La beauté du ciel, de Sarah Biasini

Ce récit fera le bonheur de toutes celles et ceux qui comme moi, ne ratent jamais une occasion de retrouver Romy Schneider et de découvrir, par les mots de sa fille, une nouvelle version de l’actrice. Sarah Biasini signe ici son premier livre. Quoi de plus naturel que de commencer par la mère ? Ce texte n’est pas une énième biographie de Sissi, c’est un récit sur la transmission maternelle.

Au départ de cette histoire, le 1er mai 2017, la tombe de l’actrice défunte a été profanée dans la nuit. Quelques jours plus tard, Sarah apprend qu’elle est enceinte, d’une petite fille, après plusieurs mois de tentatives infructueuses. En enterrant sa mère une deuxième fois et en appréhendant sa propre maternité, les souvenirs de Sarah n’ont plus le choix, ils ne demandent qu’à être couchés sur papier.

Sarah a cinq ans quand Romy Schneider est retrouvée sans vie. De tristesse sans doute : son fils David est décédé l’année précédente. Comment envisager la vie quand l’amour familial est dominé par le spectre de la mort ? C’est la question centrale du livre : quand sa petite Anna naît, les angoisses de Sarah surgissent. Et si l’une des deux mourait ?

Sarah libère sa mère, à commencer par son prénom, Romy, qu’elle ne parvient jamais à prononcer car il semble appartenir au monde entier sauf à elle-même. Au fond, elle a fait la connaissance de sa mère —sa voix, son regard, son rire— à travers le cinéma et les archives.
Sarah interroge l’entourage, ceux qui l’ont connue sous la lumière des projecteurs et ceux qui l’ont aimée à la maison, en toute simplicité. Les grands-parents, la nounou et les hommes de sa vie témoignent, acteurs comme metteurs en scène, de Delon à Michel Piccoli en passant par Philippe Noiret.

C’est le journal d’une lignée, celle de trois femmes aux yeux verts. L’écriture de Sarah Biasini est élégante, toute en sobriété, on pourrait presque la superposer à la voix grave et à l’accent germanique de sa mère. En quelque sorte, par ce texte sincère et émouvant, Sarah Biasini organise la rencontre entre une grand-mère et sa petite-fille. La littérature a ce pouvoir, celui de relier le ciel à la terre.

Le mal-épris, de Bénédicte Soymier

Voici un roman que j’ai lu d’une traite, absorbée par la finesse psychologique des personnages de cette histoire sombre et intemporelle.


Le Mal-épris, le contre-amour, c’est la victoire de la violence contre l’amour.
Avant tout, Bénédicte Soymier raconte l’histoire de Paul. Paul et tous ces hommes habités par la hargne. Paul est un homme laid, malingre et médiocre, employé à la Poste. Célibataire, il a deux atouts : des yeux bleu gris et un appartement décoré avec goût. Sur un malentendu, il séduit Mylène, une jolie voisine blonde qui, par ennui ou gentillesse, ou parce qu’elle ne sait pas dire non, se laisse offrir quelques verres en échange de son corps. Puis elle s’arrange pour ne plus jamais le croiser.
À partir de là, la violence de Paul enfle en lui comme un monstre a deux têtes. Cette rage est celle d’un autre, de son père, dont Paul a hélas fait les frais enfant. Parfois, quand il perd pied, il appelle sa sœur Emilie, la seule femme pouvant le comprendre, lui le grand-frère rempart contre les coups.
Pour oublier Mylène, Paul jette son dévolu sur Angélique, mère célibataire un peu boulotte, dont le cœur déborde d’espoir et de générosité.
La machine de la dépendance amoureuse est en marche. « Arrête ton travail, ne porte plus de jupes, tu es bonne à rien de toute façon.. » Angélique sait pertinemment qu’elle doit fuir mais remet sans cesse son départ au lendemain. Elle veut croire aux excuses et aux promesses de Paul. Mais jusqu’à quand ?

L’angle choisi par l’auteure est inédit, celui de créer de l’empathie envers l’homme violent, comme si le lecteur devait en ressentir la souffrance et l’instabilité émotionnelle. L’analyse du couple est parfaitement réussie et le suspense est justement dosé. Bravo pour ce premier roman totalement maîtrisé.

Fille de Camille Laurens

« Pas trop déçus ? Une fille c’est bien aussi. C’est moins malade, ça fait ses nuits plus vite. Et puis… Vous en referez. »
Je fais partie de celles qui ont entendu trois fois ce genre de discours.
Mais pourquoi, au juste, une fille c’est bien « aussi » ?


Dans son nouveau roman, remarquable et intelligent, Camille Laurens s’intéresse de près à la question, à travers la lignée des filles de sa propre famille. Et elle commence par elle.
Comment se construit-on quand on a été acceptée par défaut, ou comme pis-aller ?
Par son sexe, et ce dès la naissance, elle a déçu son propre père. Sa mère aussi a été décevante, dans son « incapacité » à fabriquer des garçons. Inutile d’ajouter que ce père médecin aurait bien eu besoin d’un petit rappel de SVT sur les gamètes.


Puis la petite fille grandit, on lui interdit de fréquenter des garçons avant le mariage évidemment. Mais il faudrait quand même qu’elle se marie avant 25 ans. Un jour, c’est à son tour de devenir maman, avec le lot de pensées inconscientes qu’on lui a transmises. Alors, fille ou garçon ?


L’auteure revient sur une période (les années 60) où le patriarcat régnait en maître, les femmes s’émancipaient à peine, on parlait encore de dot, on votait timidement et la pilule arrivait enfin.
Ou en sommes-nous aujourd’hui ? Parvenons-nous, de génération en génération, à obtenir le respect et la même légitimité que nos homologues masculins ?

Ce livre est beau, poignant et politique, il résonne comme une mise en garde, un rappel sur nos combats, envers les femmes qui oublient parfois ceux des anciennes. Il fait partie des événements littéraires de la rentrée et il est réellement à la hauteur du bruit généré, je vous le recommande.
Camille Laurens ne perd jamais de vue la sincérité de ses émotions, tout est subtilement décortiqué pour vous faire réfléchir sur votre identité et celle des autres.
A lire, immense coup de cœur.

Extraits

 » Il y en a une qui est prête au pire combat pour avoir le meilleur rôle. C’est un peu la base de toutes les histoires de filles, d’ailleurs, quand on y pense, sans parler des histoires de sœur. Il y a toujours une sorcière dans le lot, ou une sœur qui vomit des serpents. « 

 » La différence Maman, entre les hommes et les femmes, tu vois, c’est que les hommes ont peur pour leur honneur, tandis que les femmes, c’est pour leur vie. Le ridicule ne tue pas, la violence, si. »

Nos rendez-vous, Éliette Abécassis

« Le meilleur moment de l’amour, c’est quand on monte l’escalier » écrivait Clémenceau, Il sous-entendait le désir d’amour, le champ des possibles, l’idée d’un feu que l’on va allumer en tremblant.

J’associe une de mes citations favorites à ce livre parce que j’aime cette idée romanesque : pour préserver un amour ardent, pour le garder au chaud pendant une vie entière, il suffit d’imaginer un immense escalier dont vous n’atteindrez jamais la dernière marche. Chaque palier sera un rendez-vous avec lui ou avec elle, à des mois, des années d’intervalle. Et vous vous retrouverez toujours. Les rencontres seront aussi éphémères qu’intenses, et les amants cristalliseront le fantasme de l’histoire d’amour parfaite et éternelle. En somme, ils seront portés par un espoir enfoui, une religion bien à eux, secrète et exaltante. L’assommant quotidien n’interférera pas dans leur liaison et ils s’inventeront une bulle magique.

C’est ce qu’Amélie et Vincent ont fait. Pour réussir cette prouesse, il a suffi d’une nuit magique à bavarder jusqu’à l’aube et d’un rendez-vous manqué. Ensuite, ils ont passé leur vie à s’attendre, à vivre des rendez-vous courts ou inaboutis, comme deux vieux amis dont l’histoire n’aurait pas commencé, dont le goût d’inachèvement motiverait sans cesse l’envie de se revoir.

Après leur premier-rendez vous raté, les réseaux sociaux n’existaient pas encore, et il a bien fallu avancer. Vincent et Amélie, chacun de leur côté, ont fait leurs études, se sont mariés, ont eu des enfants. Amélie a ouvert une librairie, Vincent est devenu un homme d’affaire. Leur vie, pensaient-ils, était tracée. Mais prendre des décisions ne résout pas tout.

« Qui était-elle pour lui ? Elle n’était pas son amie, elle n’était pas sa maîtresse, elle n’était pas sa femme. Elle était différente, et ne lui était pas indifférente. Elle était comme une constante, au sein des variables de son existence. Cette conversation qui s’éternisait, ou bien qui n’en finissait pas de mourir ; ne de mourir de ne pas dire, ne vois-tu pas que je meurs d’envie de t’aimer ? »

Un beau roman d’amour éternel et impossible, à la plume délicate, comme on les aime. 

Les Magnolias, interview et chronique

Quelques questions à Florent Oiseau.

Bravo pour ce texte décalé et profondément sensible ! Commençons par le titre.
Pourquoi avoir choisi « Les Magnolias » comme nom de maison de retraite, est-ce un hommage à Claude François ?

Je crois que mon roman s’est toujours appelé ainsi, je ne sais pas trop expliquer pourquoi. Avec le recul, j’aurais peut-être dû opter pour un titre qui ne fasse pas écho à un tube. Les Glycines par exemple, désolé pour les fans de Serge Lama.

À propos de la genèse de ce roman, le sujet de la vieillesse vous touchait-il particulièrement ?

Plus ou moins. J’aime assez les vieux. Les vieilles, surtout. J’ai passé quelques après-midi dans une maison de retraite pendant trois, quatre ans. Il m’a semblé que ça pouvait constituer un endroit intéressant pour y installer un roman. En revanche, dire que c’est un sujet qui me touche « particulièrement » serait un peu malhonnête et relèverait de la posture. Aucun sujet ne me touche particulièrement, en réalité. Je cherche seulement à planter un décor susceptible d’abriter mon histoire. C’est tout. Je n’ai jamais un quelconque postulat ou autre sujet intime avec lequel j’entretiens un lien particulier quand je commence à taper sur mon clavier.

Alain est décrit comme un loser mais si on lit à travers les lignes il démontre beaucoup de sagesse. Est-ce que le loser ne serait pas le nouveau philosophe du siècle ?

Peut-être bien. Mais je ne pense pas que ce soit sa vocation. Je n’accroche pas trop avec les personnages de losers magnifiques qui finissent par inverser la tendance et devenir riches/beaux/puissants/regardés/écoutés. J’aime, ( dans les fictions, du moins ) qu’un/une héros/héroïne qui n’était pas destiné/e à se retrouver dans la lumière profite de ce hasard pour rester la même personne, sans jamais avoir envie de s’en sortir. D’évoluer. Je trouve ça rassurant et plus romantique que de se prendre en mains. Peut-être qu’on peut laisser la sagesse aux philosophes ?

Dresser la liste des prénoms de poney est-il un meilleur moyen que l’écriture pour combler le vide de l’existence ?

Assurément. L’écriture ne comble rien d’autre que l’ego de celui qui écrit. Alors qu’établir une liste de noms de poney offre des perspectives assez insoupçonnables et fait d’avantage travailler l’imagination, les souvenirs. Sans que cette quête ne soit biaisée par une recherche d’effets, de style, de complications absurdes et inutiles – comme c’est le cas avec l’écriture.

– Caramel
- Pompon
- Cachou

. Je vous laisse continuer.

Faire rire le lecteur, est-ce inné ou cela dépend clairement des jours ?

Voyez, par exemple, je bloque sur cette question 5 depuis quinze minutes sans parvenir à être drôle. C’est qu’il doit y avoir des jours sans.

Est-ce qu’à partir de trois romans l’écrivain que vous êtes pressent qu’il ne pourra plus jamais se passer de l’écriture ?

Il y a mille choses dont je suis incapable de me passer, mais l’écriture n’en fait pas partie. Et ce ne sera jamais le cas. Je lui préfère les émissions de faits divers, l’odeur de merguez sur le parking d’un stade de banlieue, les comptoirs de bars, les promenades. Le gaspacho. Le football. Les autres.

La nuit. Les trains.

Le fromage.

La radio.

La bière.


La sieste.




Par ailleurs, plus le temps passe, plus je trouve qu’elle (l’écriture) comporte bien plus de frustrations que de moments de joie. Je n’exclus pas d’arrêter du jour au lendemain, d’autant qu’il faut savoir faire de la place aux autres.

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Florent Oiseau, Copyright Olivier Marty

Le roman

Son premier roman « Je vais m’y mettre », avait été désigné comme livre le plus drôle de l’année, puis « Paris-Venise », le deuxième, a été très remarqué et sélectionné pour le prix Orange. Dans ce troisième opus, Florent conserve l’humour —burlesque, cynique et parfois noir— mélangé à un bon soupçon d’émotion pour nous servir en cocotte un livre humain et attachant, à son image.

Le dimanche, Alain se rend aux Magnolias, visiter sa grand-mère qui perd la mémoire et le sens de l’existence. Elle ne se souvient que de lui et il en retire une grande fierté. Il lui rend visite tous les dimanches par habitude, par devoir, et sans doute aussi par amour. Ceci dit, il pourrait tout aussi bien aller la voir le lundi ou le mercredi, cela ne changerait pas grand-chose. Sa carrière d’acteur ne décolle pas. Elle recule même, il a joué le rôle d’un cadavre dans une série d’été il y a quelques temps et depuis, plus rien. Ce n’est pas son agent, Rico, sans domicile fixe, qui, installé sur le canapé d’Alain, semble influer le cours des choses.

« — Mon proprio me fout dehors. Il faut que tu m’héberges.

— Dans mon studio ?

— Je sais, c’est pas l’idéal, mais le fait de vivre ensemble, ça va nous souder. On pourra bosser. On va te trouver un grand rôle, fais-moi confiance Alain. L’idéal serait que je puisse arriver lundi prochain. J’ai juste une valise, mais j’aimerais bien, si tu le permets, venir avec mon joli portemanteau en bois flotté. Celui que j’ai apporté de Marrakech, là, celui-ci, sur ta droite.

J’ai jeté un regard plus que sceptique sur l’objet. Son portemanteau ressemblait à un épouvantail, il prenait une place conséquente, je n’ai pas réussi à feindre l’emballement.`

— Il apportera une valeur ajoutée dans ton entrée, c’est un bel objet. »

Pour tromper son ennui, Alain passe voir Rosie, une voluptueuse prostituée dont le camion est situé près de chez lui. À Rosie, il raconte ses peines, ses joies, ses rêves avortés. Depuis peu, il s’est attelé à la rédaction d’une liste de noms de poneys. Il prend ça très au sérieux. D’ailleurs, si jamais vous aviez un poney dans votre enfance, n’hésitez pas à suggérer son prénom.
Voilà à quoi ressemblait le quotidien d’Alain avant que sa grand-mère lui demande de l’aider à mourir et que parallèlement à cette requête angoissante il tombe sur le journal intime de son oncle Michel. À ce moment précis du récit, la vie d’Alain devient quasiment celle d’un agent secret. D’autant qu’un visiteur mystérieux vient également aux Magnolias tous les jours…

Qui était réellement la grand-mère d’Alain avant de perdre la mémoire ? Une femme au foyer dévouée, ou plutôt une terrible femme fatale ? Et cet oncle Michel, alcoolique et dépressif, a-t-il vraiment eu la vie qu’il méritait ? Un jour, Alain lui donne rendez-vous dans la maison de Dordogne, prêt à en découdre avec les secrets familiaux à grand renfort de prune. Parallèlement, Rico annonce à Alain qu’il lui a trouvé un rôle génial, un benêt pédophile, Alain va enfin pouvoir faire la fierté de sa grand-mère.
Vous l’aurez compris, vous n’êtes pas ici dans un roman de cape et d’épée, ce tendre roman raconte d’un ton décalé, un peu à la 0SS117, le quotidien simple et minimaliste d’un homme seul et sans avenir. Mais il parle aussi des liens familiaux, de l’amour qui tient à un fil et du pouvoir des rêves que l’on garde en tête toute une vie.

 » Parfois, la vie ne vous donne rien pendant des années, des décennies. Pas un trèfle à quatre feuilles, pas un Noël sous la neige, pas un billet de banque retrouvé dans une vieille veste. Aucune satisfaction, pas la moindre victoire, rien à manger pour l’égo. Elle ne vous donne tellement rien que vous pensez qu’elle vous a oublié. Vous êtes sous le porche d’une gare de province, un soir, et il pleut des cordes. Vous êtes trempé, il fait froid, vous êtes seul, le dernier bus vient de passer. Même un clébard ne viendrait pas vous tenir compagnie. Et alors que vous ne l’attendiez plus, elle vient vous éclairer dans la nuit de ses phares emplis d’espoir. Elle fait ça pour tout le monde. Certains sont devant les pleins phares chaque journée, d’autres -la majorité- doivent se contenter de brefs faisceaux, d’éphémères éclaircies. Mais la vie finit toujours par revenir chercher les oubliés sous les porches des gares de province. « 

 

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Extraits et citations

Le problème avec la solitude, c’est qu’elle ternit tout. Elle amplifie la peur, fait ressurgir l’idée de la mort qui, sinon, passe inaperçue.

 

Elle avait vingt ans, l’oeil presque réactif, et pourtant sa vie était terminée. Je connaissais déjà l’intérieur de sa future maison, le nom qu’elle donnerait à ses enfants, la race du chien qui les amuserait.