Avec toutes mes sympathies

À l’automne 2015, l’éditorialiste que nous connaissons n’arrivait plus à lire. Impossible, plus une ligne. Elle était en fait très occupée à chercher son frère dans les mots et leurs souvenirs d’enfance. De son bureau, elle observait les oiseaux voler dans le ciel et relisait les mails d’Alex. Ecris ton livre, lui avait-il suggéré avant de mourir. La commande est passée, aujourd’hui le roman est là.

L’été précédent, Olivia profitait paisiblement de son premier matin de grasse matinée en vacances à Cadaquès lorsque le téléphone a sonné. Alexandre, son frère, avait voulu mettre fin à ses jours à Montréal où il vivait. Olivia a alors sauté dans le premier avion pour le rattacher à la vie.

Alex était atteint d’une mélancolie sans nom, que l’on nomme troubles de l’humeur, dysthymie. À 45 ans, il semblait avoir réuni tous les éléments du bonheur, une femme et un job qu’il aimait, une famille soudée et heureuse. Et pourtant, la vie était pour lui un effort constant. Il avait fait une première tentative quinze ans plus tôt. À l’époque, même scénario mais à Paris, Olivia avait fait face avec Florence, sa belle-soeur, à la décrépitude de l’hôpital psychiatrique, aux médecins protocolaires et à la camisole chimique. 

« On va te sortir de là.

Non, je suis bien ici. »

À ces mots, auxquels j’ai souvent pensé par la suite, j’ai compris à quel point mon frère était ailleurs, tombé dans un de ces trous noirs de l’univers dont les chercheurs tentent de percer les mystères. Malheureux, égaré, désespéré, épuisé : je cherchais le mot juste. Je n’arrivais pas à penser à lui comme à un malade. (…) Malade ou lucide? Je ne peux pas m’empêcher de le trouver clairvoyant. La société dans laquelle on vit mérite-t-elle tellement qu’on s’y attache ?

Dès le début du roman, on connaît l’issue fatale, le 14 octobre funeste ayant succédé cet été-là. Alors comme Olivia, on lit pour essayer de comprendre, de cerner, de revivre. Chercher par exemple dans la génétique familiale masculine, où trois suicides ont eu lieu. La mélancolie est-elle héréditaire, tout se jouerait dans un défaut de sécrétion de la sérotonine ? A-t-il eu une enfance joyeuse, auprès de ses trois soeurs et des parents bourgeois, avares en sentiments, aux « journées aussi normées que dans les albums de Petit ours brun » ? Oui sans doute, c’est injuste, tout est injuste, toute cette comédie, la vie qui continue et ces mails qui affluent. Olivia est en colère.

La rédemption par la méditation, la slow life, très peu pour moi. Au contraire, je rêve avec des mots crus. J’ai soif d’une violence à la mesure de celle que je ressens depuis ta disparition. J’ai envie de hurler et de m’engueuler avec le premier venu, de cracher leur bêtise à ces gens qui s’y croient. De balancer ton suicide et un rôti de boeuf bien saignant dans leur gueule végétarienne. Ils me semblent si étranges, ces bien-nourris, affairés à chérir leur intestin comme si la mort n’existait pas. Il sera écolo leur cercueil ?

Un jour, Olivia devra remonter dans l’avion vers Montréal pour enterrer son frère. Les Québécois, à la manière de Françoise Sagan, traduiront littéralement l’anglais et lui adresseront en guise de condoléances « toutes leurs sympathies ». L’ambivalence de l’expression deviendra le titre de ce roman, symbole cocasse de la vie se confondant avec la mort.

Mon avis

À travers ses confessions, ses souvenirs et ses digressions littéraires, cette lecture m’a fait découvrir la femme derrière la journaliste. Et quelle femme ! Elle ne se cache pas, n’édulcore rien, ni sa peine, ni sa colère. Il n’y a ni complaisance ni exercice de style. À travers ce roman, elle n’a rien à prouver, elle a juste besoin d’écrire, c’est guidé par sa main, par le souvenir de son frère, c’est une nécessité. J’ai aimé la façon dont elle libère les mots, tous ceux qu’elle retient, je me suis attachée à sa famille, à ses soeurs, belle-soeur, et son père aussi, « cet homme des grands évènements », portrait qui m’a beaucoup touché. Elle a écrit un de ces romans qu’elle aime lire, prenant, de ceux qui émeuvent et dévorent sans chercher à impressionner. Et c’est sain, c’est émouvant, l’écriture est directe, belle, on rit, on pleure, on sait pourquoi on l’appréciait déjà tant. Olivia de Lamberterie signe un premier roman débordant de sincérité. Un hommage à la vie, à la famille, et à la littérature !

Le signe astrologique du roman

Poissons, comme Alexandre.

Ce signe d’eau est théoriquement régi par deux planètes :  Jupiter l’expansive, l’exubérante, la généreuse, et Neptune, symbolisant l’inconscient, le mystique, les illusions perdues. Parfois, le natif est plutôt jupitérien ou neptunien, ou l’influence des planètes varie au cours de sa vie. Ici, Alexandre semble beaucoup plus neptunien.

Le Poisson neptunien tente constamment d’échapper à la réalité. De manière positive, l’individu est inspiré, poète et visionnaire. Mal équilibrée, elle peut conduire à la dissolution de l’âme. Les poissons sont par nature perdus, noyés sur terre, tantôt victimes tantôt martyrs. Ils ont énormément de mal à gérer les dures réalités de la vie mais sont terriblement attachants.

Quelques citations du roman

Lire répare les vivants et réveille les morts.

Les mauvais écrivains me volent ma vie.

La mort n’efface pas la beauté, elle la rend hors de portée.

L’auteure

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Olivia de Lamberterie est journaliste à Elle, chroniqueuse littéraire à « Télématin » sur France 2, au « Masque et la plume » sur France Inter et correspondante pour Radio Canada.

 

Soirée de remise de Prix 2017

Vendredi 26 janvier 2018, Librairie L’instant à Paris, s’est tenue la première édition du Grand Prix des Blogueurs Littéraires ! Environ quatre-vingt personnes étaient présentes autour d’un cocktail servi par François-Xavier Ferrol, gérant du restaurant Pirouette Paris Ier, pour couronner Bakhita, sublime roman 2017 de Véronique Olmi publié chez Albin Michel. 80 personnes, Auteurs, éditeurs et blogueurs confondus étaient présents, dans une ambiance festive et décontractée, et se sont laissés photographier toute la soirée par Albin Durand que je remercie infiniment pour sa prestation de qualité.

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Parmi les invités : David Foenkinos et Olivia de Lamberterie en guest star et marraine bienveillante, Eric Metzger qui écrit aussi bien qu’il nous fait rire dans Quotidien, François-Henri Désérable et son acolyte Clément Bénech, l’incroyable Sylvia Rozelier à l’origine de l’idée de ce Prix, la drôlissime Sylvie Le Bihan, les belles et inspirantes Charlotte Pons, Clarisse Gorockoff et Hadia Decharrière, ainsi que les talentueux Mahir GuvenJean-Baptiste AndreaSébastien Spitzer et Mathieu Ménégaux, venus avec un aplomb inégalables.

Au terme de mon discours dont je préfère oublier les hoquets et tremblements, Véronique Olmi s’est vue remettre un trophée de la part de notre communauté, ainsi qu’un encadrement de la photo de couverture du roman, provenant des archives du musée Nicéphore Niepce à Chalon-sur-Saône… ma ville! (les hasards sont souvent bons..)

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Notre lauréate, dans une interview qu’elle a donné au journal Valgirardin XVème a justement déclaré :

Je trouve cela bien de donner au livre des moments hors de tout ce qui est institutionnel, attendu, rituel. Là, tout d’un coup, une très belle surprise surgit, avec cette spontanéité, ce travail, cette énergie très joyeuse et très communicative.

La suite de la soirée s’est déroulée dans la même ambiance, rencontre, échanges et dédicaces entre blogueurs et auteurs adulés.

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Clément Bénech, Estellereads, unlivreparsemaine, François-Henri Désérable

Notre équipe s’est fait une joie d’accueillir, badger et orienter chacun et chacune. Je dois énormément à mon équipe de blogueuses, qui depuis la création du Prix a su innover, réfléchir, diffuser, partager… Parmi elles, je nomme Amandine de Livresse Littéraire, mon associée principale, trésorière du Prix, que je remercie énormément pour son aide au quotidien depuis le début. Il y a aussi Bénédicte d’aufildeslivres qui a géré l’actualité de la page Facebook du Prix avec une énergie incroyable, Charlotte de Loupbouquin ,  Céline de mes échappées Livresques, mais aussi Sarah, Alex de Bricabook et puis Carobookine et Julie Vasa dont le discours surprise à mon endroit m’a profondément touchée. Merci les filles !

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Sylvie Le Bihan, entourée de Céline, Caroline, et Sarah

Comme l’a parfaitement expliqué Solène (Larousse Bouquine) dans son article sur la soirée du Prix, les blogueurs étaient encore mal perçus dans le milieu littéraire. Trop libres, trop sincères, peu formés… et pourtant, cette soirée a permis à tous de constater à quel point ce Prix et cette union manquaient dans le paysage littéraire actuel, immergé constamment dans le bain des réseaux sociaux.

J’ai eu l’immense chance de vivre cela : une rencontre nécessaire et libératrice, une communion sincère et enthousiaste de lecteurs passionnés, ravis d’échanger avec leurs auteurs préférés ; des auteurs détendus, invités pour célébrer et non pour débattre, se défendre, ou encore se faire connaître.

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Nicolas Houguet, blogueur présent ce soir-là, a publié sur Facebook un superbe billet dans lequel il y a ce passage si émouvant :

Je me tiens un peu à l’écart de la foule qui ressemblait à celle d’une fosse de concert tant elle était nombreuse dans la librairie. D’un coup, je vois une forêt de téléphones portables s’élever. On se livre à des discours allègres sous des ovations enthousiastes. Tout ça, c’est de la joie.

Quand Véronique Olmi brandit le trophée qu’elle a gagné pour Bakhita, ouvre le beau cadre qui reproduit la photo de sa couverture avec l’allégresse d’une enfant un matin de Noël, un frisson d’intensité et d’émotion parcoure l’assistance. Et je l’éprouve aussi

Ce soir-là, j’ai vu des gens prendre conscience de leur voix et de leur nombre.
C’était comme assister au début d’un beau mouvement.

C’était une naissance.

Oui Nicolas, c’était sans doute cela que je cherchais, enfanter ce Prix c’était pour moi un aboutissement utile, une reconnaissance envers les réseaux à qui je dois tant de lectures enrichissantes, tant de rencontres éblouissantes. Bookstagram est une bulle d’air immense, une communauté qui certains jours, sauve, par sa disponibilité et sa bienveillance.

Tout cela s’est ressenti, le simple bonheur d’être ensemble, l’excitation de se découvrir, entre membres de l’équipe du Prix, mais aussi entre blogueurs, sans parler de la fierté immense de passer une soirée avec les auteurs comme s’ils étaient nos amis, comme si on les connaissait depuis toujours.

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Jean-Baptiste Andréa et Sandrine Babu, libraire

Jean-Baptiste Andréa, auteur de Ma Reine publiée chez L’iconoclaste , a su percevoir ce qui avait plu, a compris d’où venait la magie de la soirée. Il m’a envoyé ce mail au lendemain du Prix qui m’a tellement émue que je me suis promis, en tant que Présidente du Prix, d’en faire ma ligne de conduite pour les années à venir, afin d’en garder l’esprit intact.

Chère Agathe,
Merci encore pour la soirée d’hier. Tu as réussi l’exploit de monter en un court laps de temps un événement très réussi. J’ai la réputation d’être assez réfractaire à toute forme d’organisation formelle, tables rondes, exégèse, etc… et la soirée d’hier était à cet égard une vraie bouffée de fraîcheur. Décontractée, joyeuse, des amis réunis autour des livres plutôt que pour écouter des logorrhées.
J’espère que tu sauras préserver, dans les prochaines éditions, cette fraîcheur. Que tu résisteras à la pression de l’institutionnalisation, « d’essayer de faire mieux ». Car tu ne pourras pas faire mieux, c’était parfait comme ça.
Amitiés, 
Jean-Baptiste Andréa

Dans quel état pouvais-je être, autrement que comblée par cette première édition ? Merci à tous , et vivement l’année prochaine !!

Avant de finir en images je vous joins quelques posts Instagram dont la beauté des mots résonnera en moi longtemps tellement ils m’ont fait plaisir !

Le mot d’Hadia

Le mot d’Aurélie

Le mot d’Amandine

Le mot de Mademoiselle do Lit

Et enfin, quelques photos de cette sublime soirée…

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Crédit Photo : ALBIN DURAND @_albin_