, c’est fun, c’est ultra ouvert, on peut faire ce qu’on veut avec les mots aujourd’hui. Ce n’est pas réservé aux vieux sages à lunettes. Tout le monde peut le lire et se retrouver dans ses textes sans avoir fait Kâgnes, il ne sombre jamais dans le pathos, il ironise pour toucher son lecteur, pour autant il assure un certain niveau de syntaxe et de vocabulaire.
    Mon exemplaire de L’amour dure trois ans en Folio est d’époque et j’en ai souligné l’intégralité. Je l’ai lu en post adolescence, j’ai trouvé ce roman audacieux, je voulais que tout le monde le lise. Il est bourré d’aphorismes intemporels. Il est drôle et réaliste. Beigbeder m’a ouvert une grande fenêtre de possibles. Malgré la voie scientifique que j’avais choisie, il m’a donnée la joie d’aimer lire et l’envie d’écrire. Je l’assume sans problème, ma passion est venue grâce à lui, (comme sans doutes plein de midinettes), et je l’admire éternellement.

 

  • À la même période et un peu dans le même style, j’ai lu « Hell » de Lolita Pille, (quelqu’un pourrait me dire ce qu’elle est devenue ?) et ce drame moderne a été une grande claque pour la jeune fille que j’étais. À l’époque il a fait grand bruit, et même si aujourd’hui il est devenu peut-être un peu désuet, notamment le thème de la jeunesse dorée maintes fois exploré depuis, quand vous avez vingt ans et que la première phrase de votre roman chez Grasset est « Je suis une pétasse », le livre a intérêt d’être costaud. Et il l’est. Trash, sombre, mais unique. Et elle me manque cette Lolita !

 

  • Quand je suis follement tombée amoureuse j’ai lu « Le diable au corps » de Raymond Radiguet (peut-on le considérer comme un classique celui-ci et par la même occasion sauver mon honneur ?) Je ne l’ai lu qu’une seule fois et pourtant ses phrases se sont gravées intégralement en moi, notamment la dernière, sur l’ordre qui revient toujours se remettre de lui-même autour des choses. Chef-d’œuvre d’un génie parti trop tôt.

 

  • Heureusement Radiguet a ressuscité sous le nom de Sacha Sperling, (Radiguet croisé avec Rimbaud). À 18 ans, il pondait cette petite merveille « Mes illusions donnent sur la cour », une poésie et un style unique, j’ai su immédiatement que je lirai tous ses livres jusqu’à la mort.

 

  • Et puis j’ai découvert Alice Ferney, une bombe atomique de la littérature, «L’élégance des veuves » est l’indispensable à lire après une maternité. Cet ensemble de tableaux familiaux explore l’amour maternel, sa pureté, son intransigeance aussi, il est à la fois court et superbe, il m’a marqué à vie.

 

  • En 2017, j’ai clôturé l’année sur « L’avancée de la nuit » de Jakuta Alikavasovic, une histoire d’amour mêlé au lien mère-fille, il n’en fallait pas tant pour me subjuguer. Une lecture un peu exigeante mais quel souffle, quelle grâce !

 

  • La grâce, je l’ai aussi ressentie très récemment avec « Fils du Feu » de Guy Boley, c’est comme si d’un coup je croyais en Dieu. (Le dieu de la lecture peut-être ?). L’auteur écrivait son premier roman à 64 ans en 2016, et c’est comme s’il prenait son souffle à la première ligne et qu’il finissait d’expirer à la dernière.
    J’ai senti que mon coeur s’arrêtait et que je venais de lire un roman inoubliable.

Et vous, quels sont vos romans marquants ? J’invite tous les motivés !

A très vite pour la rentrée littéraire !

 

 

Fils du feu

Je me sens toute petite, victime du syndrome de Stendhal devant ce monument littéraire, anéantie devant ce chef d’oeuvre, devant ces mots posés d’un souffle et déjà résignée auprès de ceux que je ne trouverai pas pour vous en parler.
Alors comme ça, la littérature contemporaine  permet ce genre de perfection ?
L’enfance, l’absence, la naissance d’un peintre. Tout était écrit, il l’a digéré en une vie, et ce roman est là.

Jacky, semblable à ma grand-mère étêtant des grenouilles, aurait pu travailler les yeux fermés ; il possédait en lui, tout comme elle, quelque chose d’inné, de bestial ; comme un cri des cavernes lorsqu’un premier orage illumina la grotte ; un cri qui se serait transmis de silex en silex, de tison en tison, de feu en feu, de foyer en foyer, de forge en forge, et qui aurait fini par échouer, ici, entre ses mains de forgeron, comme il l’était sans doute écrit de toute éternité tant il semblait évident que Jacky avait dû naître d’un ventre de fer en fusion entre deux cuisses de lave au temps des grandes fissures cambriennes tandis que les volcans projetaient dans les nues quelques myriades d’enclumes phosphorescentes.

Ce texte parle d’une enfance passée dans une forge, façonnée par la vision de son père et de Jacky martelant l’enclume en rythme, les escarbilles illuminant la pièce ; il parle de ces femmes essorant leur linge à mains nues : elles l’étendaient en discutant entre elles, puis le récupéraient aussitôt que le vent d’Est se levait, celui chargé de la poussière de charbon des locomotives ; il parle de cette grand-mère qui étêtait les grenouilles méthodiquement et sans scrupule ; il parle de ce père violent, de ces cris qu’il entendait la nuit de l’autre côté de la cloison ; il parle de ce petit frère mort et de la folie de sa mère, qui, pendant des années a continué à le nourrir, le bercer, lui parler, pour trouver la force de continuer à vivre ; il parle de tout ce qui a constitué son devenir d’artiste peintre aujourd’hui et qui a été condensé dans cette enfance belle et violente. C’est d’une beauté sans nom. À lire…

Le signe astrologique du roman

Bélier. La virilité et la planète rouge symbolisée par Mars, ainsi que l’élément (feu), placent ce roman directement dans ce signe. Les hommes surpuissants, les femmes démunies, tous deux remisés à leurs fonctions primaires, marteler, enfanter, la violence inouïe de la nature, des matériaux et des hommes, tout contribue à placer ce livre dans ce premier signe du zodiaque, l’impétuosité, l’impulsivité, la force primaire jaillissante.

« L’odeur de la limaille, du fer chauffé à rouge, l’odeur des corps en sueur qui parfois s’effaçaient derrière la fumée blanche, l’odeur des grains d’acier en gerbes brésillantes, l’odeur même des marteaux, masses, pinces, massettes, et l’odeur de l’enclume qui les recueillait tous. »

Extrait choisi

Dans ce ventre de femme qu’il ne sera jamais. Il vient aussi de comprendre cette chose fondamentale : qu’aucune vie en son sein ne prendra racine. Son ventre ne se videra qu’afin aller nourrir des trous comme celui-ci. Il sait désormais qu’il mourra tel qu’il est, sans rien d’ombilical entre le monde et lui, qu’il n’enfantera que de vagues chimères, qu’il devra se construire des mondes intérieurs, s’en inventer souvent et les détruire parfois. Il eût préféré, au fond de lui, être à même de porter un fruit dans ses entrailles, qu’il fût béni ou non.
Il a compris, cet enfant que j’étais, dans des odeurs de chiottes et dans la peur des grands, avec cette évidence gracieuse dont doivent être aspergés tous les illuminés, la solitude des hommes et leur quête insensée. Vanitas vanitatum de la stérilité. Il ignorait encore, évidemment, qu’il prendrait des amants pour combler ce grand vide ; qu’il échouerait.
Que j’échouerais, bien sûr, ne ferais qu’échouer.