Artifices

« Ce qui est fascinant dans les faits divers, et ça ne loupe jamais, c’est que si tu les mettais dans un roman, les gens n’y croiraient pas. Le réel est insoutenable. »
Alors, si on inventait un fait divers, pour en faire un roman ? C’est le nouveau pari très réussi de Claire Berest. À partir d’une fusillade dans un bled de Bretagne, le soir du 14 juillet, elle nous présente Abel Bac, lieutenant suspendu par l’IGPN. A-t-il commis une faute ? Que fait-il ainsi reclus chez lui, à arroser ses orchidées de paracétamol ou de lotion anti-poux, tandis que sa voisine du dessus débarque ivre en pleine nuit chez lui, et qu’un grand cheval blanc vient d’être retrouvé à l’intérieur de Beaubourg ? Quelques jours plus tard, c’est un loup empaillé en train de boire du champagne dans un décor de fête que l’on découvre au musée de la chasse.


Non, on ne nage pas en plein délire, tout cela est crédible puisque c’est de l’Art. Mieux que ça, une performance. L’artiste en question, Mila, célèbre et auréolée de mystère, semble régler une ancienne colère, qui n’est pas sans lien avec la suspension d’Abel Bac. Où était-il, vingt ans plus tôt, le soir du 14 juillet ?
La contingence, c’est-à-dire la probabilité qu’une chose arrive ou n’arrive pas, est l’un des thèmes majeurs de ce roman avec l’Art et les traumatismes psychologiques.


De Claire, j’ai lu tous les livres, et celui-ci est indubitablement une performance ! De textes habituellement biographiques elle passe sans prévenir à une fiction proche du polar. J’ai été bluffée par son imagination et son talent de tisseuse. Il m’en faut beaucoup pour accrocher à la fiction, mais j’ai été happée par les névroses des personnages, la construction en puzzle, la grisante impression de résoudre l’enquête avant les protagonistes, et évidemment une langue moderne et un univers complètement barré, unique, celui de Claire Berest.

Beau coup de coeur, un roman très abouti et différent de ceux que j’ai pu lire en cette rentrée littéraire.

Les envolés, Étienne Kern

Il y a quelques mois, un homme m’a appelée pour me proposer un saut en parachute. J’ai dit oui pour lui faire plaisir et j’ai raccroché. Puis j’ai réfléchi, je l’ai rappelé et j’ai dit non.
Non, je n’ai pas besoin de sensations fortes en ce moment, tout va bien, je ne suis pas un oiseau, je n’ai pas envie de voler. Encore moins de sauter dans le vide.

En commençant ce livre, j’ai vite compris que je partageais la même interrogation que son auteur, Étienne Kern. Que recherchent les envolés ? Ceux qui sautent, d’un avion, d’une tour ou d’une fenêtre ? A quoi pensent-ils, à quoi rêvent-ils, au moment de s’élancer ?

C’est à partir d’une histoire vraie, la chute fatale de Franz Reichelt et son parachute expérimental du haut de la Tour Eiffel, filmée en 1912, que l’auteur a bâti son roman. « Tu étais tout ce qui m’obsède. Le souvenir des corps qui chutent. Cette vérité si troublante : l’expérience du vertige n’est pas la peur de tomber mais le désir de sauter ».

Franz vient de Bohême et s’installe à Paris en tant que tailleur. Il commence le métier auprès d’Antonio, un éternel insatisfait, qui se lance le défi insensé de construire un avion. Son obsession finit par avoir raison de lui et il laisse son épouse veuve à 28 ans, un nouveau-né dans les bras.
En Emma, Franz retrouve le spectre d’une femme qu’il a aimée et perdue. Hélas, il semblerait que l’histoire du premier amour se répète sans fin.
« Les gens que nous aimons, nous ne pouvons rien pour eux ».

Impossible de ne pas être touché par la grâce et la pureté de ce roman, comme la façon de décrire la naissance du sentiment amoureux « Franz sentit remuer en lui des souvenirs mystérieux et apaisants, comme les prières qu’on apprend dans l’enfance et dont, parfois, quelque chose remonte à la mémoire ».
L’émotion y est distillée avec subtilité, et les personnages nous envahissent de leur folie mélancolique. Il n’y a pas un mot en trop, c’est un texte qui interroge notre part de rêve et nous place face au vide de l’existence et à la tentation de l’abîme.
À lire absolument.🪂

Double Nelson, de Philippe Djian

Mais pourquoi la vie n’est-elle pas un livre de Philippe Djian? J’adorerais moi, faire partie des forces spéciales et me battre comme l’héroïne, entretenir des dialogues burlesques avec l’écrivain qui partage ma vie à moitié, à peine le temps d’emballer un cadavre dans du papier bulle la nuit tombée, j’adorerais me faire assommer par une voisine érotomane avant de monter dans mon hélicoptère posé dans le jardin ! Oui, ce que l’on aime dans les livres de Djian, c’est qu’entre les pages la vie ressemble à un film loufoque mais solide, un peu à la Tarantino.

Alors si vous aussi vous menez votre histoire d’amour comme un Double Nelson (prise de soumission en catch consistant à faire abandonner l’adversaire), si vous aimez les personnages décalés et glousser entre les lignes, si comme moi vous appréciez particulièrement les digressions sur la souffrance d’écrire, si finalement vous luttez envers et contre l’amour en ne cherchant que cela, ce livre est fait pour vous !

« Je ne te parle pas d’elle, répondit Luc. Je ne suis pas libre parce que j’ai un roman à écrire sur le dos. Ça c’est une vraie vacherie. C’est pire qu’une femme. Ça ne dort jamais, ça demande une attention permanente, ça bouffe toute l’énergie, ça siphonne les rêves et ça bousille les reins. Ce n’est pas ce que j’appelle être libre. Je ne connais aucune femme qui pourrait supporter une relation pareille et ça je peux le comprendre. Il n’y a pas plus casse-couilles qu’un écrivain au bout d’un moment. »

La beauté du ciel, de Sarah Biasini

Ce récit fera le bonheur de toutes celles et ceux qui comme moi, ne ratent jamais une occasion de retrouver Romy Schneider et de découvrir, par les mots de sa fille, une nouvelle version de l’actrice. Sarah Biasini signe ici son premier livre. Quoi de plus naturel que de commencer par la mère ? Ce texte n’est pas une énième biographie de Sissi, c’est un récit sur la transmission maternelle.

Au départ de cette histoire, le 1er mai 2017, la tombe de l’actrice défunte a été profanée dans la nuit. Quelques jours plus tard, Sarah apprend qu’elle est enceinte, d’une petite fille, après plusieurs mois de tentatives infructueuses. En enterrant sa mère une deuxième fois et en appréhendant sa propre maternité, les souvenirs de Sarah n’ont plus le choix, ils ne demandent qu’à être couchés sur papier.

Sarah a cinq ans quand Romy Schneider est retrouvée sans vie. De tristesse sans doute : son fils David est décédé l’année précédente. Comment envisager la vie quand l’amour familial est dominé par le spectre de la mort ? C’est la question centrale du livre : quand sa petite Anna naît, les angoisses de Sarah surgissent. Et si l’une des deux mourait ?

Sarah libère sa mère, à commencer par son prénom, Romy, qu’elle ne parvient jamais à prononcer car il semble appartenir au monde entier sauf à elle-même. Au fond, elle a fait la connaissance de sa mère —sa voix, son regard, son rire— à travers le cinéma et les archives.
Sarah interroge l’entourage, ceux qui l’ont connue sous la lumière des projecteurs et ceux qui l’ont aimée à la maison, en toute simplicité. Les grands-parents, la nounou et les hommes de sa vie témoignent, acteurs comme metteurs en scène, de Delon à Michel Piccoli en passant par Philippe Noiret.

C’est le journal d’une lignée, celle de trois femmes aux yeux verts. L’écriture de Sarah Biasini est élégante, toute en sobriété, on pourrait presque la superposer à la voix grave et à l’accent germanique de sa mère. En quelque sorte, par ce texte sincère et émouvant, Sarah Biasini organise la rencontre entre une grand-mère et sa petite-fille. La littérature a ce pouvoir, celui de relier le ciel à la terre.

Le mal-épris, de Bénédicte Soymier

Voici un roman que j’ai lu d’une traite, absorbée par la finesse psychologique des personnages de cette histoire sombre et intemporelle.


Le Mal-épris, le contre-amour, c’est la victoire de la violence contre l’amour.
Avant tout, Bénédicte Soymier raconte l’histoire de Paul. Paul et tous ces hommes habités par la hargne. Paul est un homme laid, malingre et médiocre, employé à la Poste. Célibataire, il a deux atouts : des yeux bleu gris et un appartement décoré avec goût. Sur un malentendu, il séduit Mylène, une jolie voisine blonde qui, par ennui ou gentillesse, ou parce qu’elle ne sait pas dire non, se laisse offrir quelques verres en échange de son corps. Puis elle s’arrange pour ne plus jamais le croiser.
À partir de là, la violence de Paul enfle en lui comme un monstre a deux têtes. Cette rage est celle d’un autre, de son père, dont Paul a hélas fait les frais enfant. Parfois, quand il perd pied, il appelle sa sœur Emilie, la seule femme pouvant le comprendre, lui le grand-frère rempart contre les coups.
Pour oublier Mylène, Paul jette son dévolu sur Angélique, mère célibataire un peu boulotte, dont le cœur déborde d’espoir et de générosité.
La machine de la dépendance amoureuse est en marche. « Arrête ton travail, ne porte plus de jupes, tu es bonne à rien de toute façon.. » Angélique sait pertinemment qu’elle doit fuir mais remet sans cesse son départ au lendemain. Elle veut croire aux excuses et aux promesses de Paul. Mais jusqu’à quand ?

L’angle choisi par l’auteure est inédit, celui de créer de l’empathie envers l’homme violent, comme si le lecteur devait en ressentir la souffrance et l’instabilité émotionnelle. L’analyse du couple est parfaitement réussie et le suspense est justement dosé. Bravo pour ce premier roman totalement maîtrisé.