Éric-Emmanuel et l’oeuvre prolifique : rencontre

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À l’occasion de la sortie de « Félix et la source invisible », les Éditions Albin Michel et Mickaël Palvin ont organisé mardi 15 janvier 2019 un déjeuner à La Rotonde réunissant l’auteur Eric-Emmanuel Schmitt et quatre blogueuses, Carnet Parisien, Squirelito, Mademoiselle Lit et moi. Au menu : un homme d’une générosité et d’une sensibilité hors du commun, deux heures d’échanges passionnants.

Dans ce dernier roman, il est question de Félix, un petit garçon parisien de 12 ans, désemparé par la dépression soudaine de sa mère. Ils forment une famille monoparentale et sont d’origine africaine. Charles appelle un oncle sénégalais à la rescousse, mais le pronostic est sans appel : sa mère est morte, elle est dépossédée de son âme. Félix, courageux et responsable, entreprendra un long voyage pour redonner à sa mère le goût de vivre. Un roman d’une grande finesse que j’ai beaucoup apprécié, flirtant avec la spiritualité, et faisant partie du « cycle de l’invisible ». Débordant de questions à ce sujet, j’avais hâte de rencontrer l’auteur…

…Car ce qu’Eric-Emmanuel ne sait pas, c’est que notre histoire avait plutôt mal commencé. Je venais d’avoir 18 ans quand mon petit ami, avec qui je sortais depuis une semaine, m’a offert pour la Saint Valentin « Oscar et la Dame rose ». Ce livre emprunté à la bibliothèque l’avait tellement ému qu’il voulait absolument le relire. Pour lui, me l’offrir était le moyen le plus économique et sûr de nous faire plaisir simultanément. Aujourd’hui, j’y verrais comme une approche romantique, lire un livre ensemble, nos mots s’entrelaçant, mais à l’époque, l’affront de la non-exclusivité de ce cadeau piquait mon orgueil. Ce cadeau lui était destiné, pourquoi ne se l’offrait-il pas ? Pourquoi profitait-il de la première occasion de me gâter pour tout gâcher ? J’ai interprété son désir de partage pour de la mesquinerie. Hautaine, je lui ai rétorqué qu’il n’avait qu’à le relire tout de suite. Ravi, il est rentré chez lui le livre sous le bras. J’ai passé la soirée de Saint Valentin seule, sans pétales de rose jonchant mon studio, nourrissant une peine immense, traumatisée par la double absence du petit copain et de son cadeau. Inutile de préciser que par la suite, aveuglée par la rancune, le personnage d’Oscar ne m’a pas touchée comme il aurait dû. La piqûre de rappel à chacune des sorties d’un livre d’Eric-Emmanuel ne forçait pas l’achat. Comment sortir des méandres injustes de cette rencontre ratée ? Heureusement, Albin Michel est là. L’envoi de Félix et la source invisible puis le déjeuner organisé avec son auteur m’ont enfin permis, quatorze ans plus tard, de redécouvrir ce génie inclassable.

La première chose qu’il faut savoir sur Eric-Emmanuel Schmitt, c’est la fertilité de son oeuvre et de son inconscient. Il la qualifie « d’enfantement perpétuel ». Les personnages fleurissent sans discontinuer, il faut presque les freiner, les empêcher, son imagination déborde et la source est intarissable. 

« J’écris des histoires par milliers dans ma tête, qui n’attendent qu’à être couchées sur le papier. Je n’ai jamais l’angoisse de la page blanche. Je peux écrire partout, même s’il y a du bruit ou des petits enfants qui jouent. La plupart du temps, je me retiens. D’ailleurs je ne dis jamais je vais écrire, je dis je vais m’asseoir. »

L’écrivain écrit d’un jet, « comme un artiste », puis il se corrige, il polit les mots par mille gestes, « tel un artisan ». Féru de spiritualité, son dernier roman explore  l’animisme, la faculté de donner une âme aux objets ou aux éléments naturels. 

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Soudain, à ce moment du déjeuner, le nuage de mots « Imagination, empathie, sensibilité, humanisme, spiritualité » passe devant mes yeux et un voyant s’allume : c’est l’exacte définition d’un caractère neptunien : Eric-Emmanuel Schmitt doit forcément être Poissons. Je profite de l’intervention du serveur pour regarder son thème astral sur Google. Le mois de mars s’affiche, bingo… puis le numéro 28. Non, 28 mars, bélier. Perdu, à 5 jours près. Les autres données ne sont pas meilleures, Lune en bélier, Ascendant capricorne. Aïe. Je n’aime pas du tout quand l’astrologie me résiste et que je donne raison aux milliards de sceptiques présents sur terre. Je clique sur son thème et le décrypte à la dérobée en mangeant une olive. Soudain, mon coeur s’accélère, j’ai ma réponse, cet homme généreux, jovial et intuitif se décrivant lui-même comme un caméléon, a une Neptune angulaire à son Milieu du Ciel, ce qui la classe directement dans la case des planètes dominantes. Alleluïa ! Je savoure cette victoire humblement dans ma tête et mon échappée ésotérique se poursuit à table par une discussion sur l’invisible.

Selon Eric-Emmanuel Schmitt, il y a deux animismes : 

  • L’animisme spontané, que l’on expérimente enfant, par exemple en se heurtant à une chaise,  l’enfant en colère tape/insulte la chaise. De cet aspect puéril découle plus tard :
  • L’animisme civilisé : c’est lorsque la vision du monde double le visible, par exemple lorsqu’on cherche une âme derrière un arbre, ou que l’on décide que les morts ne sont pas morts.

« Cette volonté de comprendre l’animisme est venue de l’envie de développer mon empathie, d’élargir ma vision du monde. J’ai beaucoup lu sur le sujet, et une fois que j’ai réussi à accepter l’irrationnel, j’ai compris que la vie est beaucoup plus belle avec l’imagination. »

Dans le roman, le personnage de Papa Loum, le sorcier africain, illustre cet aspect spirituel : il travaille dans la fonction symbolique, à l’aide de grigris, il guérit l’âme. Il explique que l’on pourrait très bien se passer de potions et d’objets, mais que l’on a besoin de se fixer dessus dans un premier temps.

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Félix et la source invisible, c’est la quête d’un absolu et d’une nécessité de dépossession : aussi bien au niveau matériel, (le bar de la maman de Félix qu’elle ne peut racheter) et physique (l’enfant qu’est Félix doit se résoudre à partager sa mère). Quand à prime abord, le roman ressemble à un récit d’enfance, il délivre in fine un message écologique, glissant de la France à l’Afrique. Il souligne le contraste frappant entre le pays dit riche (Paris) pourtant dénué de nature et d’humanité, et le Sénégal, pays dit pauvre et apportant tellement plus aux personnages du roman. Le passage ci-dessous est celui qui m’a sans doute le plus émue, je vous laisse sur ces mots magnifiques et je vous enjoins à le lire à haute voix. Beauté !

Paris est mangé par le néant. Les arbres ont pris la couleur du bitume, le bitume a pris la couleur des pierres, les pierres ont pris la couleur de l’ennui. La terre a été trop décrottée, trop remuée, trop aseptisée, trop javellisée, elle est devenue stérile, elle étouffe sous les pavés et l’asphalte. Dans les fentes des trottoirs, il n’y a plus d’espace pour que l’humus respire, pas un joint de mousse, seulement de la crasse. Le vent ne circule plus, il a été arrêté par les murs ; au Sénégal, il enfle, il siffle, il râle ; ici, on l’a fichu en prison. Comment subsister dans cette atmosphère policée, privée de canicule, d’oiseaux sauvages, de félins assoiffés, d’insectes opiniâtres, de frayeur devant les esprits de la nuit? Sans vénération et terreur du soleil? Sans attente de la pluie? Sans craindre le village contigu ? Où est le guépard? Où est la fournaise? Où se tapissent les démons? Où surgissent les génies ? 

 

La rencontre des rencontres

Discrète, on ne sait rien d’elle, mais aujourd’hui c’est son tour…. Je vous présente Bénédicte du blog Aufildeslivres !

Vous pouvez la retrouver :

  • sur instagram @auxfildeslivres
  • sur facebook @aufildeslivres
  • sur son blog https://aufildeslivresblogetchroniques.wordpress.com

Chère Bénédicte, pour ceux et celles qui ne le savent pas encore tu es une blogueuse passionnée, ton rythme de lecture est impressionnant, tu es aussi celle qui se cache derrière la page Facebook du Grand Prix des Blogueurs littéraires dans laquelle tu t’es investie avec ferveur.
Enfin, tu es celle qui sur son blog a fait couler l’encre de nombre d’auteurs et blogueurs, à travers tes fameuses « rencontres ». Le moment d’en savoir un peu plus sur toi a sonné !!!

Commençons par ta question préférée… Qui es-tu Bénédicte ? 🙂

Waouhhh, je réalise à quel point il est difficile de répondre à cette question ! 😉
Comment me définir ? Je suis une maman de 4 filles, une infirmière et une cavalière (j’ai une voiture sale avec de la paille, du foin et de la terre dans tous les recoins !).
Je suis une personne très entière, j’ai du mal à tempérer mes coups de cœur et mes déceptions. Je peux aussi parfois donner l’impression d’être froide et hautaine alors qu’en fait je suis cérébrale : j’analyse, je décortique, je suis dans mon monde et … je doute. Je doute tout le temps (sauf dans mon boulot ! Heureusement !) ! Je suis sans arrêt en train de me remettre en question, j’ai toujours peur de décevoir.
Je n’aime pas beaucoup parler de moi, les autres m’intéressent.
J’aime le chocolat, les vins blancs de la Loire, les sms de mes filles, les balades avec mon cheval.
Je n’aime pas la méchanceté, les jugements, le café, les araignées.

Depuis quand tiens-tu ton blog et pourquoi ?

J’ai commencé ce blog en février 2017, sur les conseils de Candice, ma fille qui tient le blog mybooksntea. Elle m’a un peu bousculée pour que je ne laisse pas mon cerveau se ramollir ! Elle m’a expliqué les rudiments de wordpress (bon j’avoue … un peu plus que les rudiments … c’est elle que j’appelle « au secours » quand il faut créer une nouvelle rubrique ! On fait du FaceTime le dimanche matin !;) ) et les bases d’Instagram ( je ne maitrise pas encore les stories !…comment on insère les petits trucs qui bougent ?!!!! ). Donc, ce blog me permettait de tenir à jour mes fiches de lecture et je me suis prise au jeu ! Et puis j’ai eu envie de connaitre les auteurs des livres que je lisais ; j’ai osé quelques mails, quelques coups de téléphone ; c’était une approche complémentaire à laquelle je tenais. Mathieu Menegaux a essuyé les plâtres avec beaucoup d’humour, j’ai su alors que je pouvais oser pour de vrai. Un an plus tard, je suis ravie du fonctionnement de mon blog et je suis toujours émerveillée lorsqu’un auteur accepte de répondre à mes questions. Voilà, l’aventure était lancée ! Je suis une geek ! … Ok, une MEGA geek ! 😉

Qu’est-ce qui te plaît le plus dans la « blogosphère »?

Je pensais la lecture solitaire. On lit, on voyage, on réfléchit ; on en parle parfois et puis on range dans une étagère, le cœur encore un peu palpitant, le sourire aux lèvres ou quelques traces de rimmel sur les joues.
La blogosphère m’a démontré le contraire : LIRE N’EST PAS SOLITAIRE ! Il y a plein de passionnés avec lesquels échanger, partager, communiquer ! Je suis scotchée de faire toutes ces merveilleuses rencontres. Il n’y a pas de concurrence, pas de jugement, juste le même amour passionné de la langue, des mots, un plaisir profond et véritable. C’est une richesse absolue !
La blogosphère, c’est aussi vivre de belles aventures comme le Grand Prix des Blogueurs Littéraire ou le salon « Sous les pavés, les livres » de la librairie Saint-Pierre de Senlis.  ☺

Quels sont les trois romans que tu as le plus aimés dans ta vie, et pourquoi ?

La Plaisanterie de Milan Kundera. Pendant une période je ne lisais plus, les enfants, mon travail d’infirmière dans un service de néonatologie, la route … faisaient que je n’avais plus le goût – le temps – à la lecture. Et puis, un jour j’ai entendu parler de L’insoutenable légèreté de l’être de M. Kundera. J’ai eu envie de le lire … je n’ai pas été spécialement emballée, mais j’ai aimé l’auteur – j’ai aimé sa maîtrise de la langue, la beauté de ses mots, la gravité de ses écrits. J’ai donc acheté d’autres romans de lui. La plaisanterie a été le livre qui m’a transportée, qui m’a fait cogiter pendant des semaines et qui m’a remis le pied à l’étrier de la lecture ! Un très gros coup de cœur ! Du coup, j’ai poursuivi ma découverte de Kundera : Risibles amours, La Valse aux Adieux, La Lenteur, l’Identité, La vie est ailleurs …. J’ai adoré. La Plaisanterie reste néanmoins mon livre de cœur, celui qui rappelle que la vie peut dramatiquement basculer.

Boule de Suif de G. de Maupassant parce qu’il est court et intense. C’est un classique que je relis avec plaisir régulièrement. J’aime l’atmosphère décrite dans la diligence, la justesse des sentiments, les paroles de chacun, la mise en scène des jugements, l’égoïsme. Je trouve que cette nouvelle voyage aisément dans les époques et reste, malheureusement, encore très réaliste aujourd’hui !

Je te donnerais bien encore des titres de classiques pour les livres de ma vie : La Peau de Chagrin d’H. de Balzac, Le portrait de D.Grey d’O.Wilde, Orgueil et Préjugés de J. Austen, Les Hauts de Hurlevent d’E. Brönté, Un soupçon légitime de S. Zweig …. Mais bon, je vais essayer de trouver un roman plus récent ! Je dirais :

Rien de s’oppose à la Nuit de D. de Vigan parce que cet écrit m’a bouleversée ; parce qu’après sa lecture j’ai appris à regarder ma mère non plus uniquement comme une maman, mais aussi comme une femme, avec ses qualités et ses défauts.

Quels sont les prochains prévus sur la liste ?

Les Indifférents de Julien Dufresne-Lamy conseillé par toi ! Encore une de tes chroniques qui m’a fait envie !
– Des femmes qui dansent sous les bombes de Céline Lapertot, une auteure dont l’écriture m’a subjuguée avec son dernier roman Ne préfère pas le sang à l’eau.

Depuis peu tu as lancé une nouvelle rubrique sur ton blog, intitulée « Parfois j’écris». Peux-tu nous en dire plus ?

J’ai hésité à créer cette rubrique, ça me paraissait un peu présomptueux, illégitime … et puis, je me suis dit « pourquoi pas » ! J’y publie les textes écrits au fil du temps, des nouvelles ; plus tard, je glisserai peut-être quelques poèmes. Ces sont les messages encourageants, reçus le plus souvent en privé, sur ma boîte mail, qui m’ont donné envie de poursuivre !

As-tu des autres projets ?

J’essaie d’écrire un roman. Je patine, mais je m’accroche.
Je tiens à finir cette histoire ! 😉

Quelque chose à ajouter ?

Je suis très touchée Agathe que tu me poses ces questions ! Je te remercie beaucoup !
Quant au mot de la fin, je citerais le message trouvé dans une papillote de noël que j’ai affiché sur mon frigo (t’as vu, j’ai des références ! 😉 ) : « Tu ne peux empêcher les oiseaux de la tristesse de voler au-dessus de ta tête, mais tu peux les empêcher de faire leur nid dans tes cheveux. » Proverbe chinois.
A lire et relire quand tout part en cacahuète ! 😉

Merci Bénédicte pour cette interview et longue vie à ton blog et à tes écrits !