Licorne de Nora Sandor : chronique et interview

SANDOR Nora COUV Licorne.jpgBonjour mes licornes, comment allez-vous aujourd’hui?🦄🦋🌈

Ce n’est pas moi qui vous parle, mais Maëla, alias missmaela98. Elle rêve de devenir une grande blogueuse beauté. Pour l’instant elle n’a que 24 followers, la fac de lettres ne l’intéresse pas et Kilian l’a quittée. Elle travaille chez Carrefour et sa colocataire Marilou passe ses journées à manger des bonbons. Mais Maëla a de grands idéaux, elle sait qu’on peut devenir quelqu’un grâce aux réseaux. Alors comme le scande Instagram «Rome ne s’est pas bâtie en un seul snap» au fond d’elle c’est une évidence: un jour, elle deviendra cette influenceuse adulée.

Le hasard va l’aider, car Mowgli, un célèbre rappeur, la désigne un soir comme figurante de son futur clip parmi les nombreux participants. Pour Maëla c’est la consécration. Ses abonnés montent en flèche. La marque TropBonne la démarche. Elle se doit d’honorer ses partenariats en achetant du matériel de pointe, caméra, fond vert et nouveau logiciel. Pour cela, elle contracte un crédit, puis un deuxième, puis un troisième. Elle va à Paris, rencontre Bodymax, un Youtubeur fitness aux millions de vues. Commence entre eux une idylle 2.0, un amour à coup de snaps et de baisers immortalisés par perche à selfie.

« Dans les yeux de BodyMax, elle voyait que leur amour était vrai, en lui prenant la main il lui avait dit : j’aimerais faire une vidéo YouTube avec toi. »

Pourtant, au moment d’accéder à la gloire, Maëla hésite, car au fond l’immense inutilité de son existence n’en finira jamais de la rattraper. Elle sait que tout est factice, et que son grand amour n’est autre que Mowgli, le rappeur, qui n’a jamais tenu sa promesse de clip à Lorient. Elle voudrait être son ours domestiqué, le fameux Baloo qui le suit partout dans ses concerts. Et si Maëla la licorne devenait Baloo?

Un premier roman incroyable sur notre époque, caustique et terrifiant, au style impeccable et au ton très enlevé que j’affectionne beaucoup.

De par les clichés des réseaux, Maëla représente cette héroïne désabusée et mélancolique, allégorie d’une génération inculte et inapte à la réalité. À lire..!! merci aux éditions Gallimard de si bien cerner mes goûts…;)

Extrait choisi

On lui servit une infusion de fleurs sauvages. Le séjour s’annonçait si instagrammable ; il y avait même des petits biscuits sur son lit, des bouteilles d’eau fraîche. Elle alla à la piscine en peignoir, excitée de porter le dernier bikini TropBonne.

Interview de l’auteure : Nora Sandor

SANDOR Nora Photo 2019 Francesca Mantovani Editions Gallimard 1186R.jpg

Bravo pour ce premier roman très actuel. Traiter d’un sujet de notre époque, était-ce une nécessité pour vous ? Quel est votre rapport aux réseaux sociaux ?

Merci beaucoup ! Oui, je trouve intéressant que le roman puisse s’emparer d’objets contemporains, parfois jugés illégitimes, car, ce faisant, il s’empare aussi d’une nouvelle matière narrative, d’une nouvelle langue. La frontière entre fiction et réalité est un vieux sujet, mais le traiter à partir des réseaux sociaux crée de nouveaux effets de sens. Il y a bien une nécessité, de mon point de vue, d’écrire pour essayer de saisir quelque chose de notre époque.

En ce qui concerne mon rapport aux réseaux sociaux, il est ambivalent. Je n’y ai presque aucune activité. Mais cela ne m’empêche pas parfois de contempler indéfiniment des comptes instagram, ni d’éprouver une certaine fascination, mêlée de malaise, face à la vie rêvée que des inconnus offrent aux regards. En ce sens, je comprends que les réseaux soient pour Maëla, dans mon livre, une échappée vers une forme d’idéal (aussi paradoxal soit-il), qui n’a pas d’existence en dehors de ces images.

Vous posez un regard très ironique et à la fois très effrayant sur la nouvelle génération. Avez-vous un peu d’espoir pour elle ?

Oui, bien sûr, j’ai même beaucoup d’espoir pour elle ! Je ne pense pas qu’elle soit pire que celles qui l’ont précédée. Par exemple, je constate qu’une partie de la nouvelle génération se sent concernée par le féminisme ou par l’écologie, alors que ces catégories de pensée étaient absentes du discours commun il y a dix ans. Quand j’avais vingt ans (l’âge de Maëla), le féminisme était presque perçu comme un gros mot. C’est moins le cas aujourd’hui – ce dont, personnellement, je me réjouis. Mon roman porte certains échos de ces évolutions. Maëla n’est pas insensible aux luttes sociales, mais elles sont lointaines et virtuelles pour elle : elle n’y a pas accès. De fait, dans le livre, les réseaux sociaux promeuvent un idéal de réussite très individualiste et libéral, mais ils peuvent aussi être mis au service d’autres causes, comme on a pu le voir par exemple avec le mouvement Me Too.

Par ailleurs, il est certain que Maëla est aliénée aux réseaux sociaux, et que ça puisse, de manière plus générale, être inquiétant ; maintenant, je ne crois pas qu’on puisse complètement échapper à l’aliénation, sous cette forme ou sous une autre, dans la société d’aujourd’hui. Après tout, par le passé, on craignait que les jeunes femmes ne perdent le sens de la réalité en lisant des romans.

Comment imaginez-vous l’avenir des influenceurs ? Le virtuel triomphera-t-il de tout ?

Pour Maëla, le virtuel tend effectivement à prendre le pas sur le réel, voire devient une réalité à part entière (mais cela ne concerne pas seulement les réseaux : il y a aussi une fusion du rêve et de la réalité avec Baloo, par exemple). Mais pour la plupart des gens, la limite entre réalité et virtualité est sans doute moins poreuse. Là encore, je pense qu’il n’y a pas un seul usage des réseaux sociaux : c’est ce que l’on voit par exemple avec les bookstagrams, qui permettent de faire connaître des livres. Même les instagrams beauté ou fitness, qui font l’objet d’une satire dans le livre, ont des effets dans le réel : il arrive qu’ils aident des gens à mieux vivre. En ce sens, leur rôle n’est pas si différent d’autres conseils « lifestyle » que l’on peut trouver en dehors des réseaux. Si les influenceurs sont suivis, c’est aussi parce que ce qu’ils montrent fait écho au quotidien des gens. Maintenant, ce qui me pose problème, c’est plutôt d’ériger la réussite personnelle en injonction, autour de l’idée que « quand on veut, on peut » : c’est là à mon sens que se trouve la vraie illusion, sur les réseaux ou dans la « vraie vie ».