À nous regarder, ils s’habitueront

Ce très beau titre inspiré de la célèbre citation de René Char annonce le ton : celui de la lutte, du combat et de la victoire. 

Ni Vincent ni Alice ne le savent encore : ils vont être parents pour la première fois, ils sont encore gavés de sommeil, repus de liberté , leur visage encore gonflé de jeunesse, leur coeur tranquille. Ils sont encore, eux aussi, des bébés.

C’est l’histoire d’un enfant qui arrive au monde beaucoup trop tôt, et de celle de ses parents qui n’étaient pas prêts. L’histoire d’un combat que l’on mène à deux, dans la chaleur étouffante d’un service de néonat. C’est aussi le combat d’une vie nouvelle, la force inconsidérée d’un être minuscule, même quand son coeur oublie parfois de battre et son estomac d’avoir faim. C’est l’histoire de la peur de la mort qui rôde, et chaque jour de plus est une bataille gagnée contre sa menace.

Mon bébé ne réclame jamais. Mon bébé ne dit rien. Mon bébé dort toute la journée, épuisé par ce monde trop grand pour lui, trop sonore, trop tranchant. Jamais il ne pleure, même pas besoin de tétine, n’est-il pas parfait ce bébé-là ?

Dans ce roman autour de la prématurité, chaque mère ou chaque parent s’y retrouvera. Car d’un bébé prématuré à qui l’on consacre toute son énergie à un autre nourrisson fragile ou non, il n’y a qu’un pas à transposer à son propre vécu. D’un cas particulier, on glisse vers l’universalité. Que reste-t-il d’une mère et d’un couple après une maternité épuisante et les premiers mois d’un nouveau-né ? Que reste-il des corps, de la liberté et de l’insouciance d’avant ? Comme dans ce passage où Alice, au bout d’un an, se rend à une fête avec Vincent; dans la rue elle a l’impression de « glisser sur le sol, tout lui semble irréel, bruyant et si facile ». Le retour à l’indivualité après une naissance est d’une violence sans nom. Se resociabiliser, trouver des sujets de conversation, rire et danser, Alice a besoin d’une rééducation.

C’est avant tout une histoire moderne, ce petit César a un père présent, et aimant. Alice est infiniment reconnaissante envers Vincent, admirative de son optimisme, envahie par son amour et son soutien, face à la détresse ils seront deux, toujours. C’est l’histoire d’un combat solidaire, d’un couple uni. Mais c’est aussi l’histoire de deux personnalités qui s’épuisent, du désir qui s’amenuise et des conversations vides. Que restera-t-il du couple après le combat ?

Et Alice de dire à Vincent : « Souviens-toi que dans chaque bataille, il y a des moments de calme où le silence se fait, où les regards se posent, où les corps se fatiguent, où l’on ne saurait dire si c’est perdu, si c’est gagné, si c’est fini. les échecs et les victoires ont si souvent le même visage ». En gagnant une bataille, on en perd souvent une autre…

Une plume superbe, un rythme intense, un roman sensible et contemporain, d’une grande finesse, aux nuances très belles autour de la naissance, de la souffrance et de l’espoir. D’un très grand réalisme aussi. 

Un pari risqué d’écrire sur ce sujet, et réussi haut la main. Coup de coeur !

« À nous regarder, ils s’habitueront » , Elsa Flageul, Editions Julliard, 3 janvier 2019.

Médée Chérie, Yasmine Chami

Commencer la rentrée littéraire en BEAUTÉ !

« J’ai donné les clefs de ma vie à cet homme rencontré trente ans plus tôt, il me les a rendues, mais je ne sais plus m’en servir. »

Médée s’est enfermée dans une chambre d’hôtel, elle voudrait disparaître. Quelques heures auparavant, après trente ans d’amour fou, elle s’est fait quitter par son mari à l’aéroport. « Attends-moi ici, je reviens » lui a-t-il dit avant de partir définitivement.

Ce sont ses enfants devenus adultes qui viendront la recueillir et la soutenir.

Dans la douleur et la stupéfaction, Médée revient sur son histoire d’amour, sa vie de femme et d’artiste. Car Médée est sculpteur. Depuis toujours, elle modèle le marbre et s’écorche les doigts en représentant la tension des corps. Au début de son mariage, elle s’était aménagée une pièce dans les combles de la maison, pouvant ainsi répondre à ses devoirs d’épouse et de mère. Lorsque ses deux premières filles sont nées, elle a mis sa carrière de côté, mais pour Adam, le petit dernier, elle a réussi à concilier les deux, et c’est Adam aujourd’hui qui chaque jour la soutient et vient lui déposer une boule de pâte à modeler près de sa chambre d’hôtel.

Au fil des réflexions et des rencontres d’aéroport, Médée va progressivement retrouver l’espoir de vivre, grâce, encore et toujours au pouvoir réparateur de l’Art.

Plus q’une histoire, ce roman est une poésie, une ode à la vie. Les mots, les phrases et le rythme sont d’une beauté à couper le souffle. 

Très intéressant aussi, l’angle maternel choisi : souvent les artistes n’ont pas d’enfant ou alors on n’en parle pas, toute leur force créatrice est dévolue à leur oeuvre. Ici, Médée est mère de famille, et comme toutes les femmes elle cherche à concilier son travail et ses devoirs d’épouse. Mais à trop vouloir se mettre de côté, à se cacher presque pour exprimer son art sur les temps impartis, il semblerait que cela ait pesé encore davantage sur les siens. 

« Au fond, ce qui occupait Médée, tandis que son corps se défaisait dans la nuit qui cognait, c’était la certitude d’avoir consenti à sa propre défaite. »