Double Nelson, de Philippe Djian

Mais pourquoi la vie n’est-elle pas un livre de Philippe Djian? J’adorerais moi, faire partie des forces spéciales et me battre comme l’héroïne, entretenir des dialogues burlesques avec l’écrivain qui partage ma vie à moitié, à peine le temps d’emballer un cadavre dans du papier bulle la nuit tombée, j’adorerais me faire assommer par une voisine érotomane avant de monter dans mon hélicoptère posé dans le jardin ! Oui, ce que l’on aime dans les livres de Djian, c’est qu’entre les pages la vie ressemble à un film loufoque mais solide, un peu à la Tarantino.

Alors si vous aussi vous menez votre histoire d’amour comme un Double Nelson (prise de soumission en catch consistant à faire abandonner l’adversaire), si vous aimez les personnages décalés et glousser entre les lignes, si comme moi vous appréciez particulièrement les digressions sur la souffrance d’écrire, si finalement vous luttez envers et contre l’amour en ne cherchant que cela, ce livre est fait pour vous !

« Je ne te parle pas d’elle, répondit Luc. Je ne suis pas libre parce que j’ai un roman à écrire sur le dos. Ça c’est une vraie vacherie. C’est pire qu’une femme. Ça ne dort jamais, ça demande une attention permanente, ça bouffe toute l’énergie, ça siphonne les rêves et ça bousille les reins. Ce n’est pas ce que j’appelle être libre. Je ne connais aucune femme qui pourrait supporter une relation pareille et ça je peux le comprendre. Il n’y a pas plus casse-couilles qu’un écrivain au bout d’un moment. »

Les inéquitables

Pas une seconde elle n’avait rêvé d’être dentiste, elle n’en avait jamais eu envie, jamais. Elle y avait pourtant consacré la moitié de son temps, des milliers d’heures, la moitié de sa vie. Une telle aberration demeurait un parfait mystère. Il y avait en elle une partie dure à la détente, qu’elle méprisait de tout son coeur.

Je n’étais encore jamais tombée sur une héroïne dentiste, Philippe Djian l’a fait, et avec un champ lexical très à propos qui ravira mes confrères. Il faut dire que ce métier sert parfaitement l’histoire de son nouveau roman. Dans l’inconscient collectif, le dentiste c’est tension, torture et châtiments. Le récit commence ainsi par une bouche en sang, et on se retrouve propulsé très vite à la dernière page.

Au départ, le sujet et son traitement m’ont évoqué « L’Archipel du Chien » de Philippe Claudel, sauf qu’au lieu de trouver des corps, Marc —le personnage principal— ramasse des paquets de cocaïne échoués sur la plage. Il va évidemment en garder quelques-uns pour les revendre. Pourtant Marc est a priori un chic type, même s’il boit beaucoup et joue au poker en ligne. Trente ans et toujours puceau, il veille sur sa belle-soeur qui tente régulièrement de mettre fin à ses jours: Diana, la fameuse dentiste, est plus âgée que lui et terriblement sensuelle, même quand elle boite après s’être jetée sous une voiture. Elle ne se remet pas de la mort de Patrick, le frère de Marc. Et puis il y a Joël, le frère de Diana, avec qui Marc travaille. Oui on est au bord de la mer, plongés dans l’ambiance d’un huit-clos incestueux entre ces gens qui sont tous frères et soeurs ou amoureux les uns des autres.

J’ai adoré cet univers très corrosif et ses anti-héros inclassables. J’ai savouré les dialogues, tout en subtilité et ironie permanente.
C’est un roman noir qui flirte avec le burlesque, les personnages sont à la fois cruels et candides, ils sont imparfaits, ils sont « inéquitables » comme le commerce…

Merci à Clara Donati et aux Editions Gallimard pour l’envoi de ce livre ; je vous le recommande, un excellent moment de littérature moderne plongé dans l’univers unique de cet auteur👌🏼

Extraits

« Les joints de Marc étaient parfaits. Il était très agile de ses mains. »

« Je connais un cimetière superbe, un peu battu par le vent mais avec vue sur l’océan, et la terre est noire et grasse et il n’y a plus de place, on devient trop nombreux, mais peu importe, l’important c’est qu’il existe.
Serge se leva sans plus attendre. Bon eh bien je te dis à ce soir, déclara-t-il, j’ai fait un rôti de veau aux pruneaux. »