Les méduses n’ont pas d’oreilles, Adèle Rosenfeld

🤫 Sixième sens 🤫
Les méduses n’ont pas d’oreilles, Louise non plus. Mais elle côtoie des gens que vous ne connaissez pas: un soldat, une botaniste, une amie fidèle et délurée… Louise compense les sons par l’imagination, par d’autres voix qui parlent pour elle. Il faut dire qu’elle n’a pas vraiment le choix. De jour en jour depuis sa naissance, son ouïe diminue. Elle baisse aussi avec la luminosité : au crépuscule, difficile de lire sur les lèvres. Alors Louise invente, elle met ce qu’elle veut dans les textes à trous que représentent les conversations avec ses amis ou ses collègues. Elle se crée un herbier sonore dans lequel elle consigne tout. Et surtout, elle fuit la réalité dès qu’elle peut, débranche son sonotone quand elle est lasse.
Car en elle se joue un combat : l’implant cochléaire. Entendre, ou écouter ? Avec l’implant, tout deviendra métallique, la voix de sa mère par exemple, ou celle de Thomas, qui aimerait qu’elle entende le pétillement des bulles de champagne.
J’ai beaucoup aimé leur histoire d’amour, écrite avec infiniment de subtilité. Par amour, Thomas dérobe l’audiogramme de Louise, le confie à un ami régisseur qui adapte les fréquences du morceau préféré de Louise. Thomas lui fait ainsi la surprise d’un concert où, miracle, elle entend tout.
« Puis, le saxophone s’est déployé dans la cave, a empli l’espace entre mes poumons, le crescendo des notes aiguës m’a gorgée d’eau. L’émotion m’a traversée comme un fleuve. J’entendais l’attaque, le souffle qui arrive dans le bec de l’instrument. La note pointée qui se retire pour attaquer, plus aiguë, glaçant mon coeur mouillé, apaisait mes oreilles brûlantes. Un paysage de cimes affûtées traversait la nuit allumée et se mélangeait aux images en noir et blanc du Paris nocturne, colorées par le son. (…) À la fin, j’ai dû pleurer de plaisir quand la basse a percé, puis le piano. J’entendais chacun des instruments. »

Un roman sur les sens, lunaire, poétique, drôle aussi, qui brille par son approche originale sur un sujet délicat. J’en ressors éblouie et bluffée.

Non, n’offrez pas ce livre à votre moitié pour la Saint-Valentin (Potentiel romantico-érotique : -12). L’auteure vous dirait « Si, offrez-le, on s’en fout, ce n’est pas grave. La Saint-Valentin c’est lamentable. La Saint-Valentin c’est sérieux, la Saint-Valentin ce n’est pas sérieux. »
À ce stade de ma chronique, vous ne savez pas encore quoi penser du bouquin et moi non plus. D’un point de vue humainement objectif, avec son programme politique d’abolition de la famille, de la filiation et de l’enfance, ce livre est détestable. Evidemment, je n’ai pas réussi à le détester. J’ai suivi l’oeuvre de Constance Debré et adoré son précédent (Love me tender), ainsi je comprends l’oeuvre qu’elle construit petit à petit, pas seulement littéraire mais comme une sorte de performance : la dépossession. Totale. Plus d’appart, plus d’enfants, plus de cheveux, plus de fringues, plus de livres, plus rien. Plus de parents non plus, car le livre commence avec la mort de son père. François Debré, fils de Michel, frère de Jean-Louis et Bernard.
Retour au nom donc, retour aux origines. Spoiler : n’importe qui ayant vécu l’enfance de Constance Debré détesterait l’enfance : parents cultivés et aimants mais drogués à l’opium puis à l’héroïne, surendettement, huissiers, mort prématurée de sa mère… (Amateur de feel-good : s’abstenir).
Pour autant, nous ne sommes pas non plus dans la provocation. Dépossession ne veut pas dire clochardisation ni dépravation. L’auteur remet uniquement en question la morale et les codes ancrés, tels les liens du sang. Elle ne fait de procès à personne, elle en a fini avec son métier d’avocate. Son texte est fort, sans hargne ni rancoeur.
La démarche de Constance Debré est pieuse. Elle se consacre à la littérature comme elle entrerait dans les ordres, avec soin et ferveur. Qu’on comprenne ou non son choix, elle le fait avec passion. Et vocation. Et quand vous refermez le livre, vous ne savez plus vraiment où est le nord, et quel est votre nom.
À lire pour être bousculé si vous aimez ça.

Une adolescente, de Lolita Pille

👊🏻Outch 👊🏻Attendez une seconde, je m’essuie la tempe et je remonte sur le ring vous parler de ce livre qui vient de me mettre K.O.
Si vous aussi, bande de naïfs, aviez cristallisé Lolita Pille avec 15 cuillères en argent dans la bouche, ouvrez ce livre et découvrez la deuxième version de l’auteure, celle qui ne passait pas ses samedis après-midi chez Dior, mais assise sur un banc à la lisière du bois de Boulogne, entre deux barres d’immeuble. Matez ses potes, Amar, Krim, Ibrahim, non non, pas d’Andrea en vue. Observez davantage ces deux filles, May, puis Ambre. Peut-être que leur caractère et leurs déambulations parisiennes vous évoqueront un personnage de roman, une dénommée Hell…

Ce livre, c’est cette poupée en chiffon à double face, celle dont on retourne la jupe pour voir le visage caché, celui qui pleure. Il est une claque à la machine infernale de la sexualisation et du fantasme médiatique. Montre moi ce que tu écris je te dirai qui tu dois être. Étrange comme on a préféré croire à l’auto-fiction et lire l’histoire d’une fille riche et dépravée plutôt que celle d’une jeune banlieusarde fauchée violée et fraîchement avortée. Je plaide coupable, moi aussi je l’ai enfermée dans une fausse image. Qui sommes-nous pour associer un auteur à son œuvre ?

Ce texte est infiniment poétique, douloureux, vibrant et abouti. La hauteur est partout, les points de vue et les discours sont littéraires et se lisent avec délectation, stupeur et révolte.
Le récit commence lentement, on erre dans les couloirs du lycée, on fume sur un banc. Ça traîne, et c’est ça l’adolescence, ça paraît si long, et pourtant ça bouillonne et tout arrive d’un coup comme dans le texte, les mecs, les sorties, les fugues, les cris. Les rendez-vous malsains, le viol la honte. Et tout ce que l’on enfouit, tout ce que l’on garde pour plus tard. Dans l’immédiat, on invente un personnage à paillettes, sublimateur. Et vingt ans plus tard, on en fait un roman magnifique.
Lisez-le.
Bravo et merci Lolita Pille 🙏🏻💙

Barrage contre l’Atlantique, de Frédéric Beigbeder

« Je me prends pour un poète, alors que je ne suis qu’un phraseur. »

Ce roman est entièrement constitué de phrases, cette chronique aussi.

Je copie Frédéric Beigbeder qui a copié Foenkinos qui a copié Chevillard.

Je pouffe en imaginant la tronche de Chevillard comparé à Foenkinos comparé à Beigbeder comparé à moi.

La littérature est une mise en abyme perpétuelle.

Chaque phrase du roman est copiable-collable dans la rubrique citations de Babelio, car chaque phrase est sublime.

L’écrivain qui m’a donné l’envie d’écrire assume ici pleinement ce qu’il aime être, le roi de l’apophtegme.

Le titre du livre est inspiré de celui de Marguerite Duras.

L’écriture de Marguerite Duras est reconnaissable à son rythme, la rendant musicale.

Un barrage contre l’Atlantique reprend ce procédé.

Les phrases sont des vagues, celles du Cap Ferret.

Vous lisez en contemplant le flux régulier de l’océan.

Frédéric Beigbeder impose sa prose.

Ce roman est né de notes prises dans des carnets et agencées dans un ordre cohérent.

Un Roman français dans le fond, un égoïste romantique dans la forme.

L’enfance de l’auteur n’est pas la même aujourd’hui qu’il y a 20 ans.

Les souvenirs fluctuent en fonction de l’âge.

Ce livre raconte l’époque sans téléphone.

Ce livre raconte ses premiers amours, Laura Smet et la découverte de la Côte Basque.

Ce livre raconte notre nostalgie commune.

Ce livre raconte comment Frédéric s’est dénudé devant Ludivine Sagnier, a fouetté Carla Bruni et croisé Lolita Pille au Lutetia.

Ce livre parle à l’adolescent tapi en nous.

Ce livre est un roudoudou à sucer, un fauteuil Louis XV dans lequel écrire.

Benoît Bartherotte est le héros de ce livre.

Benoît existe vraiment, je l’ai trouvé sur Google, contrairement à Martin Hill, le dernier protagoniste de D. Foenkinos.

Benoît Bartherotte a confectionné la robe de Brigitte Bardot, puis il s’est réfugié au Cap Ferret.

Benoît tente d’endiguer le Cap Ferret comme Frédéric sa jeunesse.

Benoît et Frédéric sont aujourd’hui amis et heureux.

L’amour, sans doute.

#unbarragecontrelatlantique #fredericbeigbeder @editionsgrasset

Artifices

« Ce qui est fascinant dans les faits divers, et ça ne loupe jamais, c’est que si tu les mettais dans un roman, les gens n’y croiraient pas. Le réel est insoutenable. »
Alors, si on inventait un fait divers, pour en faire un roman ? C’est le nouveau pari très réussi de Claire Berest. À partir d’une fusillade dans un bled de Bretagne, le soir du 14 juillet, elle nous présente Abel Bac, lieutenant suspendu par l’IGPN. A-t-il commis une faute ? Que fait-il ainsi reclus chez lui, à arroser ses orchidées de paracétamol ou de lotion anti-poux, tandis que sa voisine du dessus débarque ivre en pleine nuit chez lui, et qu’un grand cheval blanc vient d’être retrouvé à l’intérieur de Beaubourg ? Quelques jours plus tard, c’est un loup empaillé en train de boire du champagne dans un décor de fête que l’on découvre au musée de la chasse.


Non, on ne nage pas en plein délire, tout cela est crédible puisque c’est de l’Art. Mieux que ça, une performance. L’artiste en question, Mila, célèbre et auréolée de mystère, semble régler une ancienne colère, qui n’est pas sans lien avec la suspension d’Abel Bac. Où était-il, vingt ans plus tôt, le soir du 14 juillet ?
La contingence, c’est-à-dire la probabilité qu’une chose arrive ou n’arrive pas, est l’un des thèmes majeurs de ce roman avec l’Art et les traumatismes psychologiques.


De Claire, j’ai lu tous les livres, et celui-ci est indubitablement une performance ! De textes habituellement biographiques elle passe sans prévenir à une fiction proche du polar. J’ai été bluffée par son imagination et son talent de tisseuse. Il m’en faut beaucoup pour accrocher à la fiction, mais j’ai été happée par les névroses des personnages, la construction en puzzle, la grisante impression de résoudre l’enquête avant les protagonistes, et évidemment une langue moderne et un univers complètement barré, unique, celui de Claire Berest.

Beau coup de coeur, un roman très abouti et différent de ceux que j’ai pu lire en cette rentrée littéraire.