Les yeux rouges, Myriam Leroy

« Les yeux. Rouges, comme les miens. Les yeux de la colère, les yeux de la rage. »

Mais qu’a-t-elle fait pour déclencher une haine pareille ? Pour recevoir des centaines de mails flatteurs puis des tweets calomnieux, qu’a-t-elle fait pour un beau matin trouver sur les réseaux une photo d’elle partagée, retouchée d’ecchymoses, de plaies, et d’un litre de sperme qui coule de la bouche ? Mais que lui as-tu donc fait? s’interrogent ses amis, son petit ami, ses collègues. Le connaissais-tu avant, l’as-tu éconduit ? Comme si cela aurait pu justifier quoi que ce soit.

Cette histoire débute simplement. Denis, un internaute de 50 ans, entre en contact avec la narratrice, animatrice de radio. Le ton est un peu railleur, mais poli, admiratif. Que faire ? Répondre ou ne pas répondre ? Quoi qu’elle décide, elle est foutue. Au départ, ce sont des échanges cordiaux, Denis lui raconte sa vie, expose ses points de vue politiques, place des LoL et des MDR en fin de phrase pour les adoucir, suggère d’aller prendre un café. Puis ses messages deviennent ambivalents, ses propos extrémistes, la jeune femme ne se reconnaît plus dans cette relation virtuelle qui accapare toutes ses pensées. Un jour, n’en pouvant plus, elle le supprime de ses amis. Quelle terrible erreur! Il décide d’en faire sa tête de turc, l’égérie principale de sa page Denis La Menace. Il s’en prend à son physique, ses idées, son compagnon. Il n’a aucune limite, et pourtant « il n’enfreint pas les règles de la communauté ». Sous ses posts insultants, les amis de Denis likent, surenchérissent, ou pire, ne commentent pas.

Perte du sommeil, de l’appétit, eczéma… sans parler de ses yeux, gonflés et rouges… les symptômes s’accumulent, mais que faire contre cette violence sourde ? La jeune femme consulte ostéopathe, kinésiologue, naturopathe, chamane, avocat, inspecteur en cybercriminalité, toutes les aides possibles défilent et personne ne peut rien faire, encore moins la Police. 

La force du récit tient dans son angle : on assiste en direct et de plein fouet à l’engrenage infernal de la mise à mort d’une jeune femme par un cyberharceleur. C’est sournois et révoltant, ça vous secoue méchamment. Voici un livre effroyable, brillant et absolument nécessaire, sur la banalisation d’une violence permanente, de la tolérance des spectateurs et de la justice.