Les fantômes du vieux pays (The Nix)

Aujourd’hui 17 août 2017 sort enfin ce monument américain !

Quelques semaines après la fin de ma lecture, le fantôme du livre me hante encore… Cependant ne vous fiez pas au titre, loin d’être surnaturel, ce roman offre un souffle nouveau et moderne dans la rentrée littéraire. Nathan Hill, l’auteur, a la quarantaine et signe ici son premier roman. Lorsque l’on apprend qu’il est sur le projet depuis dix ans, on comprend mieux à quel point celui-ci est abouti et réfléchi, c’est LE best seller américain à lire cette année. Sept cent pages de subtilité, d’histoires dans l’histoire, de personnages introduits avec habileté. Les sujets traités vont de l’abandon maternel aux manifestations de Chicago dans les années 1968, en passant par les jeux en ligne ou la pédophilie.

Samuel ne savait pas que sa mère allait partir. Il ne savait pas qu’en réalité elle partait depuis des mois déjà —en secret, et par morceaux.

Au commencement du roman donc, Samuel, le personnage central.  Sa mère quitte le foyer lorsqu’il a onze ans, le laissant seul avec son père. Avant de partir, sa mère lui demande ce qu’il souhaite faire plus tard, Samuel lui répond romancier.
Deux décennies plus tard, non seulement Samuel n’a toujours pas écrit un seul roman, malgré le très bon contrat qu’il a signé avec un éditeur célèbre, Periwinckle, mais il passe ses journées et son temps libre sur Elfscape, un jeu en ligne très chronophage.
C’est alors que sa mère Faye refait surface d’une drôle de façon : elle est au centre d’un fait divers qui excite les médias et les américains : elle aurait lancé des cailloux sur le gouverneur Packer, candidat conservateur et républicain à la présidentielle (Notons l’étrange ressemblance, fortuite peut-être, entre le gouverneur Packer et Donald Trump).
Comme il est sur le point de se faire licencier par Periwinckle, Samuel accepte alors un nouveau contrat difficile mais juteux : écrire un livre sur sa mère qui l’a abandonné, et par la même occasion la démolir, car le juge en charge de l’affaire semble avoir très envie de lui infliger une peine hors normes.

C’est alors que l’on refait machine arrière avec Samuel, entre l’Iowa et Chicago, depuis les années 1968.
Samuel part explorer son propre passé, son enfance, puis remonte encore aux années d’étudiante de Faye, sa mère, sa liaison avec son père et ses propres parents. Faye a été élevée avec une éducation stricte et baignée dans des histoires norvégiennes de fantômes, aux morales dures et définitives. Le « Nix » (titre original du livre) est un fantôme qui apparaît sous l’allure d’un grand cheval blanc, emmenant les enfants aventureux sur son dos. Les enfants, dans un premier temps heureux, passent le meilleur moment de leur vie à galoper puis finissent par périr dans les eaux glacées de Norvège.

Les choses que tu aimes le plus sont celles qui un jour te feront le plus de mal.

C’est sur cet avertissement et cette légende que Faye se construit, grandit, redoutant le mal, fuyant le bonheur. Samuel cherche à savoir, alors il questionne et investigue tout l’entourage de l’époque où Faye était à Chicago pour comprendre et résoudre l’énigme de sa vie. Que s’est-il passé pendant les émeutes à Chicago en 1968?
Pourquoi l’a-t-elle abandonné? Qu’a-t-elle vécu et à quoi a-t-elle renoncé? Qu’est ce qui la hante encore?
Qui est le « Nix » de qui?

Des personnages annexes métaphoriques et emblématiques

Au delà des deux personnages centraux, Samuel et Faye, de nombreux visages les entourent et leurs portraits révèlent beaucoup sur l’Amérique d’aujourd’hui.

Bishop

L’ami d’enfance de Samuel.
Bishop est une grande gueule, le caïd de l’école. Parfois violent, parfois mutique, il se lie d’amitié avec Samuel et lui présente sa soeur jumelle, Bethany. Leur relation en trio est très ambivalente, Samuel tombe amoureux à vie de Bethany et Bishop de Samuel. En effet, Bishop a été malgré lui initié à l’homosexualité, car abusé par son proviseur. C’est de là qu’il tient toute sa « perversité » comme il l’appelle, et il voudrait l’infuser à Samuel, il représente le mauvais chemin, le mauvais choix, l’écueil. Bishop pour son jeune âge, a un avis très éclairé sur la vie et les choses. Le jour où la mère de Samuel l’abandonne, il dit à son ami :

« Tu n’as pas besoin de tes parents. Tu ne t’en rends peut-être pas compte, mais tu n’as besoin de personne. C’est une opportunité. C’est ta chance de devenir une autre personne, une nouvelle personne, meilleure. »

Pwnage

Il est l’ami actuel et virtuel de Samuel. Pwnage est son pseudo sur Elfscape. Il voue une addiction quasiment morbide aux jeux en ligne. Il s’est ruiné en investissant dans plusieurs ordinateurs connectés en réseau, et en a perdu sa femme. Il se promet qu’un jour il s’alimentera correctement, rangera sa cuisine, et écrira un thriller. L’addiction et les effets cliniques de Pwnage est très bien détaillée dans le roman. Il représente l’Amérique déchue, celle qui régresse.

Periwinckle

Editeur véreux, il est un élément central du roman, presque le fil rouge, sa morale. Il représente la réussite par le profit, l’Amérique qui a toujours un temps d’avance, celle qui contrôle les êtres et qui tient les ficelles de la Bourse.

Je suis dans la fabrication désormais. Je construis des choses. Oui des livres, bien sûr. Mais c’est surtout pour créer de la valeur. Un public. Un intérêt. Le livre, c’est juste l’une des formes sous lesquelles se présente cette valeur, une échelle, un emprunt.

Le gouverneur Packer

Le roman est sorti avant l’élection de Trump, mais l’allégorie illustre parfaitement l’esprit visionnaire de l’auteur, tant les idées politiques du personnage coïncident avec celles de l’actuel président américain républicain.

Bethany

Elle est le premier amour de Samuel, son rêve, sa perfection.
Il la rencontre à dix ans, chez son ami Bishop et « Il ne le savait pas à l ‘époque, mais cette vision deviendrait l’aune à laquelle il mesurerait la beauté le restant de sa vie. »

Allen Ginsberg

Allen Ginsberg, mort en 1997 à New York, est un poète américain, membre fondateur de la Beat Generation, du mouvement hippie et de la contre-culture américaine. Ses prises de position homosexuelles, pacifistes et bouddhistes lui valurent de fréquents démêlés avec la justice. Son œuvre, scandaleuse dans les années 1960, fut récompensée à partir des années 1970.
Ce poète dont Faye est complètement fan, est du côté des jeunes lors des émeutes. Il participe au mouvement Peace and Love, s’assoir en tailleur en chuchotant «oooooommmmm ». Il est le seul témoin du secret que cache Faye.

Le contexte politique à Chicago en 1968

Les émeutes de 1968 à Chicago commencèrent après l’assassinat de Martin Luther King le 4 avril 1968.

22-30 août : affrontements à Chicago entre des étudiants et policiers lors de la Convention du Parti démocrate. Les étudiants américains s’insurgent contre la guerre du Viêt Nam et remettent en cause le modèle de vie américain (American way of life).

C’est dans ce contexte qu’intervient Faye, étudiante, et amoureuse d’un leader pacifiste. Jamais elle n’a vraiment été concernée par le débat politique, il semblerait qu’elle ait été introduite malgré elle dans la cohorte d’étudiants et le mouvement hippie.

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L’auteur

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Nathan Hill est né en 1978 dans l’Iowa. The Nix est son premier roman et dès sa publication en 2016 il a vite été un best seller aux Etats-Unis. (note de la blogueuse : je rêverais de rencontrer cet homme brillant, drôle, et perfectionniste, ou tout du moins connaître son signe astrologique).

Mon avis sur ce roman

Lecture JUBILATOIRE. J’ai tourné chacune des 700 pages en frémissant d’excitation, rien n’est creux dans ce roman, même la plus petite anecdote est utile, les dialogues sont intenses et les personnages captivants, c’est du très grand travail, un roman extrêmement abouti, sociologique et transgénérationnel. Une grande lecture que je conseille à tous !

Citation et extrait

Si vous n’avez pas peur, c’est que ce n’est pas un vrai changement.

Faye songe à ces maris en chapeaux et manteaux quittant la maison en claquant la porte quand leurs femmes ne sont pas à la hauteur des impératifs féminins de base, ces hommes dans les publicités à la télévision ou dans les magazines – pour le café, préparez le meilleur qui soit à son patron ; pour les cigarettes, montre-vous classe et sophistiquée ; pour le soutien-gorge rembourré, montrez-vous sous votre jour le plus féminin – et Faye se dit que le mari est la créature la plus particulière et la plus exigeante qui soit dans l’histoire de l’humanité. D’où vient-il ? Comment les garçons du terrain de baseball – benêts, comiques, maladroits, peu sûrs d’eux, idiots en amour – comment se transforment-ils un jour en maris ?

 

Signe astrologique du roman

Sagittaire pour ce roman intelligent, dont le symbole, une flèche qui monte vers le haut, suggère une nature qui fusionne l’instinct avec l’intellect.
Le sagittaire est un voyageur, une personne constamment en quête de quelque chose, ou de quelqu’un. C’est sur cette idée que débute le roman : Samuel part à la recherche de sa mère, mais pas seulement : il part également à la recherche de ses origines, de l’histoire familiale, de ses propres peurs, du sens de sa vie. Car le roman opère en nous une certaine philosophie, la recherche d’un modèle :
Tous les personnages sont très idéalistes, tant et si bien qu’à force de rêver, de vouloir être exceptionnels, ils ne réalisent rien : Samuel n’écrit pas de roman, Faye quitte tout sans trouver le bonheur, Pwnage se dit chaque jour qu’il va tenter de récupérer sa femme et arrêter les jeux vidéos, se mettre au régime, et chaque jour il passe 24heures de son temps connecté à ses cinq ordinateurs…
Tous les personnages et le roman en lui-même aboutissent à ce constat —le rêve américain— vouloir « réussir », être à la fois heureux et le meilleur, mais sans jamais s’en donner les moyens.

La couverture et le titre original du livre

Publié l’année dernière, en 2016, aux Etats-Unis.

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Looping

De sa naissance à son dernier looping, la surprenante existence de Noelie est retracée ici par sa petite fille, la narratrice. Née en Italie d’un père inconnu, le destin l’emmène à Genève, puis en Lybie, Rome, Budapest…

Le récit narre l’intelligence de cette femme qui a su s’adapter à tous les milieux : née dans une ferme au milieu des poules, c’est elle qui des années plus tard est choisie par le Président italien pour aller négocier les puits de pétrole en Lybie. Entre les deux, elle a monté divers commerces, mis au monde deux enfants, aimé son mari, et toujours gardé sa mère près d’elle.
Entre Histoire et Géographie, ce roman est un véritable voyage dans l’air du temps, à travers une femme visionnaire et optimiste, qui n’aura jamais pu s’empêcher de rêver.

Mon avis

C’est dans les bons romans que l’on apprend beaucoup, c’est éminemment le cas dans ce roman qui traite des rapports italo-lybiens autour de la seconde guerre mondiale. De la campagne à la ville, de Mussolini à Kadhafi, de la belle Lybie des années quarante à celle dévastée par les forages pétroliers, il est extrêmement intéressant de découvrir le contexte historique par le biais de personnages attachants et haut en couleur. Je conseille ce roman à tous ceux qui aiment apprendre et voyager à travers les livres.

Le signe astrologique du roman

Verseau, un signe d’air, pour le looping parfait que Noelie réalise à travers son existence. Ce signe est remarquablement bien représenté par cette femme hyperactive et positive qui a l’obsession de piloter l’avion de son mari la nuit, et qui finit par y transporter des poules à travers le désert lybien… Ses idées ne s’essoufflent jamais. Elle est humaine et entière, dévouée aux autres et curieuse de tout.
Noelie est également une incroyable femme d’affaires, elle est ambitieuse, carriériste, pragmatique (son côté saturnien) tout en ayant constamment un grain de folie et de rêve… (son coté uranien).

Bruno eut envie de rire. C’était l’effet que sa femme avait sur lui. Non qu’il se moquât d’elle, ou bien seulement avec tendresse, mais elle le prenait si souvent de court, elle avait une telle énergie, une telle flamboyance, que le rire était alors la seule défense possible.

L’auteur

Née à Nantes en 1971, Alexia Stresi est comédienne et scénariste, elle signe ici son premier roman qui vient d’obtenir le Grand Prix de l’héroïne Madame Figaro 2017 !

Soeurs de miséricorde

Le roman

Azul est femme de ménage à Paris. Elle fait ça pour que ses enfants restés en Bolivie puissent manger et aller à l’école. Comme sa mère avant elle et beaucoup d’autres boliviennes, Azul tombe enceinte à vingt ans d’un homme qui ne la demande pas en mariage. A Santa Cruz, elle perd son emploi, c’est la crise et le fascisme monte. Elle doit travailler pour toute la famille. Alors elle part en Europe pour les sauver, car son mari a contracté des dettes. Les hommes en Bolivie sont gentils mais lâches, ils savent qu’en leur faisant des enfants, les femmes trouveront la force nécessaire et puiseront dans leur foi pour travailler et nourrir toute leur famille. Ils savent qu’une mère a des ressources insoupçonnées. Que le bonheur de sa famille prime avant le reste, avant la liberté et les plaisirs.
Mais Azul est positive, elle s’autorise à ne pleurer que dix minutes par jour, et elle trouve que c’est déjà un grand luxe. Depuis son enfance, elle se bat. Elle est protégée par la Vierge Marie, par sa grande soeur qui, à douze ans, travaillait déjà pour lui payer l’école, et par les soeurs de miséricorde qui à Paris, accueillent et orientent les jeunes femmes comme elle. Elle sait la chance qu’elle a. Azul possède une soif de vivre et un don pour le bonheur qui nous donne une grande claque, car malgré toutes ses épreuves, Azul en ressort toujours plus forte et toujours plus heureuse.
Une superbe leçon de vie.

Elle sait qu’elle peut compter sur le jardin, ses voisins, et puis cette foi mystérieuse qu’elle possède, cette assurance que rien de mauvais, de vraiment mauvais, grâce à ses prières et son comportement, ne peut lui arriver.

Mon avis

Magnifique roman! L’auteur semble retracer l’histoire réelle d’une femme qu’elle a rencontrée et écoutée. L’écriture est ciselée, ne verse jamais dans le tragique, ce qui la rend encore plus émouvante. J’ai été happée par le récit, j’ai voyagé en Bolivie, j’ai mangé des goyaves et des fruits sucrés. J’ai plongé dans la rivière de l’enfance d’Azul, j’ai pris l’avion avec elle pour Rome et Paris.

Une des parties les plus intéressantes du roman est la rencontre d’Azul avec une de ses patronnes parisiennes, Isabelle. Les deux femmes ont le même âge mais sont radicalement opposées. Isabelle ne travaille pas mais est constamment fatiguée, elle se sent comme une femme étriquée qui n’aurait pas trouvé sa voie, sa mission de vie. Grâce à Azul, elle va apprendre le don de soi et sa vie s’éclaire. Isabelle viendra en aide à d’autres femmes, les mettra en relation avec les communes et les habitants, pour qu’elles s’en sortent.

A aucun moment Azul ne juge mal Isabelle, ce sont juste deux mondes. Ceux qui ont tout à portée de main et qui ne sont pas heureux, et ceux qui n’ont rien et qui trouvent le bonheur en tout.

Elle regrette que Madame Isabelle et ses amis ne voient pas mieux l’abondance du monde.

Le signe astrologique du roman

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Verseau. Ce roman à visée humaniste, et Azul, personnalité positive et endurante, le symbolisent très bien. Le verseau est gouverné par deux planètes, Saturne (planète de la réflexion, de la force et de la persévérance), et Uranus (planète du changement, de la rébellion et de la transformation), le signe du verseau a donc deux polarités. Son côté excentrique et désaxé cache souvent un projet solide et bien fondé. Ce signe fusionne intuition et intelligence.

Un signe de génie pour un roman brillant !

L’auteur

Colombe Schneck, née le 9 juin 1966, est une journaliste française de radio, un écrivain sélectionné et récompensé par plusieurs prix littéraires, et une réalisatrice de documentaires.