Toucher la terre ferme, de Julia Kerninon

Être mère et libre. Être mère et épouse. Être mère et écrivain. C’est sans doute la chose la plus difficile à réussir dans une vie de femme.
Souvent on a l’impression de choisir, parfois de renoncer. Il est fréquent d’en souffrir, et si on ne souffre pas, le combat est tel qu’on s’épuise.
Julia Kerninon, comme son précédent personnage Liv Maria que l’on comprend davantage à l’aune de ce récit, a songé à fuir. Fuir pour retourner à sa vie d’avant, cette existence où elle vagabondait, avant d’interroger la définition de la liberté, puis celles du bonheur et de l’amour. L’homme de sa vie est celui qui a compris comment elle désirait vivre. Alors elle a assumé l’idée d’allaiter un enfant au creux du bras gauche et de lire de la main droite, ou écrire sur son ordinateur en berçant son enfant du pied.
Oui elle ferait les deux, puisque son équilibre en dépendait désormais. Elle a prétendu que c’était facile alors que ça ne l’était pas, elle ne trouvait pas les mots pour « expliquer que les traits de caractère auxquels je devais les réussites de la vingtaine —l’obstination, la solitude, l’intransigeance— n’étaient d’aucune utilité à une mère, seraient presque létaux pour un enfant. »
Elle expose ses contradictions et offre une réflexion déculpabilisante, pour réconcilier les deux facettes d’une femme, comme on demande à deux personnes, deux enfants ou deux pays, d’arrêter la guerre.

Ce récit intimiste n’est pas seulement une mise à nu ou un serrement de main poli avec le passé, mais un cri de sincérité, un livre de chevet pour toutes les mères qui ne veulent pas renoncer à la « femme d’avant ».

« Qui parle de victoire ? Surmonter est tout. » (Rainer Maria Rilke)

Ma dévotion, Julia Kerninon

Quand l’amour est si fort qu’il supplante tout, nos origines et nos racines, quand l’amour est si fort qu’il se partage, permet tout, puis soudain suffoque à en tuer, quand l’amour est si fort qu’il produit des génies et des dévôts, quand l’amour est si fort que plus rien ni personne ne compte, alors nous nommons cet amour-là « Amour impossible ». Beau et dramatique, intense et monstrueux.

D’abord à Rome, quand ils se rencontrent, elle est sa soeur. Une nuit, il devient l’amant. Très vite, étudiants à Amsterdam, elle est l’amie. La muse, la mère, la compagne d’une vie. Helen se nommera toujours« la meilleure amie ».

Mais quelle meilleure amie passe presque toute une vie entière aux côtés d’un homme, s’occupant de lui et d’un fils qui n’est pas le sien? Quel genre de meilleure amie façonne ainsi des artistes peintres comme Franck Appledore, quelle meilleure amie reste ainsi dans l’ombre du génie ? Et si la meilleure amie était celle qui avait refusé l’amour pour mieux le sceller à jamais ?

Le roman nous emmène vers une dévotion particulière, partagée, car si Helen est la femme de l’ombre, jamais Franck ne la quittera, c’est Helen qui partira, se mariera, puis reviendra vivre avec lui en Normandie, lui l’attendra toujours quelque part, même à la fin de leur vie, après vingt-trois ans d’absence, ils se croiseront vieillards sur un trottoir de Londres et Helen racontera leur histoire. Celle d’un homme et d’une femme qui auront essayé de s’aimer partout dans le monde. 

Un roman sublime et de haute envergure, cosmopolite, romanesque, le roman d’une vie, servie par une littérature grandiose. À lire.

À un moment du voyage nous avons loué une maison pendant une semaine, une maison complètement isolée dans les champs d’amandiers, nous ne faisions rien, tu n’avais même pas emporté un carnet de dessin, nous restions assis sur la terrasse en pierre à boire des apéritifs anisés en épluchant des fruits au couteau, en évoquant votre enfance, et la nuit, nous faisions l’amour. Encore et encore et encore. Nous n’avions pas fait l’amour ensemble depuis des années, mais en Italie, au mois de mai 1967, nous n’avons fait que ça pendant une semaine. Je n’ai pas réfléchi. C’était tellement familier. Et puis j’étais submergée de fierté pour toi, stupéfaite de ce que tu avais accompli au cours des mois précédents, cette métamorphose, non seulement ton succès mais ton adhésion à la notion d’efforts. Tu m’avais enfin rejointe dans l’arène et je t’ouvrais les bras. La journée, nous passions des heures en voiture dans la campagne ensoleillée, mes pieds posés sur le tableau de bord, toi torse nu avec un short et des tennis. Nous visitions des églises, achetions du vin, mordions passionnément dans des tomates crues, seuls au monde. J’aurais voulu que ça n’ait jamais de fin.