Un certain M.Piekielny

J’ai fait quelque chose de pas bien. Beaucoup d’entre vous vont hurler ou esquisser une moue méprisante, voilà : j’ai bâclé La promesse de l’Aube pour lire le roman de François-Henri Désérable. Nommons-le FHD, ça lui donne un côté BHL.
J’ai ainsi sélectionné les chapitres essentiels me permettant d’appréhender « Un certain M. Piekielny » sans passer pour une ignare attardée. Oui, j’ai donné l’avantage à mon contemporain plutôt qu’à son prédécesseur —pourtant très moderne pour son époque— parce que le premier n’est pas encore mort et mérite d’entendre des éloges avant de décéder.
Lire Francois-Henri Désérable. J’avais des a priori, un nom pareil, un ancien livre titré pompeusement « Evariste », un grand père vénitien -la chance- quand même tout cela faisait prétentieux, ou alors j’étais impressionnée, ou jalouse, je craignais une lecture hermétique et un étalage de connaissances, j’avais des a priori donc, mais une certaine curiosité de découvrir la plume de cet auteur qui a le même âge que moi, car oui ça y est, je suis arrivée à cet âge-là, celui où l’on peut connaître des écrivains du même âge que soi et qui ont une page Wikipedia. Ce qui m’a décidé c’est d’avoir fait un selfie boomerang avec FHD. Tous les auteurs ne sont pas forcément adeptes du selfie boomerang et soudain FHD et son roman m’ont paru tout à fait accessibles.
C’est ainsi que dès le début, ce roman m’a paru tellement familier de mon époque, de mon quotidien, que lire la biographie, autobiographie de Gary/Désérable, y trouver tant d’anecdotes, sentiments ou lieux géographiques communs, c’était un peu comme si j’étais le maillon suivant de la chaîne, d’où cette chronique où je parle de moi en parlant de FHD qui parle de lui en parlant de Romain Gary.
FHD commence son roman par une scène que j’ai bien connue, celle où un jeune homme part en voyage dans les pays de l’Est pour un enterrement de vie de garçon. Comme FHD, il y a deux ans, mon cher et tendre non plus n’avait pas eu le choix, « parce que vois-tu mon amour, qu’y pouvons nous si le futur marié est amateur de patins et de crosses, s’il rêve d’assister aux championnats du monde, et s’ils ont lieu cette année en Biélorussie où les filles sont si belles et si blondes et si promptes à se dévêtir ? » bon, tout le monde ne finit pas à Vilnius devant la maison de Gary. C’est pourtant ce qui arrive au narrateur qui se remémore alors une phrase de La promesse de l’aube : « Au n°16 de la rue Grande-Pohulanka, à Wilno, habitait un certain M.Piekielny ». C’est à ce moment précis qu’il lance à la recherche de cette petite souris triste.
Parce qu’il a pressenti que je n’aurais pas lu La promesse de l’aube à temps, ou pour éviter tout handicap à son lectorat, FHD a pris un soin particulier à retranscrire tout ce que Gary a écrit sur Piekielny. Puis laissant ses pensées dériver et opérer des analogies logiques entre sa vie et celle de Gary, il entreprend de rassembler les rares pièces du puzzle Piekielny. Nous voici donc plongés entre Vilnius et Paris, entre Gary et Désérable.
FHD nous parle des études de Gary, celui-ci avait choisi droit, parce qu’il ne savait pas, pour faire plaisir à sa mère, alors qu’il va devenir un grand écrivain; cela nous renvoie à l’auteur, qui s’est également inscrit en fac, pour faire plaisir à sa mère, alors qu’il va devenir un grand écrivain; alors cela me renvoie à moi-même, qui me suis inscrite en fac, suis devenue dentiste, pour faire plaisir à ma mère, alors que je voudrais devenir une grande écrivaine. Gary n’a pas connu le succès tout de suite, comme FHD a essuyé vingt lettres de refus pour son premier manuscrit, comme j’en ai moi-même essuyé dix pour un premier roman que je viens d’envoyer (oui c’est un aveu, à prendre ou à laisser).
On a tous un Clément dans sa vie -comment ça pas vous?- on a tous été profondément marqué par le CPE, on a tous, à dix sept ans, détourné la phrase de Rimbaud, car oui on est trop sérieux quand on a 17 ans, et puis oui, on a tous trouvé que le titre du dernier FHD faisait penser à un certain monsieur Bikini.
Ce roman donc, en plus de nous faire partager la passion Gary, est un excellent jeu de miroirs entre l’auteur et son lecteur, une mise en abyme réjouissante, tout ça dans un style narratif drôlissime et aéré.
J’ai appris souvent, j’ai ri aux éclats parfois, mais j’ai vraiment lu. C’est bien moi qui ai lu et non pas un être factice créé par mon orgueil et mon imagination.

L’auteur

François-Henri Désérable, né le 6 février 1987 à Amiens, est un écrivain et ancien joueur de hockey sur glace français. Pour le reste de sa biographie, vous pouvez lire son roman Un certain M.Piekielny.

« Les cours reprirent; je n’y retournai pas. On me croyait sur les bancs de la fac : j’étais à la bibliothèque où je lisais, j’écrivais. Je ne savais pas alors que toute ma vie allait tenir dans ces deux verbes, au point qu’elle se confondrait avec eux.

Le signe astrologique du roman

« Gary nous dit donc que M.Piekielny ressemblait à un souris triste, méticuleusement propre de sa personne et préoccupée. Il nous dit aussi qu’il avait l’air discret, effacé, pour ne pas dire absent. »

Avec si peu d’informations, M.Piekielny pourrait être capricorne. Saturnien pour cet air triste et préoccupé (les capricornes sont loin d’être exubérants, ils regardent le plus souvent leurs pieds) et capricorne aussi pour le méticuleusement soigné, les hommes capricornes n’en font pas des tonnes mais ont une certaine idée de l’élégance. Capricorne aussi pour sa discrétion, l’absence de traces qu’il a laissé… Jésus aussi était capricorne 🙂

Extraits choisis

A Venise, à propos de Canaletto, le peintre du tableau « La place Saint Marc » :

« Si le peintre, me dis-je, devait revenir aujourd’hui dans la cité des Doges, deux cent cinquante ans et quelques après sa mort, il ne serait pas complètement dépaysé.
Alors bien sûr il aurait sans doute quelques motifs de stupéfaction : il s’étonnerait certainement de voir des barques sans rames qui semblent mues par la seule force de l’esprit; il serait apeuré par ces insectes aux trajectoires si droites et qui laissent des nuages éphémères, le blanc jailli de leurs ailes finissant par se dissoudre dans le bleu du ciel; il s’inquiéterait de savoir où sont passés les Dalmates, les Albanais, les Flamands, les Grecs, les Milanais, les Tartares, les Mongols, et il se demanderait de quelles contrées lointaines proviennent ces hordes barbares portant des bananes autour de la taille, des chaussettes dans leurs sandales, leur inculture en bandoulière et, au bout d’une perche, cette drôle d’amulette qu’ils brandissent si souvent face à eux. »

« Qui n’a jamais entendu le cri d’une mère découvrant le corps sans vie de son enfant n’a jamais entendu de cri. »

« Qu’est-ce qu’un mensonge, sinon une variation subjective de la vérité ? »

L’avancée de la nuit

« Elle était de ces gens qui détruisent tout et appellent ça de l’art. »

Paul est alors étudiant. Enfant de l’immigration, n’ayant que peu de moyens, il travaille à l’hôtel Elisse pour financer ses études d’architecture. Dans cet hôtel réside l’héritière, Amélia Dehr, jeune femme à la chevelure rousse incandescente, chambre 313. Son père fortuné ne s’occupe plus d’elle depuis longtemps, depuis que Nadia sa mère les a abandonnés, lorsqu’Amélia avait dix ans. Nadia avait une mission sur terre, celle de faire de la poésie documentaire, elle est repartie à Sarajevo, se frotter à la guerre, et sans doute y mourir.

Paul et Amélia s’aiment alors passionnément. Ils partagent le même déracinement, le même cours d’architecture aussi, celui d’Albers, femme androgyne qui a connu la mère d’Amélia. Albers est une femme intelligente et visionnaire, qui suivra les protagonistes pendant presque tout le récit. Avant leur liaison, Paul est en compétition avec Amélia, jaloux de la connivence qu’elle entretient avec cette professeure qu’il admire.

Amélia était déjà qui elle était; ce qui à l’époque sembla une bénédiction à Paul, avant de lui apparaître, avec le temps, comme une tragédie. Elle était déjà qui elle était : il ne lui restait donc plus qu’à se défaire.

Paul est fasciné par Amélia, parce qu’ils ne sont pas du même milieu, mais aussi par tout ce qu’elle lui apprend, par sa vision du monde. Il n’y a désormais plus qu’elle qui compte: « Paul vécut son premier amour comme une détresse, un deuil aigu de tout ce dont il avait ignoré l’existence ».

Et puis un jour Amélia s’en va. Elle l’abandonne, ne sait pas aimer. Partir parfois, semble être bien pire que mourir. L’être quitté ne peut s’empêcher d’espérer chaque jour de revoir l’être aimé; l’enfant abandonné cherche désespérément un fantôme qui n’existe pas.
Pourquoi Amélia est-elle partie ?

« J’avais autre chose à faire que d’être amoureuse. Etre amoureuse, c’est une façon de ne pas vivre. »

Amélia ne peut se remettre de l’abandon maternel. Comment s’en remettre d’ailleurs, comment peut-on transmettre l’amour que l’on n’a pas reçu? Comment avancer ? Mais Amélia ne retrouvera pas sa mère. C’est sur cet échec qu’elle va revenir dans la vie de Paul.

« Avant de retrouver ma mère et d’échouer, dit Amélia, je n’avais pas compris à quel point tout est relatif. A quel point on peut être à la fois vivante et morte. »

La guerre, Amélia ne l’a pas connue et pourtant tout la pousse à retourner sur ses traces, à enquêter le passé, à sonder ce qu’on ne lui a pas dit et qu’elle sait au fond d’elle. Retrouver des témoins, là bas, à Sarajevo. « La ville était leur mère. La guerre était leur mère. » Paul voudrait cadrer Amélia, la rendre heureuse, achète un appartement pour la regarder déambuler à l’intérieur, pieds nus, seulement vêtue de sa chemise à lui. Mais elle semble toujours ailleurs, elle est pire qu’insatisfaite, Amélia semble satisfaite de tout, donc jamais heureuse de rien. Elle ne fait que disparaitre sans prévenir, et réapparaître sans prévenir aussi. Paul n’en peut plus. Commence alors la partie la plus difficile de leur amour, celle qui consiste à construire là où le meilleur est terminé.

Dans cette succession d’amours et d’abandons, on cherche au plus près la vérité, la lumière dans l’obscurité de la nuit. Faut-il répéter l’histoire pour la reconstruire ?

« Paul l’avait aimée et il n’avait aimée qu’elle, et même lorsqu’il disait ne pas l’aimer, lorsqu’il ne voulait pas l’aimer, il l’aimait encore. Elle était le coeur qui battait dans sa poitrine, ce coeur puissant, en apparence infatigable, quand elle, Amélia, était si fatiguée.»

Mon avis

Ce livre est un très très beau roman. Inspirant et sublime… Ces mots me paraissent dérisoires face à l’émotion qu’a suscitée ma lecture. Je peux relire la dernière page de ce livre à l’infini et pleurer autant à chaque fois, c’est l’histoire d’un amour tragique et magnifique, mais pas seulement.
Déjà, l’auteur a une façon d’aborder les thématiques comme vous ne l’avez jamais lu ailleurs. Ultra poétique, métaphorique, les grandes phrases vous envoûtent dans des rouleaux de vagues infinies pour un style narratif hors du commun. Vous commencez par être aspiré par son flux, en emmagasinez les tensions, les sous-entendus, pour au final exploser d’émotions au fur et à mesure du roman.
Ces longues phrases vous demandent également du temps, exigent d’être relues parfois, pour en saisir tout le rythme, l’intensité, pour en comprendre les messages cachés, c’est une lecture qui demande du calme, la nuit, le silence, l’obscurité.
« Il faudrait rendre son obscurité à la nuit. » Le roman regorge de phrases de ce genre, entre réflexions urbaines (y-a-t-il trop de lampadaires?) et philosophiques : rendre l’obscurité à la nuit, peut-on seulement arrêter la lumière, arrêter d’être éclairé en somme, faut-il cesser d’être aveuglé pour mieux y voir?
C’est peut-être en cela que ce roman est si plaisant, comme il requiert du temps, et du calme, de la patience, il nous permet une petite pause dans notre vie, un souffle, un apaisement.
Le thème de l’abandon suit tout le roman : Nadia abandonne sa fille, Amélia sa famille, pourquoi tout quitter? Ces femmes partent et pourtant on continue de les aimer, de les attendre, Paul aimera profondément Amélia toute sa vie, même dans l’absence. Ici, l’amour dépasse la présence, les mots, c’est un amour impossible à vivre et donc à oublier.
Ce roman nous parle de la ville, de son commencement et de sa fin, l’auteur a été profondément marquée par la guerre civile en Bosnie, mais le livre ne se veut absolument pas être un document, on n’y apprend rien, ce n’est pas le but ici, plutôt la reconstruction des êtres, leur impossibilité. Tout y est flou, abstrait, ou essentiel. Les êtres qui circulent dans le roman sont habités ou devenus à moitié fous d’épuisement, d’attendre, de comprendre. Tout le monde veut fuir mais comme le répète l’auteur à maintes reprises dans le récit, comme un refrain tragique :

Et si le monde est grand, on ne peut pour autant en sortir.

Le signe astrologique du roman

Sagittaire, le signe d’Amélia, un signe mutable. Mutable non pas dans le sens instable, mais parce qu’elle est insaisissable, déjà ailleurs, elle sait le monde, elle le conçoit dans toute sa globalité, elle est là où on ne l’attend pas, elle n’a forcément besoin de confort, elle a toujours besoin de ce qu’elle n’a pas. Le sagittaire peut partir sur un coup de tête, car il doit toujours partir quelque part.
Le mental du sagittaire est par nature plutôt philosophique et peu pratique. Le sagittaire aime étudier, comme le personnage d’Albers, qui choisit une vie de recherche et de thèse plutôt qu’une famille. A ce propos, le sagittaire se révèle un parent bien plus attentif à l’abord de l’adolescence et la vie adulte que durant la phase de la maternité et petite enfance, trop concrète, trop primaire pour ce signe d’esprit.

L’auteur (source : babelio)

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Jakuta Alikavazovic est née en 1979 d’un père monténégrin et d’une mère poète bosniaque. Elle suit ses études à l’École normale supérieure de Cachan, séjourne aux États-Unis, en Écosse, en Italie. Agrégée d’anglais, elle enseigne à la Sorbonne tout en poursuivant une thèse sur « les cabinets de curiosités et les chambres de la mémoire ».

D’abord auteur pour la jeunesse, elle publie en 2006 Histoires contre nature, un recueil de nouvelles qui révèlent déjà un imaginaire original et une plume très prometteuse. L’année suivante paraît son premier roman, Corps volatils, pour lequel elle reçoit le Goncourt du premier roman et des critiques très élogieuses. En 2010, elle publie Le Londres – Louxor, confirmant non seulement son talent, mais également ses influences et inspirations, qui viennent aussi bien du roman noir, du cinéma muet, de l’architecture, que de l’histoire de ses propres origines. Elle publie « La Blonde et le Bunker » aux Éditions de l’Olivier en 2012.

Extraits

Elle voit l’amour qu’il a pour une fille riche, un amour fou, elle voit aussi que cette fille riche, comme toutes les filles riches, trouve dans l’ordre des choses d’être aimée, est incapable de ce genre de sentiment, a d’autres problèmes. Elle rit de l’échec de Paul. De tous ses échecs, présents et à venir. Elle rit, mais pas cette nuit, pas à quatre, cinq heures du matin, pas devant Paul dont le coeur, dans une minute ou deux, va se briser.

« Il dit qu’entre ses bras il avait cru que son coeur à lui battait sous sa peau à elle.»

« Nos vies sont inventées. Plus le temps passe, plus nos vies sont inventées. »

Une ville peut-elle mourir de peur? Qu’est-ce qui meurt dans une ville qui meurt de peur? Dire qu’elle a passé sa vie à se demander ce qui meurt, dans une ville qui meurt de peur.

Rencontre avec Pierre Ducrozet

Bonjour Pierre Ducrozet, voici quelques questions autour de vous et des thématiques que vous développez dans votre magnifique roman, « L’invention des corps », paru chez Actes Sud en cette rentrée littéraire, en lice pour le prix de Flore.

LE SOUFFLE
Tout d’abord bravo pour ce roman, très abouti, il s’en dégage un souffle spectaculaire, une force d’écriture quasiment indomptable, comme si vous étiez porté par les personnages et leur histoire, l’avez-vous ressenti pendant l’écriture?

Oui, beaucoup au début du roman, pour la partie mexicaine j’étais emporté par le personnage d’Àlvaro, par la violence des évènements, le massacre d’étudiants à Iguala. Par la suite, tout n’a pas été si simple ni linéaire, j’étais soucieux d’obtenir une narration complexe, suffisamment structurée dans sa déconstruction, je voulais quelque chose d’éclaté qui soit cohérent, des sujets éloignés qui finissent par se rejoindre. J’ai voulu créer un rhizome narratif, sans commencement ni hiérarchie des éléments, et tant mieux si cela n’a rien enlevé au souffle du roman.

LE CORPS
Parce qu’elle suscite des sensations très diverses, on pourrait qualifier votre écriture de charnelle. Vous dites justement que le corps est votre sujet d’étude en littérature. Votre roman pose la question de notre rapport au corps aujourd’hui dans notre société. Quel est le vôtre ?

En effet, chaque personnage du roman a un rapport particulier avec son corps. Je me suis senti plus proche de celui d’Adèle. Parfois, vous avez l’impression que votre corps vous échappe, vous ne savez plus comment faire pour le contrôler, le dominer, le comprendre.
Le corps pour moi c’est à la fois un mystère et une source de connaissance. Dans la vie, nous n’avons que notre corps. Alors pour moi, oui l’écriture doit être physique, cela doit être un engagement total, par l’observation des corps. La littérature ne doit pas seulement être abstraite mais physique, organique, pour celui qui écrit comme pour celui qui lit.

LA GENESE
Quel a été le premier déclencheur du projet-livre ?

Le drame au Mexique bien sûr, d’une violence incroyable, qui m’a beaucoup touché. Mais j’avais également en tête le projet de parler des réseaux, d’internet, et puis des corps. Puis j’ai trouvé comment tout relier, alors je me suis lancé.

LA DOCUMENTATION
Le livre est très documenté, au niveau historique, biologique, biographique également, personnellement j’ai énormément appris. Où avez-vous trouvé tous ces détails sur la vie des grands dirigeants de la Silicon Valley, sur la biologie, ou encore le monde des hackers?

Oui j’ai énormément lu, fait des recherches sur internet mais pas seulement. Je me suis déplacé en Californie, j’ai interrogé des informaticiens, des biologistes. J’avais également besoin de retourner en Californie pour m’imprégner de l’ambiance, poser le décor du roman.

LE TRANSHUMANISME
Vous suggérez que le transhumanisme, l’envie de repousser les limites de la vieillesse et de la mort, serait lié à l’absence de désir. J’aimerais beaucoup que vous développiez cette idée.

Je pense que la vision des transhumanistes est extrêmement réductrice, mécanique. Ils pensent qu’il suffit de changer les pièces du corps une à une pour récupérer un corps neuf. Ils ne pensent pas à la globalité de l’être, ils nient la souffrance et la joie d’un corps, son vécu, tout ce qui fait sa bassesse en quelque sorte. Ils rejettent le désir, or le désir c’est l’appréhension du fini.

CREATION OU FICTION
Je n’ai pas retrouvé l’identité du Père spirituel d’internet, le visionnaire, nommé Werner Ferhenbach dans le livre, existe-t-il? Et le transgenre Lin Dai, d’où vous est-il venu ?

Werner est une création de ma part, un mix de nombreux personnages, il symbolise le corps qui traverse le siècle, il est le chaînon manquant entre Auschwitz et internet.
Lin quant à elle, m’a été inspirée par Audrey Tang, née homme, à Taiwan. Initialement programmeuse internet, elle est devenue ensuite ministre du numérique.

LE VOYAGE
On voyage beaucoup dans le roman, vous-même avez déjà habité Paris, Berlin, Barcelone. S’il y avait une prochaine destination, quelle serait-elle? Pour vous, l’écriture est-elle interdépendante du voyage?

Pas forcément, mais l’écriture apporte les mêmes sensations que le voyage. Je veux que mon écriture soit mouvement.
J’ai énormément voyagé, j’ai fait le tour du monde à vingt ans, ça m’a énormément apporté. J’envisage d’aller en Asie prochainement. Pas pour m’y installer, bien sûr, plutôt pour continuer à m’ouvrir au monde.

L’ECRIVAIN
Quelques questions sur vous car je ne vous connais que depuis peu. Comment vous définiriez-vous? Quelle type d’écrivain êtes-vous, si jamais l’on pouvait rentrer les gens dans des cases ?

Je me situerais plutôt dans l’écrivain sauvage qu’intellectuel. Je suis en recherche permanente d’intensité, de pulsion de vie. J’aime la philosophie, car elle me nourrit, mais je fais partie de ceux qui recherchent plutôt l’ardeur, comme les écrivains électriques, ceux qui m’ont inspiré, je pense à Kerouac, Cendrars, Céline, Henry Miller, tous ceux qui ne sont pas en accord avec le monde dans lequel ils vivent.

L’ARTISTE
Vous n’êtes pas seulement écrivain. Vous êtes également poète, chanteur même, à vos heures perdues. Y a t-il d’autres domaines artistiques que vous aimeriez découvrir ?

En effet, je propose une revisite d’un extrait de mes textes en musique, piano-voix. J’aime la scène, le théâtre aussi me plaît beaucoup. Nous allons continuer à tourner dans un spectacle de danse, en Autriche mais aussi à Paris, quelque part entre la promotion du livre…!

LE LECTEUR
L’édito du magazine littéraire de ce mois de novembre suggère que les nouveaux écrivains ne lisent plus. Qu’en pensez-vous ? Quels romans récents avez-vous aimé?

Je pense que c’est une question qui n’a pas lieu d’être. Nous sommes tous des passionnés. Nous lisons tous énormément.
Parmi les titres de la rentrée littéraire, j’ai énormément apprécié celui de Yannick Haenel, «Tiens ferme ta couronne », mais aussi celui de Jakuta Alikavazovic « L’avancée de la nuit », très beau, très poétique. J’ai aimé aussi celui de François-Henri Deserable «Un certain Monsieur Piekielny», et « Fief » de David Lopez.

LE PRIX
Votre roman est en compétition pour le prix de Flore et dans une semaine le verdict sera rendu. Que représenterait ce prix pour vous ?

Un prix, c’est à la fois gratifiant et aléatoire. Le palmarès d’écrivains est très beau. Recevoir ce prix aurait un sens.

LE FUTUR
Savez-vous vers quoi vous tendez à présent dans l’écriture?

Oui, j’ai l’impression d’avoir trouvé un cadre, qui serait le territoire contemporain, pas assez traité ni renouvelé aujourd’hui. Je compte poursuivre un cycle romanesque autour de la société, mêler des réflexions politiques et sociales mais aussi mêler des genres, la poésie, la narration. Je veux porter un regard neuf sur le monde.

 

Merci infiniment à Pierre Ducrozet pour cet échange. Interview réalisée le 2 novembre 2017 par téléphone, vers Barcelone.

 

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->L’histoire, les extraits, ma chronique complète ci-dessous :

https://agathethebook.com/2017/10/31/linvention-des-corps/

L’invention des corps

Que faire de son corps lorsqu’il ne nous appartient plus ? L’oublier, l’effacer. Faire converger la biologie au numérique.

Pierre Ducrozet observe le mouvement des corps à travers le personnage d’Àlvaro, rescapé du massacre mexicain, cette nuit noire du 26 septembre 2014 où 43 corps d’étudiants innocents ont été torturés et brûlés par les autorités.
Ce hacker mexicain n’a d’autre choix que de fuir cette corruption et tenter de franchir la frontière clandestinement, rejoindre San Francisco. Alvaro échange alors une violence contre une autre, car de l’autre côté, sous le ciel rose et factice de Californie, son corps devient le cobaye d’un milliardaire. Parker Hayes, un grand investisseur de la Silicon Valley —dont le personnage pourrait bien être le fondateur de Paypal— n’a qu’une phobie, celle de mourir. Transhumaniste, il place tout son argent dans la recherche contre le vieillissement, et ouvre un centre dédié à la recherche et l’expérimentation, dans lequel Àlvaro y entraine son corps et ses cellules. Il y rencontre Adèle, jeune médecin biologiste dont le corps semble aussi fuir quelque chose.

Àlvaro a un talent, il maîtrise internet et le Code, il fait partie du plus grand réseau de hackers mondiaux, les Anonymous. Car c’est bien de la toile dont il est question dans tout le roman. Cette invention majeure du XX ème siècle, qui a révolutionné notre monde et conditionne aujourd’hui notre société. Si ses inventeurs, un brin utopistes, voulaient créer un monde virtuel libre, sans chef, et sans corps, dans lequel chacun pourrait avoir une identité nouvelle, ils n’avaient pas imaginé jusqu’où l’on pourrait aller avec le réseau.
A travers cette grande cavale ininterrompue de 300 pages, Àlvaro et Adèle entreprennent une lutte, une fuite, un retour au commencement, et à deux, leurs corps vont tenter de se réinventer.

Mon avis

Bon. Comment vous le dire simplement sans vous inonder par mon emphase? Ce roman est mon préféré de tous ceux que j’ai lu en cette rentrée littéraire. Il mérite tous les prix. Il m’a dévastée. Je suis entrée dans le monde de l’auteur comme si je découvrais un sixième sens ou la cinquième saveur japonaise.
Dans ce tableau contemporain où l’on tourne une page en un clic, où la narration se mue progressivement en un réseau dense et complexe de personnages, d’époques et de lieux, un tourbillon magistral s’empare de nous et de notre époque, à travers les corps et les réseaux, entre hackers et transhumanistes.

« Internet ne modifie pas la communication, il modifie l’homme. »

Une écriture dure et sensible à la fois, un style volontairement violent et haché superbement maîtrisé. Un roman documenté qui marque le monde, qui s’inscrit en nous, que l’on voudrait adapté au cinéma.

Rappel historique

Le 26 septembre 2014, 43 étudiants normaliens disparurent au Mexique, à Guerrero. Ils voulaient simplement organiser une manifestation, pour obtenir plus de moyens. Ils montent dans des bus mais se retrouvent vite dans une embuscade. Les autorités les livrent aux « Guerreros unidos » un groupe mafieux, qui les violente et les tue. Le maire démissionne vite et des corps ne sont pas retrouvés.

Un très bon article du monde ci dessous relate les faits et les mystères encore présents autour de cette affaire aujourd’hui :

http://www.lemonde.fr/ameriques/article/2016/09/27/deux-ans-apres-la-disparition-de-43-etudiants-au-mexique-reste-un-mystere_5004122_3222.html

 

Les réflexions qu’apportent le roman

  • Autour d’internet

Internet est le sujet principal de ce roman contemporain car comme nous le demande l’auteur sans nous ménager :
« Que feriez vous aujourd’hui pauvres de vous sans Google sans Mac sans internet sans iPhone bande de tocards? »

Dans ce roman on croise les grands chefs et fondateurs des réseaux, comme Mark Zuckerberg, mais aussi :

– Peter Thiel (Parker Hayes dans le roman) a fondé avec Elon Musk (autre milliardaire de la Silicon Valley) Paypal, qu’il a revendu à eBay 1,5 milliard de dollars. Il a investi par la suite dans des projets qui n’ont fait que l’enrichir. Grand utopiste, il aspire à l’ultralibéralisme, à créer son propre pays, une île où il vivrait en parfaite autarcie.

« Les milliards qu’il ramasse ne l’intéresse pas vraiment, il a un dessein bien plus grand : modifier le cours de l’espèce. Il croit en un homme augmenté, amélioré, qui parviendrait à s’élever au-dessus de sa condition actuelle, bien piteuse au regard de ses possibilités. »

Le personnage de Werner Ferhenbach, considéré comme le concepteur d’Internet, celui qui tout pressenti, qui a compris avant tout le monde, l’arrivée du phénomène. Ayant passé sa petite enfance dans un camp de concentration, issu de générations mortes à la guerre, il représente l’entre-deux, le sage, celui qui conçoit, et celui qui contrôle, qui crée en parallèle le réseau des anonymous.

Ces deux personnages, Parker et Werner,  sont profondément persuadés que l’invention d’internet va permettre de créer un monde meilleur. Ils n’avaient pas imaginé qu’Internet allait aussi en contrepartie devenir une poubelle géante.

  • Autour des corps

Pierre Ducrozet décrit son livre comme celui du corps. Le corps qu’on pirate, qu’on reprogramme. Le corps dont on veut s’échapper. Le corps que la morale veut contrôler.

Le roman pose cette question principale : quel est notre rapport au corps aujourd’hui ? Chaque personnage a un rapport différent à son corps. Alvaro le rejette, Adèle l’oublie, Lin, transgenre, le recrée. Celui de Werner traverse le siècle. Comment le temps sculpte-il le corps?

Qu’est-ce qu’un corps? Que nous reste-il de notre corps aujourd’hui? Cet amas de chair, jamais de la bonne dimension, retouché aux photos? Toujours trop vieux, toujours malade ? L’auteur ne s’intéresse pas vraiment a la psychologie de ses personnages, les dialogues sont volontairement pauvres, il s’interesse aux corps et à leur silhouette, à leur mouvance dans l’espace, s’il était un objet il serait une caméra embarquée dans les bottes de ses personnages. Il dénonce la violence, la barbarie. Ces hommes toujours en guerre, toutes ces tortures aux quatre coins du monde, les guerres, les bombes, comment survit on après un massacre si violent qu’il le fut à Guerrero ?

Et le corps des femmes? L’auteur ose une réflexion très juste à travers le personnage d’Adèle, la représentation féminine du corps dans le roman. Que fait on du corps de la femme ? « On la fourre ou on la couvre ? On la fourre, on la fourre ! non! on la couvre ! » Quel choix peut faire la femme, entre le viol et le voile?

  • Autour du monde

On part du Mexique tout d’abord. Terre aride où « il n’y a rien ou presque mais il faut pourtant en dire quelque chose ». Les enfants naissent avec le poids de la corruption, de la pauvreté, de la drogue.

« On sait ça tout de suite, on naît le souffle court, le visage vers le sol. On a le regard fermé des grands. On n’a jamais été un enfant. On sort, on commence à marcher, et c’est plié déjà. »

Du mexique on atterrit en Californie, le berceau d’internet. D’une part l’Amérique, représentée par Parker, d’autre part l’Europe, avec Adèle. Leur conversation exprime au mieux la façon dont les Etats unis conçoivent l’Europe, comme un pays mort. Voici ce qu’Adèle rétorque à Parker :

«Vous êtes un pays jeune, vous découvrez tout juste la mort. Nous, les Européens, on meurt depuis plus longtemps, on s’est un peu habitués. On a longtemps été au-dessus de ça, maintenant un peu moins, mais on est très vieux de naissance (…)»

  • Autour de la mort

« Nous repousserons la dernière frontière de l’Ouest : nous vaincrons la mort. »
D’où vient la peur de la mort? Parker Hayes en a la phobie, son obsession principale est de la repousser. L’auteur laisse suggérer que la peur de la mort serait lié à son absence de désir:

 « S’il avait fait, plus tôt, l’apprentissage du désir, il aurait appris que la perte lui est consubstantielle, et que rien n’existe qui ne puisse disparaître.S’il s’était livré à ses sens, il aurait vu le noir infini logé dans toute couleur ».

L’auteur

Pierre Ducrozet est écrivain, né le 5 juillet 1982.
Il a publié des chroniques littéraires dans Le Magazine des Livres et un livre pour enfant avant de publier en 2010 son premier roman, « Requiem pour Lola rouge » (Grasset). Puis est sorti « La vie qu’on voulait » en 2013 et Eroica en 2015. Il vit entre Berlin, Paris, et Barcelone.

Le signe astrologique du roman

Verseau. Ce signe est régi par Uranus. Que répresente Uranus ? Uranus est une planète anti-conformiste dont l’orbite est complètement désaxée, elle ne tourne pas autour de son centre, et c’est le propos principal du roman :

« Le monde n’a pas de centre. Le monde est un réseau infini de données. Nous n’arrivons pas en temps normal à le comprendre, à le voir, à le sentir. Werner sent le soleil décliner dans sa chair. Il ouvre les mains. Il est dans un point précis de l’univers infini. Il comprend tout. Deux larmes coulent sur son visage. »

Uranus symbolise l’esprit, le mental supérieur, le génie, la technologie. Uranus cherche à transcender les limites, à dépasser les frontières de la pensée établie et à briser la résistance, ouvrant ainsi la voie. La science d’uranus n’est pas toujours bénéfique pour l’humanité, elle représente les essais chimiques, les expériences nucléaires.

Ce roman est également verseau par son rythme : il ne s’arrête jamais, tout comme Alvaro dans le roman, toujours en cavale, toujours en rechercher de quelque chose. Imprévisible, rebelle dans l’âme, vif, c’est un signe attiré par les métier de sciences, chercheur, ou biologiste comme Adèle, qui explore dans les cellules tout un monde relié par des synapses.

« Ce qu’Adèle voit sous la peau, ce sont des atolls, des insectes de mer, des rougets, des toiles de Pollock, ce qu’elle voit quand elle glisse dans les vaisseaux, les crevasses et les rivières, ce sont des astéroïdes rouge-bleu, des robes au vent, des mitochondries comme les silhouettes raides de l’art brut, des soucoupes volantes jaune flamme, des gravures noires et grises (lysosomes, proteïnes), des éclats de peinture (chromosomes), des constellations secrètes, feux soudains, verts et rouges, dans le noir du dedans (protéïnes du cytosquelette), soleils cramés (noyaux de la cellule, ses quatre nucléoles, les innombrables microtubules), des amibes bleu dansant dans les abysses des mers (réseau du cytosquelette formé de deux protéines fibrillaires, l’actine et la tubulaire). »

Verseau aussi car ce roman est ultra contemporain, et que nous sommes entrés dans l’ère du verseau. L’Ère du Verseau est caractérisée par l’importance du progrès, de la pensée scientifique, de la liberté, de la raison critique.

 

Extraits et citations

Adèle déplace son stéthoscope, elle entend la ruade sous la peau, au centre et vers les côtes, elle sent une légère arythmie, tension trop haute ou dérèglement ancien. Elle passe sur les côtes, l’estomac, le foie, elle descend vers les hanches, remonte, arrive aux aisselles. Une odeur de savon très fine s’élève, mêlée de terre et de plastique neuf. La peau, au passage de l’instrument, se dérobe et se creuse, elle est comme cabossée, striée d’invisibles brisures, les lignes se rompent brusquement avant de se reformer plus loin. Elle descend sur les jambes maintenant, gonflées —elle n’écoute plus le coeur, elle veut simplement sentir la texture— le muscle tibial antérieur en surcharge, peu de poils, des écorchures, une peau ferme de garçon de la ville. (…) Alvaro renfile ton tee-shirt. Adèle souffle et se tourne face au mur.

Internet et le code, c’est du corps, et le corps est un réseau, dans lequel tous les éléments sont reliés.
Adèle est là aussi, qui fume. Cet énième exil lui plaît finalement. En réalité, le voyage ne s’arrête jamais, même chez elle ça continue — quand on est parti trop longtemps, on ne revient pas.

Parmi les miens

Le roman

Il explore l’histoire d’une famille dont la mère est dans le coma, suite à un récent accident de voiture. Le médecin annonçant qu’il n’y a que très peu de chance pour qu’elle se réveille un jour, Manon sa fille, laisse échapper un « Autant qu’elle meure ».

Et c’est là que les liens sur lesquels nous tirions depuis l’enfance ont cédé.

Ses frères et soeurs sont horrifiés. A partir de cette phrase, les rapports entre les trois enfants et entre leur père vont s’intensifier, c’est le moment d’une remise en question familiale et existentielle. Dans cette famille où la communication et l’autodérision sont inexistantes, chacun semble devoir régler un problème personnel avant de se confronter aux autres. Il y a d’abord le père, un taiseux triste, Manon, la narratrice, jeune maman, Gabriel son frère, souffrant d’une maladie psychiatrique, et Adèle la jeune soeur enceinte de quelques mois et vivant avec une femme, inséminée par un donneur rencontré sur internet. Les trois enfants ne semblent plus partager aucune complicité. Parmi leur souffrance, chacun cherche sa place. Manon sort récemment d’une maternité difficile, elle ne parvient pas à prendre son rôle de mère, et c’est peut-être en explorant la vie de la sienne qu’elle trouvera enfin l’harmonie et le bonheur. Car qui était cette mère mystérieuse, qui cachait ses origines ?

J’hésite à me confier. A lui dire toute la difficulté à être mère quand la mienne est déjà en train de mourir, lui dire tout ce qu’elle ne m’a pas transmis et que je devrai trouver seule désormais; lui dire aussi toute l’intimité mêlée de défiance que j’éprouve pour mon bébé et qui me fait peur, me noue les tripes; lui dire encore que je n’ai plus le souvenir d’une telle intimité avec ma mère aujourd’hui que je suis adulte, et que ça aussi, ça me rend malade.

Du côté de la mère dans le coma, deux sujets centraux : que fait-on des vivants en état végétatif ? Combien de temps et dans quel état les garde-t-on ainsi à la maison?
D’autre part, où allait leur mère, le soir de l’accident, quand elle roulait dans une direction opposée à la maison ?

Mon avis

J’ai beaucoup aimé ce premier roman dont l’écriture est d’une grande qualité, et la complexité des rapports familiaux intéressante et portant à rélfexion. Le sujet de la mort cérébrale ne m’attirait pas à prime abord, il est cependant très bien amené, sans lourdeur, sans horreur.
La tristesse et la mélancolie abondent dans ce roman qui nous fait réfléchir aux liens que nous pensons inébranlables.

Ce qu’il reste d’une famille une fois les enfants devenus adultes ne tient pas à grand chose et notre fratrie particulièrement n’attend qu’un prétexte pour exploser.

Le signe astrologique du roman

Capricorne pour ce roman très saturnien. Le capricorne, signe d’hiver, représente la vieillesse, la maturité, mais aussi la mort. Saturne est la planète du temps, de l’ombre, du repli, mais aussi des épreuves et des responsabilités. Enfin, dans ce roman, le père taciturne mais sensible à la fois est un parfait représentant du signe.

L’auteur

Charlotte Pons est née en 1980. Elle a passé huit ans au sein d’une rédaction parisienne comme journaliste culture et chef d’édition. Elle a créé en 2016 les ateliers d’écriture Engrenages & Fictions.

 

Extraits

 

Alors on en vient aux mains. Bien entendu. Qu’espérions-nous? Qu’espérions nous à force de tourner en rond, rongés par l’attente, la vie entre parenthèses, chaque jour plus incertains de l’issue?

Qui suis-je si je n’aime plus maman?

Quarante ans à se réveiller à deux, comment s’endormir seul? C’est ce à quoi je songe en regardant papa : comment va-t-il survivre ?